Immigration/Temoignage Le métier ingrat des policiers « reconducteurs » de clandestins

3 août 2014. Vol Royal Air Maroc, Paris-Casablanca. Aucun d’entre nous ne pouvait s’imaginer la scène qu’il va vivre cet après-midi en arrivant à l’aéroport d’Orly. Passé les formalités d’usages, nous embarquons à bord de l’avion qui doit nous mener à Casablanca. Avec nous, se trouve un compagnon de voyage que beaucoup n’ont pas vu entrer. Il est assis à l’arrière de l’avion.

L’homme, au-dessus de la quarantaine, de grand gabarit, avec une forte musculature est un Africain de l’Ouest. Ses deux accompagnateurs, une femme et un homme – sans doute – un élément des forces de sécurité – le tiennent en respect. A peine est-il arrivé qu’il commence à débiter une litanie de paroles tout aussi effrayantes qu’incohérentes. On comprend vite qu’il ne veut pas retourner dans son pays. Il préfère mourir ici à Paris que de retourner au pays. D’abord, il s’en prend aux passagers, en les invitant à demander à l’équipage de le débarquer. Sinon, l’avion n’arrivera pas à destination. Il va « tomber » et « s’écraser », menace-t-il, si l’on ne le descend pas. De quoi susciter une grande frayeur auprès des passagers, en ce moment même où l’on continue de s’interroger sur le mobile du crash du vol Air Algérie qui s’est produit au Mali.

De ses deux accompagnateurs, la dame lui enjoint de se calmer, lui fait remarquer qu’ils se sont jusque-là bien comportés envers lui. Mais il ne veut rien entendre, il parle fort pour que tous les passagers l’entendent et demandent qu’on le débarque. Car il ne veut pas retourner au pays. Et il jure « sur la tête de sa mère ». Rien qu’à ce juron, l’on peut confirmer qu’il vient d’Afrique de l’Ouest. Des femmes assises à côté de lui, rétorquent que par respect évidemment pour sa mère, il devrait se calmer. Mais cela ne change rien. Bien au contraire. Certains passagers commencent à bouder sa présence à bord. Et ils interpellent les hôtesses pour leur indiquer qu’ils ne voyageront pas avec un passager au comportement aussi inquiétant.

L’intéressé redouble alors en provocations, et va jusqu’à cracher sur des passagers assis à côté de lui. Le jeune homme qui est atteint par son crachat s’énerve, et refuse de s’asseoir derechef à ses côtés. Sur ces entrefaites, l’agent des forces de sécurité le maîtrise pour tenter de le bâillonner. Mais il hurle à tue tête, insulte, se débat comme un beau diable de toutes ses forces. Heureusement d’ailleurs qu’il a un costaud en face de lui. Même s’ils sont formés pour gérer de tels comportements, l’agent fait preuve d’un impressionnant sang froid face aux insultes de l’intéressé. Beaucoup d’entre nous n’auraient certainement pas eu la même patience.

L’agent qui le maîtrise appelle un collègue. Lequel arrive, avec un fourgon de la police. Le collègue en question est un métisse, peut-être issu de l’immigration ou des Départements d’Outre Mer. Il parle au migrant illégal qui semble progressivement s’apaiser. Enfin, on doit le débarquer. Au grand soulagement de tous les passagers. Quant à lui, il a réussi son coup pour cette fois. L’avion va décoller de l’aéroport d’Orly, sans lui, mais avec une heure de retard. Il faut vivre cette scène tout à fait surréaliste pour le croire. Elle m’a inspiré des sentiments mélangés : de la colère contre ce jeune homme, parce qu’à travers son comportement, c’est toute l’Afrique qui est ainsi humiliée ; de la pitié pour lui, parce que j’ai vu en lui un homme au sommet du désespoir, de l’engagement parce que je suis convaincu qu’une autre Afrique est possible.

Tout compte fait, le spectacle auquel nous avons été contraints d’assister témoigne en effet d’une chose : le grand désespoir qui habite les migrants illégaux lorsqu’ils quittent leur pays d’origine. Mais l’Europe ne saurait être cependant le repaire naturel de tous ceux qui n’ont plus quelque espoir de réussir chez eux en Afrique. Et qui entrent dans ce qu’ils pensent être l’eldorado illégalement, qui pis est.

Tout d’un coup, je repense à la conversation que je viens d’avoir avec une jeune dame au contrôle de l’embarquement. Comme pour dire qu’au même moment où je venais de lui indiquer que je préfère rester au Bénin qu’en France, j’étais à mille lieues de m’imaginer que j’allais rencontrer un clandestin sur le même vol que moi. Lequel n’a eu de cesse de crier, et cela jusqu’à ce qu’on le débarque, qu’il préfère mourir en France que de retourner dans son pays.

Le , marqué comme : . Par Marcus Boni Teiga.

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