• La ville de Barcelone en Espagne.

Espagne Barcelone, paradis perdu des Africains

Longtemps, la ville de « Barça » a fait figure d’eldorado pour les émigrés sénégalais. Mais avec la crise économique, le climat se durcit. Rencontre avec des Barcelonais d’origine africaine, dont certains rêvent encore de se rendre « plus au Nord », toujours « plus au Nord » où ils imaginent trouver un avenir plus heureux.

« Barça ou Barsakh », « Barcelone ou la mort ». Comme tant d’autres Sénégalais qui rêvent d’immigration, Khady avait fait sienne cette devise. Aujourd’hui, ce rêve un peu fou est réalisé. Khady est assise au pied de la statue de Christophe Colomb, qui montre du doigt un autre eldorado : l’Amérique.

Khady s’est installée à deux pas des Ramblas, dans le port de plaisance qui accueille chaque jour des milliers de touristes venus de toute l’Europe. Afin d’arriver jusqu’à la capitale de la Catalogne, Khady a dû monter dans des pirogues, celles qui partent de Dakar ou de Saint-Louis, à destination des Canaries, territoire africain sous pavillon espagnol.

Un périple si dangereux pour arriver là, au bord des eaux beaucoup plus calmes de la Méditerranée. A ses pieds, Khady a étalé un vaste foulard à même le sol. Elle y a posé des bijoux fantaisie, des bracelets et des colliers vendus deux euros. « Le bracelet, je l’ai acheté un euro à des Pakistanais. Je fais une marge d’un euro. Ce n’est pas grand-chose. A la fin du mois, j’ai gagné trois-cents euros. Une fois que j’ai payé mon loyer et ma nourriture, il me reste cent euros. Je les envoie à ma famille restée à Dakar », explique Khady, devenue polyglotte au contact de touristes.

Elle mélange parfois les langues française, anglaise, espagnole, allemande, toujours avec le sourire et une joie de vivre contagieuse. Des dizaines d’autres commerçants sénégalais travaillent aux côtés de Khady.

Statue de Christophe Colomb à Barcelone [source : Wikipédia]Statue de Christophe Colomb à Barcelone

« Ils demandent à la police de nous harceler »

Debout, appuyé à un lampadaire, Oumar vend des sacs à main. Plus à l’aise que Khady, il vit en Espagne depuis près de dix ans. Lui aussi est arrivé en pateras, en bateaux d’immigrants. Il se plaît à Barcelone. « Ici, ce n’est pas comme en France, quand la police vous contrôle, elle vous met une multa (une amende, NDLR) si vous vendez illégalement. Elle peut même saisir vos marchandises, mais elle ne va pas vous expulser », explique Oumar, qui a même acquis la nationalité espagnole, ce qui lui permet de retourner chaque année à Dakar.

Habitant de Barcelone depuis une décennie, Ousmane, vendeur de cassettes vidéo piratées, constate que le climat a considérablement changé avec la crise : « Depuis 2008, l’ensemble de l’Espagne s’enfonce dans la crise. La Catalogne est moins touchée que le reste du pays. Barcelone reste une ville riche. Mais les commerçants installés sur les Ramblas n’arrêtent pas de demander à la police de venir nous harceler. Ils prétendent qu’à cause de nos petits commerces, ils n’arrivent plus à écouler leurs marchandises. »

Ousmane guette du regard un autre petit commerçant sénégalais installé au pied de la statue de Colomb. Ce goorgoorlu (débrouillard en wolof) fait office de guetteur pour ses compatriotes. Dès qu’il aperçoit des policiers, Ousmane tire sur une fine corde. Un petit geste discret qui met tous les vendeurs en ébullition. En quelques secondes, ils remballent leurs marchandises et partent en courant afin d’échapper aux policiers, qui possèdent des techniques d’interpellation extrêmement variées. Les pandores débarquent en voiture, en vélo, ou même à pied en civil à toute heure du jour ou de la nuit.

« Là-bas à Berlin, il y a du travail »

A l’approche de la police, Bineta, une jeune Peule, remballe à toute vitesse ses colliers et ses bracelets. Elle les jette dans son sac à main. Mais les agents approchent déjà à grands pas. Elle s’éloigne de la statue en courant. Puis elle passe son bras sous le mien. « Il faut que nous fassions comme si nous étions un couple. La police ne pourra rien contre moi », explique-t-elle, remontant ainsi les Ramblas à mon bras.

Bineta est aux anges d’avoir ainsi pu échapper aux policiers. « A chaque fois, c’est la multa, ils me prennent toutes mes marchandises, s’insurge-t-elle. Alors que je ne fais de mal à personne ! J’essaie juste de survivre. J’aimerais bien devenir serveuse, mais ici on n’embauche pas de Noirs. Les gens me disent tout le temps :  » qu’est-ce que tu es noire ! «  Comme si c’était un grave défaut… Moi, je leur réponds :  » Et toi, qu’est-ce que tu es blanc ! «  »

Bineta file dans les petites rues de Barcelone. Direction la chambre qu’elle loue à des marchands de sommeil pakistanais. A quelques encablures des Ramblas, un petit restaurant sénégalais rassemble la communauté ouest-africaine. La télévision diffuse des images venues de Dakar, celles des clips de Youssou N’Dour, Pape Diouf ou de Baaba Maal. La patronne reconnaît que les affaires deviennent plus difficiles. « Beaucoup d’Africains sont partis plus au Nord. Ils tentent de gagner l’Allemagne. A Berlin, la vie est moins douce qu’à Barcelone, mais là-bas, il y a du travail », explique-t-elle en servant un maffé à des compatriotes dakarois.

« Lorsque la crise s’achèvera »

Une cliente, Sénégalaise elle aussi, survit en faisant des tresses sur les plages de Barcelone. « Je vais voir les touristes toubabs (les Blancs, NDLR) et leur propose des petites tresses », confie Aissata, qui doit elle aussi faire face à une présence policière plus pressante que par le passé. Aissata rêvait de « Barça », mais elle a découvert une âpre réalité.

Nord-Ouest de Barcelone [source : Wikipédia]Nord-Ouest de Barcelone

« Même si ce n’est pas dit aussi ouvertement que dans d’autres régions d’Espagne, le racisme est très présent ici. Beaucoup plus qu’en France. Ici, on vous traite tout le temps de  » Noir « . On fait tout le temps référence à votre couleur de peau. Ce qui n’est pas le cas en France. Les Catalans le font de façon plus hypocrite que les autres Espagnols. Ils veulent apparaître comme plus progressistes, mais avec la crise le masque tombe », estime Aissata, qui a étudié la sociologie à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Très présents dans la région, des Marocains décident eux aussi de quitter Barcelone. « Des centaines de Marocains sont même retournés dans leur pays d’origine. Ils pensent qu’ils ont plus d’opportunités économiques au Maroc qu’en Espagne. C’est un signe des temps. C’est très nouveau. En général, ils ont acquis la nationalité espagnole, ils pourront toujours revenir en Espagne lorsque la crise sera achevée, mais c’est tout de même du jamais-vu », note Ali, un Marocain originaire du Rif, installé à Barcelone depuis une dizaine d’années.

« Je trouverai mon bonheur au Nord »

Lorsque la police quitte le port de plaisance, les petits vendeurs sénégalais réapparaissent immédiatement. Bineta replace avec patience et goût ses bijoux fantaisie sur un pagne bleu.

Elle sait qu’il faut faire vite pour capter l’attention des touristes et vendre de quoi se nourrir et payer son toit. Dans quelques minutes, la police peut ressurgir. « Pour faire ce métier, il faut être en bonne condition physique. La police nous court après au moins dix à vingt fois par jour », révèle Bineta qui sait qu’elle ne pourra pas toujours vivre et sprinter ainsi, même si elle ne manque pas de souffle.

Bineta ajoute avec un large sourire, celui de celle qui n’a jamais cessé de croire à sa bonne étoile : « J’ai traversé l’Atlantique seule, alors pourquoi devrais-je m’arrêter en si bon chemin ? Un jour, c’est sûr, j’irai plus au Nord. Je ne sais pas pourquoi, mais je vois mon avenir toujours plus au Nord, je rêve de l’Angleterre. Là-bas, mon business va réussir et je pourrai enfin construire une maison à mes parents restés au pays. Le bonheur de ma famille, c’est au Nord que je vais le trouver. »

(rfi.fr)

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