Bénin L’équilibre d’un havre de santé sous menace

La course engagée par le virus Ébola révèle que, même épargné, le Bénin reste exposé. Le «faux-fuyant» auquel renvoie l’assurance des autorités de l’Etat n’est que coïncidence avec la réalité.

Cotonou, la capitale économique du Bénin, désormais en alerte sanitaire.Cotonou, la capitale économique du Bénin, désormais en alerte sanitaire.

Assailli de toutes parts, le Bénin limitrophe du «Giant of Africa» -allusion au géant nigérian- prête le flanc au méchant virus. Ce territoire en forme de poing levé sur la côte ouest-atlantique est en situation délicate à cause de la porosité de ses frontières et les flux migratoires avec l’Est. Ce qui fait craindre une distribution étalée du virus de la fièvre, lequel avance à grands pas pour embraser l’Afrique de l’Ouest. Des rumeurs évoquent une ruée de malades venus du Nigeria vers les formations sanitaires béninoises.

De Sakété, 45 km de Porto-Novo, la capitale, à Ilara, localité frontalière du Nigeria, à 170 km au Nord-Est de Cotonou, ville portuaire et centre économique, en passant par Kétou, rien n’ébranle les populations. Elles ne se sentent nullement apostrophées par le tohubohu des médias. Les annonces faisant état de centaines de morts à leurs portes ne les inquiètent outre mesure.

Point de convergence des affaires entre les deux pays, la petite bourgade d’Ilara, quatre mille âmes environ, reçoit au quotidien des gens parlant l’Anglais ou la langue de Molière, le Yoruba de Soyinka ou le Ibo du Général Ojukwu; chacun allant et venant de chaque côté de la «ligne Maginot». Le chassé-croisé de personnes y est, par ces temps d’Ebola, un baromètre mesurant l’existence du virus et ses dégâts. M. Germain Fandonsi, relais communautaire au centre de santé du village Kofèjô, arrondissement d’Ilara, étonné, dément la rumeur de malades venus d’ailleurs et, attestant de sa connaissance des manifestations de la maladie, il en rappelle les symptômes.

A Kétou-ville, l’état d’esprit des populations est édifiant. Les mesures préventives, elles les jugent inopérantes. Un soudeur et un mécanicien-auto du même garage bousculent les objectifs de la campagne de sensibilisation. L’un est propriétaire de singe et croit savoir qu’«Ebola est une invention des Blancs en manque de publicité». L’autre ne comprend pas que leurs grands-parents se soient livrés, durant des générations, à la chasse aux animaux de brousse sans risques et qu’aujourd’hui, on le leur interdise avec tapages. Le mécanicien-auto jugera «impensable que passé la cuisson et l’assaisonnement, une viande, fût-elle infectée, soit le vecteur d’une maladie à l’homme». Comme des larrons en foire, les deux avouent continuer à consommer le gros rat, pas plus tard que la veille. L’infirmier major, M. Ibrahim Boussari, révèle que loin de dissuader l’alerte au virus booste l’économie locale. Les prix des viandes de brousse, confie-t-il, ont chuté et contribuent à la relance de la consommation. «C’est le signe de l’incrédulité des populations», se désole-t-il. D’où, les actions de sensibilisation, par les médias de proximité, sont en cours.

«Des interventions sur les radios ne devraient pas s’estomper tant que persiste le doute de mes administrés», rassure Dr Osséni Saliou Salami, élu local et médecin-colonel en retraite. Natif et maire, il rapporte: «C’est depuis mes années d’études, il y a 37 ans, à l’Institut de Médecine tropicale Appliquée de Dakar et, sous la supervision du professeur Marc Sankalé, que j’ai appris à connaitre le virus». Pour lui, l’attitude de ses concitoyens rappelle les débuts du combat contre le Sida. Il dit son optimisme de voir la tendance s’inverser en faveur des mesures recommandées par les autorités sanitaires.

Interrogée, la cheffe Division Riposte épidémiologique et Gestion des Catastrophes du ministère de la Santé publique à Cotonou, Dr. Sègnon Judith, invite les populations à la sérénité. «La remontée de l’information à ma structure montre que si le mal est à nos portes, il n’y a pas pénétré», revendique-t-elle. Levant la tête au ciel, elle soupire et se réjouit: «C’est heureux, ainsi!». Mais le manque d’équipements qui caractérise les formations sanitaires jette un doute sur la capacité d’intervention des agents. Ces derniers soulignent les insuffisances qu’ils ont toujours dénoncées, avant de lancer un défi:  «L’heure à sonné pour nos décideurs de faire leurs preuves». Le milliard de francs Cfa que le Bénin annonce timidement avoir mobilisé, quoiqu’encourageant, parait dérisoire face à l’épidémie. Aussi, les désinfectants recommandés dans les hôpitaux et sur les lieux publics, font-ils défaut. A cette allure, le prix fort risque d’être payé et les pouvoirs publics mis à l’index, si l’équilibre sanitaire du havre de paix nommé Bénin venait à être mis en cause par le méchant virus.

Le , marqué comme : . Par Emmanuel S. Tachin.

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