Didier Daeninckx, la conscience noire de la banlieue rouge

Trente ans déjà que Didier Daeninckx a écrit Meurtre pour mémoire, l’un des premiers romans à sortir des drames coloniaux de l’oubli. Depuis il n’a cessé de réécrire à l’encre noire l’histoire officielle.

L’écrivain Didier Daeninckx.Jacques Sassier/GallimardL’écrivain Didier Daeninckx.Jacques Sassier/Gallimard

Là où d’autres auraient fui vers les beaux quartiers, l’écrivain Didier Daeninckx a décidé de rester fidèle à la banlieue rouge de son enfance. A Aubervilliers, la ville de la petite ceinture parisienne où il a grandi. Même s’il est sans doute l’un des plus célèbres auteurs de roman noir français, Didier Daeninckx a décidé de rester ancré à sa terre d’origine. Avant de gagner sa demeure située au cœur de la ville, il faut sortir du métro à la station Quatre chemins. Toutes les nationalités et les origines s’y croisent : des Maghrébins, des Africains, des Asiatiques. Là, des jeunes vendeurs à la sauvette vantent au grand jour les mérites de leurs cigarettes de contrebande. La maison de Didier Daeninckx est des plus simples, à quelques encablures du centre de la ville. Cette banlieue, Daeninckx l’a sillonnée. Il en a humé tous les parfums, partagé tous les drames.

Ecrire Meurtre pour mémoire, un ouvrage consacré à la répression féroce des mouvements pro-algériens de 1961 et de 1962, cette idée ne lui est pas venue par hasard. « L’une de mes voisines, une amie de ma mère, Suzanne Martorell n’est jamais revenue de la manifestation. C’était une femme, mariée à un républicain espagnol chez qui je regardais la télévision. Je ne voulais pas qu’elle reste une anonyme. Elle a un nom, j’étais avec ses enfants à l’école. Un jour l’homme responsable de cette répression, Maurice Papon est devenu ministre des Finances. Il m’envoyait des lettres m’invitant à payer mes impôts et à me comporter en bon citoyen, là je n’ai plus supporté », explique l’éternel indigné.

Ecrire sur ces « drames oubliés »

Ses œuvres sont fréquemment inspirées par ses révoltes. Alors que le débat sur l’identité nationale battait son plein, il a décidé de sortir de l’oubli en 2010 l’histoire totalement méconnue des métis nés en Allemagne pendant l’occupation française des années vingt. « Un millier de métis ont alors vu le jour. A partir de l’arrivée au pouvoir d’Hitler, le régime a voulu les stériliser. Hitler était obsédé par l’idée que les Français voulaient détruire la race aryenne en y apportant du « sang noir ». Pour comprendre cette époque, je me suis forcé à lire Mein Kampf.Toutes les dix pages, Hitler écrit sur les noirs qui restent pour lui une véritable obsession », explique Didier Daeninckx.

Dans son roman, le héros métis, Galadio Diallo évite la stérilisation forcée grâce à une infirmière, amie de sa mère. Il échappe aussi à la mort en devenant acteur dans un film de propagande allemande tourné en Guinée Bissau, colonie du Portugal, dirigée par le général Salazar, pays alors allié de l’Allemagne nazie. Galadio s’évade, rejoint le Sénégal, s’engage dans les Forces françaises libres et participe à la libération de Paris. Daeninckx a toujours aimé les pieds de nez de l’histoire. Cette histoire coloniale que l’on hésite encore trop souvent à regarder en face.

Ainsi avec Cannibale, il fut le premier à raconter celle de ces Kanaks exposés comme des bêtes sauvages lors de l’exposition coloniale de 1931. Le directeur de l’exposition décide de les échanger contre des crocodiles exposés en Allemagne. Parmi eux l’arrière-grand-père de Christian Karembeu. « Il est devenu champion du monde à quelques centaines de mètres de chez moi, au stade de France. Quand il a lu mon manuscrit il m’a dit : vous avez raison, mon arrière-grand-père était bien là-bas ».

Didier Daeninckx a découvert ce drame « oublié » lors de ses nombreuses pérégrinations en Nouvelle-Calédonie. « Là-bas, beaucoup de gens étaient au courant. Les écrivains m’ont avoué : Bien sûr, que nous savions. Mais si on avait écrit là-dessus, nous aurions dû prendre le bateau le lendemain. Le sujet était tabou » explique-t-il en rappelant qu’à la fin des années quatre- vingts le climat était très tendu en Nouvelle-Calédonie. Ce texte avait été écrit pour le 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage, célébré en 1998.

Redonner une histoire

Preuve que cette histoire sombre coloniale intéresse, Cannibale s’est vendu à plus de 700 000 exemplaires. Plus récemment, Didier Daeninckx est revenu à ses fantômes algériens. Il a redonné un visage et un nom à Fatima Bédar, une jeune fille tuée pendant la répression du 17 octobre 1961. Même sa propre famille ignorait qu’elle avait été assassinée. La thèse officielle relayée par la police affirmait que Fatima s’était suicidée. Mais il n’en était rien. Cette jeune Kabyle de quinze ans avait été battue à mort. Ses parents ignoraient qu’elle s’était jointe à la manifestation. La famille a découvert la vérité grâce au travail de Didier Daeninckx.

En postface d’Octobre noir, la bande dessinée qu’il signe avec Mako, ce maître du roman noir écrit un bel hommage à cette jeune fille, « Fatima pour mémoire ». « Comme elle était considérée comme suicidée, sa famille n’évoquait même plus son prénom, elle avait été effacée » se désole l’écrivain. Didier Daeninckx, lui a redonné un prénom, un nom, un visage. Accompagné d’une photo qui figure dans l’album. Celui d’une belle jeune fille qui porte de longues tresses. Un visage radieux qui ne vieillira jamais. Un visage pour l’éternité. Le plus beau des hommages.

 

(rfi.fr)

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