Nigeria Cahier d’un retour au pays (presque) natal

Dire que c’est le Nigeria qui a enfanté le journaliste que je suis devenu, ne serait sans doute pas exagéré. Loin s’en faut. Même si cette propension au journalisme remonte à bien plus loin. Admirateur du célèbre journaliste d’investigation Dele Giwa assassiné par un colis piégé en 1986 sous le régime militaire d’Ibrahim Badamosi Babangida, j’ai par ailleurs fréquenté son journal Newswatch à la fin des années 1980. Avant de me lancer d’abord dans le journalisme freelance en 1987. A partir du Nigeria.

LagosUn ami qui vit à Lagos m’avait prévenu : « Tu verras, Lagos a changé. Ce n’est plus la Lagos que nous avons connue toi et moi, en son temps ». La dernière fois que je m’étais rendu dans l’ancienne capitale du Nigeria (Ndlr : la nouvelle capitale est Abuja) et capitale économique du pays, il y avait presque onze ans. Cela remontait à la sulfureuse « Affaire Hamani Tidjani », un receleur de véhicules de luxe installé à Cotonou, qui avait réussi l’exploit de jeter un grand froid dans les relations entre le Bénin et le Nigeria en 2003. J’étais alors allé enquêter certes sur cette affaire, et surtout une autre affaire dans cette affaire. Et à l’occasion, j’avais rencontré l’un de mes anciens amis du temps où il était encore à Newswatch, Onome Osifo-Whiskey. Il avait quitté ce groupe pour fonder avec d’autres confrères l’hebdomadaire nigérian qui était devenu rapidement le plus célèbre du pays : Tell Magazine.

Toute ma carrière durant, le Nigeria reste le pays que j’ai le plus couvert. Parfois même en le traversant pour aller au Tchad. Ces dernières années, mes recherches sur l’histoire ancienne de l’Afrique m’avait tenu éloigné de ce pays que je peux tout aussi considérer comme le mien, au sens propre comme au figuré. Mais je ne vais pas rentrer dans l’Histoire. Je devais aller au Nigeria pour participer à plusieurs manifestations, et pas en tant que journaliste mais plutôt écrivain cette fois.

Le 10 novembre, j’arrive à la frontière de Sèmè-Krakè du côté béninois pour traverser la frontière comme je l’ai fait un nombre incalculable de fois par le passé. Et je suis rapidement accosté par l’un de ces gens qui errent à la frontière et essaye de se faire un peu de sous en proposant leurs services aux gens pour les aider à traverser la frontière. Je n’en ai point besoin. Je fais mes formalités d’usage et loue un taxi pour me conduire à Lagos. Déjà, je puis dire que si Lagos et même tout le Nigeria a changé, la corruption est la chose qui a le mieux survécue. Depuis des décennies, il y a une expression bien connue au Nigeria qui dit a peu près ceci : « S’il est une guerre que l’armée nigériane (tous corps confondus) ne peut jamais remporter, c’est la guerre contre la corruption ». Rien n’a changé. Cela se passe à la frontière exactement tel que j’ai connu le Nigeria pour la première fois en 1985. Soit.

Sèmè-Lagos, une route plus dégradée que jadis

Le chauffeur et moi roulons à travers le Nigeria, sur la route qui mène à Lagos. Il ne faut pas aller loin pour voir qu’elle est en bien plus piteux état que par le passé. Il y a onze ans encore, elle était l’une des meilleures du pays. Pas un nid de poule. En tout cas, en bien meilleur état qu’elle ne l’est actuellement. Le voyage se passait sans encombre et en un temps relativement court. Même avec quelques embouteillages. La voie que je découvre maintenant est parsemée de trous çà et là. Au demeurant, mais il y a des tronçons sur lesquels il vaut mieux rouler sur le bas-côté. Mon chauffeur, un Yorouba d’Oyo, reconnaît que les choses n’ont pas vraiment évolué dans le bon sens sur cette route.

De gauche à droite: le Directeur de l'Institut Goethe Marc André (modérateur), le High Commissioner of British Council, le célèbre historien nigérian Edward Emeka Keazor,  le Consul Général de France François Sastourné, le Consul Général d’Allemagne Michael Derus, l'écrivain béninois Marcus Boni Teiga,  le Dr. Jörg Theis et l'écrivain français Pierre Cheruuau (modérateur) lors du débat. De gauche à droite: le Directeur de l’Institut Goethe Marc-André Schmachtel (modérateur), le High Commissioner of British Council, le célèbre historien nigérian Edward Emeka Keazor, le Consul Général de France François Sastourné, le Consul Général d’Allemagne Michael Derus, l’écrivain béninois Marcus Boni Teiga, le Dr. Jörg Theis et l’écrivain français Pierre Cheruuau (modérateur) lors du débat.

Comme il doit aimer faire la causette, ainsi que je m’en rends compte, je parle avec lui de tout et de rien : d’histoire, de politique, de société, de mes années nigérianes, etc. Nous sommes interrompus, de temps en temps, par une violente secousse lorsque nous passons ces espèces de cratères qui entaillent la route et ressortons plus loin comme savent si bien le faire des chars amphibies. Quand nous approchons de « Mile Two », je dis au chauffeur : « C’est à partir d’ici que nous avions marché, les mains levées, jusqu’à Mile Two le jour de la tentative de coup d’Etat du Major Gedeon Orkar contre le Général Ibrahim Babangida ». Soit une dizaine de kilomètres environ. Pour moi, cet événement fut l’un des grands « scoop » de ma carrière. J’étais, à l’époque, l’un des rares journalistes étrangers à franchir la frontière pourtant officiellement fermée, et à assister à la contre-offensive contre les putschistes dirigée par le général Sani Abacha. C’était bien avant qu’il ne devienne le Général-dictateur que l’on a connu à la tête du Nigeria.

Vue partielle de l'auditoire à la conférence-débat sur la Première Guerre Mondiale à l'espace culturel Terra Kulture.Vue partielle de l’auditoire à la conférence-débat sur la Première Guerre Mondiale à l’espace culturel Terra Kulture.

A mesure que nous progressons vers le cœur de Lagos, nous nous engouffrons dans les bouchons. Ils sont devenus de plus en plus un casse-tête pour les Lagosiens et tous ceux qui se rendent dans la capitale économique du Nigeria. Après quelques détours, nous finissons par arriver à Ikoyi, au Consulat Général de France. Je suis en effet invité pour présenter une communication sur le thème : La participation des pays d’Afrique francophone à la Première Guerre Mondiale (1914-1918).

Commémoration de l’Armistice

Le 11 novembre, c’est à l’espace culturel Terra Kulture de Victoria Island à Lagos que la conférence-débat co-organisée par les Consulats Généraux de France et d’Allemagne, a lieu à l’occasion de la commémoration du 96ème anniversaire de l’Armistice. Et ce, en présence du Consul Général de France, François Sastourné, du Consul Général d’Allemagne Michael Derus. Deux autres conférenciers sont à mes côtés, à savoir le Dr. Jörg Theis venu d’Allemagne et le célèbre historien nigérian Edward Emeka Keazor invités aussi par les Consulats Généraux de France et d’Allemagne.

L'écrivain béninois Marcus Boni Teiga, lors de la présentation de sa communication: Participation des pays d'Afrique francophone à la Première Guerre Mondiale (1914-1918)L’écrivain béninois Marcus Boni Teiga, lors de la présentation de sa communication: Participation des pays d’Afrique francophone à la Première Guerre Mondiale (1914-1918)

Dans la foulée, je suis convié à la commémoration de la réunification de l’Allemagne le 14 novembre au Consulat Général. A cette occasion, j’ai plutôt le temps d’échanger et de discuter avec les autres convives. Au détour des conversations sur mes années nigérianes, l’un de mes interlocuteurs, Folu Agoi, « Lecturer » (conférencier) de son état m’apprend qu’il a le courriel de Niyi Osundare. Je ne peux pas rêver mieux. En effet, Niyi Osundare est pour moi en littérature, ce que Dele Giwa est en journalisme. Il a corrigé ma première œuvre littéraire, malheureusement jamais publiée qui était un recueil de poèmes : « Nigeria, my beloved country ». Et il était allé jusqu’à penser que l’ouvrage pourrait bien mériter d’être mis au programme au cours secondaire s’il était publié. Je savais par mes recherches personnelles qu’il s’était exilé aux Etats-Unis, à New Orleans et qu’il avait faillit perdre la vie lors de l’Ouragan Katrina. Mais j’avais du mal à renouer le contact avec lui, car nous avions un ami commun que j’ai depuis perdu de vue : Wilfred Adeyeye.

 

A suivre…

Commentaires