Burkina Comment j’ai rencontré le président Blaise Compaoré face à face…

En 1987, je débute ma carrière de journaliste freelance quand je prends rendez-vous avec Thomas Sankara, alors président du Burkina Faso. De Cotonou, je pars donc à destination de Ouagadougou le 14 octobre via Parakou. Mais tandis que je suis presque à mi-chemin à Parakou - la métropole du Nord-Bénin, j’apprends l’assassinat du Capitaine Thomas Sankara. Le voyage tourne ainsi court et le rendez-vous n’a plus jamais lieu. A défaut de cette rencontre avec Thomas Sankara, j’obtiens en revanche plus de chance avec le président Blaise Compaoré bien des années plus tard, en 1991 précisément. Et je ne peux m’empêcher de lui poser devant témoins, sans ambages, les questions qui me pesaient sur le cœur depuis longtemps.

Blaise Compaoré, Président du Burkina Faso

Avec le processus de démocratisation au Burkina, l’opposition regroupée au sein de la Coordination des forces démocratiques (CFD) revendique une Conférence nationale souveraine. Le pouvoir du capitaine Blaise Compaoré lui, ne l’entend pas de cette oreille. Un bras de fer oppose alors les deux camps sur fond de précampagne présidentielle.

27 Septembre 1991. Je débarque à l’aéroport international de Ouagadougou, vers la fin du jour. Une équipe de confrères m’accueille dès ma sortie du hall. Je suis ensuite conduit à l’hôtel Nazemse. Avant de prendre congé de moi, mes confrères m’informent que je peux appeler mon journal en cas de besoin. Tout cela, aux frais de la cellule de communication du président Blaise Compaoré. En ces moments où la presse indépendante africaine est renaissante, elle ne s’embarrasse pas pour accepter des invitations de couverture médiatique. Quitte à se montrer plus indépendant sur les sujets traités que des confrères qui se sont invités parfois. Du reste, c’est exprès que mon journal La Gazette du Golfe (le pionnier du renouveau de la presse indépendante en Afrique francophone) me met sur le coup.

28 Septembre. Vers 9 heures, je visite certains quartiers de la ville, histoire de discuter avec quelques citoyens pour ma propre information sur des sujets divers. Dans l’après-midi, un bus vient me chercher à l’hôtel pour aller assister, avec d’autres étrangers, au meeting de soutien à la candidature de président Blaise Compaoré à sa propre succession. Cela se passe au stage du 4 août: ambiance carnavalesque. Plus de quinze mille militants de Ouagadougou, des provinces et des représentations à l’étranger s’y adonnent à cœur joie. Habillés des Tee-shirts aux couleurs de leur parti ou de tissus portant l’effigie de Blaise Compaoré, ils scandent des slogans tous azimuts. Dans l’enceinte du stade, on peut lire sur des pancartes, banderoles et portraits de Compaoré des inscriptions telles que : « Non à la conférence nationale », « Blaise Compaoré, le président de tous les Burkinabé ». Dans l’euphorie de la manifestation, des groupes folkloriques, des orchestres de musique moderne, des cavaliers donnent libre cours à leurs talents.

A l’arrivée de Compaoré, il fait plusieurs tous d’honneur pour saluer l’immense foule. Je réussis pendant ce temps à le photographier le plus près possible, non sans me faire bousculer par sa garde rapprochée. Une fois les tours d’honneur achevés, le président-candiddat rejoint sont épouse Chantal Compaoré à la tribune. Défilent alors des représentants de différentes catégories socioprofessionnelles pour lire des motions de soutien à sa candidature sur le podium érigé pour la circonstance. Après ce cérémonial, le président-candidat prend la parole pour délivrer son message à l’endroit des militants et sympathisants de l’Organisation pour la démocratie populaire/Mouvement du travail (ODP/MT).

Le meeting prend fin au déclin du jour. Cette nuit, mes confrères burkinabé me font changer d’hôtel. Je me retrouve donc finalement à l’hôtel Relax. On m’apprend que j’ai un message de la part de mon grand-frère de Jeune Afrique : il s’agit de Francis Kpatindé.

29 Septembre. Vers 16 heures, le président Compaoré donne une conférence de presse en présence des journalistes de la presse nationale et internationale. Je suis au rendez-vous. La conférence est surtout axée sur des questions nationales, notamment sur sa candidature à l’élection présidentielle de décembre prochain. Je ne manque pas de poser mes préoccupations quant au déroulement et à la transparence du scrutin, l’engagement de Compaoré à quitter le pouvoir sportivement. Le président Blaise Compaoré répond à mes questions, puis à la fin me demande si je suis satisfait. Je lui retourne qu’il faut attendre pour en être convaincu. Sous entendu que je ne suis donc pas satisfait.

Au sortir de cette conférence de presse, un ami et confrère ivoirien, Venance Konan de Fraternité Matin (actuellement Directeur général de Fraternité Matin), me dit que je suis un homme suspect au Burkina. Dans la soirée, tous les journalistes sont invités à dîner à la résidence de Blaise Compaoré et je me retrouve en face du président et de Francis Kpatindé. Ces derniers sont assis côte à côte.

Auparavant, Francis Kpatindé et moi décidons d’aborder au cours du dîner la question de la manifestation de la Coordination des forces démocratiques (CFD) prévue le lendemain, mais non autorisée par le pouvoir. Objectif principal : amener le chef de l’Etat burkinabé à ne pas donner, malgré tout, ordre de tirer à balles réelles contre les manifestants. Sait-on jamais ? Nous sommes sûrs d’être dans la foule, du reste. J’aborde aussi avec le président des sujets relatifs à l’assassinat de son ami et frère d’armes Thomas Sankara, à la guerre au Liberia et à la transition au Togo. Bref, le dîner est, on ne peut plus, fructueux en informations. Je ne m’attends pas qu’il me convainc, concernant l’assassinat de Thomas Sankara dont j’ai aussi longuement parlé avec Béatrice Damiba, une consoeur et fidèle de Blaise Compaoré. L’un des scoop que Blaise Compaoré me confie, c’est que pendant la Conférence nationale souveraine du Togo que j’ai couverte, lorsque l’hôtel 2 Février a été encerclé par des chars, c’est lui qui a appelé le Général Gnassingbé Eyadema de la part du Général Mathieu Kérékou du Bénin pour lui demander de faire retirer les chars et de laisser les participants poursuivre leur conférence. Quand je lui dis que je suis de Tanguiéta, il me répond : « tu es un frère alors, tu es Burkinabé toi». Je manque de lui dire que vu sous cet angle purement de la tradition africaine, je suis son oncle maternel. Car Yennenga, la « mère » de tous les Mossi est anciennement la fille du roi du peuple Mamproussi de Gambaga (anciennement Nanoumba) au Nord du Ghana duquel descend le peuple Natemba auquel j’appartiens aujourd’hui. Il en est de même aussi des Gourmantché. C’est ainsi qu’on parle dans les traditions griottiques africaines.

La Place des Nations unies à Ouagadougou.La Place des Nations unies à Ouagadougou.

30 Septembre. Un meeting de la CFD a lieu, Place de la Révolution. Dans la matinée, des milliers de militants de l’opposition arrivent sur les lieux. Au moment de commencer le meeting, l’enthousiasme fait place à la colère. Surtout dès que les militants se rendent à l’évidence que le matériel de sonorisation est saccagé par des contre-manifestants pro gouvernementaux. Tous les objets à portée de mains sont mis à contribution afin de les affronter : cailloux, bâtons, barre de fer etc.

Une équipe de contre-manifestants, comble de provocation, s’aventure à la Place de la Révolution à bord d’un véhicule 404 bâché. Les militants de la CFD les attaquent tous azimuts et se ruent sur eux. Ils sont contraints d’abandonner leur véhicule. Immédiatement, il est démonté et mis à feu. Ils n’ont la vie sauve qu’en prenant la poudre d’escampette.

La foule se met alors en branle en direction de la présidence de la République. Je suis le mouvement. Sur leur passage, les militants de la CFD invitent les spectateurs à venir grossir leurs rangs et traitent de couards ceux qui s’y dérobent.

Au niveau de la Place Rouge, de violents accrochages éclatent entre militants de la CFD et militants de l’ODP/MT. Ils m’obligent à prendre des photos en même temps que je cours pour protéger ma tête. Tant des cailloux volent dans les deux sens. Cela me rappelle étrangement l’Intifada dans les territoires occupés de Gaza ou de Cisjordanie. Les affrontements sont d’une rare violence qu’ils font plusieurs blessés de part et d’autre. Mais finalement ce sont les militants de l’ODP/MT qui ont le dessus et contraignent ceux de la CFD à battre en retraite. Ce n’est pas pour longtemps d’ailleurs.

Ils reviennent à l’attaque et poursuivent leur chemin en direction de la présidence de la République. De nouveau, une bataille rangée commence entre les deux camps. Pour couvrir cet événement, il faut avoir des jambes rapides, pour replier ou remonter quand il le faut. C’est ce que je fais évidemment. Les forces de l’ordre postées à la Place Rouge, tentent d’empêcher non seulement les affrontements entre groupes rivaux, mais également l’avancée des militants de la CFD vers le palais de la République. Ils n’y parviennent malheureusement pas. La confusion est indescriptible, et elles ne peuvent rien faire d’autre que de se replier jusqu’à l’entrée de la Présidence afin d’ériger un rempart.

Les militants de la CFD que la présence de la presse internationale rend, plus hardis, les poussent jusqu’à leurs derniers retranchements. Et c’est là que, que les forces de l’ordre tirent des gaz lacrymogènes dans la foule. C’est la débandade. Plusieurs personnes sont sérieusement blessées. Fort heureusement, j’en sors indemne alors même qu’on relève des blessés devant moi. La manifestation s’éteint après ces coups de gaz lacrymogènes.

Dans l’après-midi, les leaders de la CFD convoquent une conférence de presse au domicile de Gérard Kango Ouédraogo du Rassemblement démocratique africain (RDA). Pour la CFD, l’armée a tiré à balles réelles. Bilan : trois morts et une quarantaine de blessés. Cependant, elle est incapable de donner les identités des victimes ou de montrer leurs corps.

1er octobre. Le benjamin des Sankara me rend une visite de courtoisie à l’hôtel Indépendance dans la matinée. Dès mon arrivée à Ouagadougou, je ne me suis pas fait faute d’aller saluer le vieux Joseph Sankara et son épouse (les parents de Thomas Sankara) en souvenir de mon rendez-vous manqué. Je rencontre à l’occasion, du reste, toute la famille.

Quand je quitte Ouagadougou pour Niamey d’abord où je rencontre Mahamadou Issoufou, le leader de l’opposition nigérienne d’alors et actuel président du Niger, j’ai le sentiment de m’être au moins soulagé. Je peux ainsi rentrer à Cotonou le cœur tranquille, avec ce sentiment d’avoir doublement accompli ma mission.
Je reviens quelques mois plus tard dans la capitale du Burkina Faso, accompagné d’Ismaël Soumanou, mon Directeur de publication et Directeur général (actuelllement patron du Groupe de presse La Gazette du Golfe au Bénin). Il a rendez-vous avec le président Blaise Compaoré. Mais il ne sera point reçu. Le président lui fait dire par l’entremise de son Directeur de la communication qu’il n’est pas content. Et pour cause : il me reproche non seulement d’avoir accordé la parole à Boukary Kaboré dit le « Lion du Boulkiendé » à travers une interview dans la dernière livraison de notre magazine La Gazette du Golfe Magazine mais aussi d’avoir écrit que lui, Blaise Compaoré, est le « tombeur de Thomas Sankara ». Et mon patron de me demander si c’est vrai que j’ai écrit que Blaise Compaoré est le « tombeur de Thomas Sankara ». Je lui réponds par l’affirmative, en lui demandant par ailleurs s’il connaît un autre « tombeur de Thomas Sankara » autre que Blaise Compaoré.

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