Afrique / Élections Les éternels conflits

Une élection sans conflit en Afrique est toujours une exception. Car entre pouvoir et opposition, les conflits électoraux commencent bien souvent avant même les élections à proprement parler.

Les éternels conflits

Le bon déroulement d’une élection dépend a priori de la bonne foi des protagonistes du processus électoral. Mais comme tout jeu, le jeu politique ne va pas sans tricherie aussi. Qui pis est en Afrique. Dans la grande majorité des cas, les élections en Afrique ne se passent pas sans conflits. Elles sont extrêmement rares, du reste, celles qui en font exception. La présidentielle du 12 mars au Niger fait partie de ces exceptions. A la suite d’une transition dirigée par le chef de la junte militaire, le général Salou Djibo, elle a vu l’élection de l’opposant historique Mahamadou Issoufou du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS-Tarayya) face à Seïni Oumarou du Mouvement national pour la société de développement (MNds-Nassara) de l’ex-président Mamadou Tandja. L’élection a été si transparente que le candidat malheureux a délibérément choisi de ne pas déposer de recours devant la cour constitutionnelle. Il a en outre félicité son rival qui a été élu avec 57,95% des voix. A l’image de la transition, la présidentielle nigérienne s’est déroulée de manière exemplaire.

Organiser des élections transparentes : un exploit

A l’exact contraire du Niger, le Bénin qui a longtemps fait figure de modèle démocratique, voire de « laboratoire de la démocratie » en Afrique depuis 1990 a organisé la pire des élections de son expérience démocratique le 14 mars. Plus d’un million d’électeurs ont été ainsi exclus du scrutin présidentiel par l’incurie et l’incompétence de la Commission politique de supervision chargée d’établir la Liste électorale permanente informatisée (LEPI). Laquelle n’a pas pu faire inscrire des citoyens en âge de voter jusqu’à la veille de la présidentielle. Au demeurant, le déroulement même du scrutin à proprement parler et le processus de proclamation des résultats ont péché par leur manque de transparence notoire. En violation flagrante des lois et règles en vigueur. Ainsi en est-il de la non publication de la liste électorale avant le vote, la création de nouveaux bureaux de vote le jour même du scrutin sans qu’on sache les lieux et leur nombre, le transport par hélicoptère de bulletins de votes dans la commune d’origine du président de la République cependant que plusieurs bureaux en étaient dépourvus pour ne citer que ces manquements-là. Le comble, c’est que les Béninois ont assisté comme en Côte d’ivoire en direct sur leurs chaînes de télévision aux échauffourées entre membres de la Commission nationale électorale autonome (CENA) dits proches de l’opposition et du pouvoir pour la proclamation des résultats. Sans que la plénière qui devrait la précéder selon le règlement intérieur pour confronter les résultats des deux opérateurs recrutés à cet effet ait eu lieu. Résultats confirmés par la Cour constitutionnelle qui a rejeté en bloc les recours déposés par Me Adrien HOUNGBEDJI, le principal challenger du président sortant Boni Yayi. Qui plus est, réélu dès le premier tour avec 53% des voix. Au-delà des organisations de la société civile, même l’église catholique en est arrivée à émettre de sérieux doutes sur la présidentielle béninoise. Au point que le Père Alphonse QUENUM, dans un article, a écrit que «tout semble avoir été ficelé de loin par le tiers intéressé actionnant des acteurs qui se sont faits proches par représentation diplomatique ou par générosité calculée. Il faut regarder du côté de l’ambassadeur de France resté sur place pour achever sa mission pour des élections utiles; il faut aussi regarder du côté de l’Union européenne et du système des Nations Unies où l’on a sablé le champagne même pour une LEPI bâclée. Il faut enfin regarder du côté de ceux qui prennent d’assaut les installations portuaires de la côte ouest Africaine aux prix les meilleurs en contribuant à fabriquer les chefs d’Etat : tout convient hélas à cette fin».

La présidentielle des 24 et 25 avril au Tchad a suscité moult polémiques. Le pays qui s’inspirait du Bénin en matière de démocratie et de processus électoral avait de quoi en tirer les leçons. Surtout avec le cafouillage inédit qui a entouré la présidentielle béninoise. Les accusations de fraudes que l’opposition reproche au régime du président Boni YAYI du Bénin n’ont pas été pour rasséréner l’opposition tchadienne. «Figurez-vous que notre matériel électoral a été imprimé au Bénin dans l’imprimerie d’un proche du président béninois Boni Yayi. Nous avions bien des raisons d’être encore plus inquiets après ce qui s’est passé au Bénin», a confié à mots couvert un militant de l’opposition tchadienne. Après avoir exigé de nouvelles cartes d’électeurs, l’impression de bulletins de vote numérisés et sécurisés, la sécurisation du matériel de vote et son acheminement, le réaménagement de la Commission électorale nationale indépendante (CENI). Et cela, au regard du déroulement des législatives du 13 février dernier au Tchad où six millions de cartes d’électeurs avaient été distribuées sur un corps électoral de 4, 8 millions d’électeurs, les trois principaux opposants ont finalement jeté l’éponge. Aussi, l’ancien journaliste Saleh Kebzabo, de l’Union pour la démocratie et le renouveau (UNDR) qui représente la première force de l’opposition, l’opposant Ngarlejy Yorongar du parti Fédération action pour la République (FAR), le vétéran Wadal Abdelkader Kamougué de l’Union démocratique pour le renouveau (udr), ont-ils pris soin bien avant leur retrait de prendre «à témoin l’opinion nationale et internationale qu’ils sont uniquement soucieux d’une élection organisée dans un minimum de règles de l’art pour que le processus démocratique se poursuive, dans l’esprit de l’accord du 13 août 2007» signé entre le pouvoir et l’opposition. Tout compte fait, le président Idriss Déby Itno a été réélu avec 88,66% des suffrages. Pour l’ancien Premier ministre abdelkerim fidèle Moungar, « les électeurs tchadiens l’ont compris. Ils ont exprimé leur désaveu par un boycott massif qui enlève toute valeur au résultat que l’on propose au pays. L’élection d’Idriss Déby est une mascarade et doit être réfutée comme telle ». Le cas de la Guinée fera sans doute date dans l’histoire des élections en Afrique. La commission électorale jugée impartiale et accusée de fraudes ainsi que les contestations des résultats par les candidats dès le premier tour du 27 juin 2010 ont fait craindre le pire. Et pour cause, son président, Ben Sékou Sylla, a été condamné à un an de prison ferme. Pour la suite du processus mais surtout pour des raisons de transparence, il a fallu recourir à un président autre que Guinéen en l’occurrence le malien Siaka Sangaré. Grâce à la double médiation des présidents burknabé Blaise Compaoré et malien Amadou Toumani Touré. Le second tour qui, après des atermoiements, s’est tenu le 7 novembre 2010 entre Cellou Dalein Diallo et Alpha Condé a connu la victoire du second avec 52,52% des voix. Un processus électoral conduit tant bien que mal, mais avec un air de suspicion d’un bout à l’autre. Jusque-là, les pays anglophones qui étaient coutumiers de fraudes massives et systématiques lors des élections ont plutôt inversé la tendance. Notamment avec les élections présidentielles du 18 février en Ouganda et du 16 avril au Nigeria. Néanmoins cela n’a pas empêché des violences postélectorales dans les deux pays. Le général à la retraite Muham madu Buhari du Congrès du changement pour le progrès (CPC), rival du président réélu Goodluck Jonathan du Parti démocratique populaire (PDP) avec 57% des suffrages au Nigeria a dénoncé des fraudes. D’autant plus moindres que celles de la farce électorale qui avait porté au pouvoir son prédécesseur et colistier, feu Umaru Yar’Adua. A en croire les Nigérians eux-mêmes ainsi que les différents observateurs. Une présidentielle qualifiée comme la plus transparente à ce jour. En Ouganda par contre, le Dr. Kizza Besigye du forum pour le changement démocratique (FDC) a beau dénoncer des fraudes, le président sortant Yoweri Museveni du Mouvement national pour la résistance (NRMO) a été déclaré vainqueur avec 68,38% des voix. C’est un secret de polichinelle que les pouvoirs en place sont souvent à l’origine des conflits électoraux. De par leur volonté de se maintenir au pouvoir le plus longtemps possible, d’une manière ou d’une autre. Surtout par des moyens frauduleux. Malheureusement, au fur et à mesure que les pays avancent dans l’apprentissage de la démocratie, les acteurs de la vie politique améliorent leurs mécanismes de fraudes.

L’impuissance des opposants et des observateurs

Le fait que la politique soit perçue comme le seul moyen de s’enrichir facilement plutôt que de servir le peuple et les intérêts nationaux est l’une des causes majeures de cet état de fait. Et l’absence d’institutions fortes en Afrique comme le souhaite notamment le président américain, Barack Obama, n’est pas pour arranger les choses aussi. Résultat : les hommes politiques comptent moins sur leurs projets de société ou leurs actions au pouvoir pour gagner des élections que sur leurs capacités ou leur ingéniosité à frauder. Les méthodes sont d’ailleurs de plus en plus rôdées. Au lieu de tricher maintenant en aval d’une élection par un hold-up électoral flagrant quitte à se faire reprendre, la meilleure stratégie consiste aujourd’hui à le faire en amont. En trafiquant le fichier électoral ou les résultats des urnes avant leur proclamation. Et le tour est joué dès lors que les institutions sont aux mains du pouvoir en place et les hommes qui sont chargés de les diriger au service non pas du peuple mais d’un parti ou d’une coalition de partis. D’où les contestations des autres partis qui engendrent selon les cas, des crises plus ou moins graves. Un bon processus électoral qui obéit aux règles de transparence et de démocratie est sans conteste le meilleur gage de résolution des conflits électoraux. Mais encore faudra-t-il que les institutions de la République chargés de connaître des contentieux électoraux soient crédibles et fonctionnent normalement. Seulement, quand on sait que les institutions ne valent que ce que valent les hommes qui sont chargés de les diriger, il y a là un état de veille permanent auquel tous les acteurs de la vie sociopolitique doivent être associés. Depuis l’avènement du renouveau démocratique en Afrique, les représentants des différentes institutions africaines et internationales qui observent les élections suscitent bien des interrogations. D’autant que leurs missions de bonne foi en rajoutent parfois aux conflits électoraux. Du fait que ces observateurs donnent des certifications de bonnes ou de mauvaises qualités à des élections dont ils ne disposent pas de réels éléments d’appréciation en l’espace des déroulements des scrutins. La récente présidentielle au Bénin en est un exemple patent. Au Bénin tout comme en Ouganda, les observateurs ont fait l’objet de virulentes critiques. Pour l’opposant et candidat malheureux Olara Otunnu, ces observateurs ont naïvement avalisé les résultats en oubliant la stratégie de fraude mise en place avant, « juste parce que la journée du 18 février s’est déroulée dans le calme ». Et Kizza Besigye de les traiter de « touristes des élections» qui préfèrent les « hôtels de luxe » plutôt que d’enquêter sur le terrain. Ce n’est un secret pour personne que bien des chefs d’Etat africains n’ont jamais été réellement élus dans les urnes. Pour peu que le président de la Cour constitutionnelle soit un proche ou qu’il succombe à la tentation de l’argent, l’élection est vite réglée en aval même lorsqu’on a perdu en amont. Par un tour de passe-passe électoral, dès lors que les décisions de la Cour ne sont susceptibles d’aucun recours. Ainsi en est-il de plusieurs élections en Afrique. Reste deux autres inconnues avec lesquelles il faut toujours compter : le peuple et l’armée. Partout où des élections ont été truquées d’avance ou ont connu des conflits sans issue au profit des vrais vainqueurs, l’armée a toujours été complice du pouvoir au détriment de la volonté populaire. Pour des intérêts inavoués dont bénéficient généralement les officiers supérieurs. Il en résulte des crises électorales dont la résolution n’est point souvent des plus aisées. Les exemples du Zimbabwe et du Kenya où respectivement les vrais vainqueurs Morgan Tsvangirai et Raila Odinga ont fini par cohabiter comme Premier ministre avec les présidents Robert Mugabe et Mwai Kibabi sont on ne peut plus éloquents. Des solutions de rechange qui ne font pas avancer outre mesure la démocratie en Afrique. Loin s‘en faut. il arrive cependant comme dans le cas de la Côte d’ivoire sous l’ex-président Laurent Gbagbo, que l’armée ou une insurrection armée prenne le parti de la volonté populaire. En contribuant à la chute du régime et l’installation du vainqueur par les urnes de la présidentielle du 28 novembre 2010, Alassane Dramane Ouattara. Dans tous les régimes africains, les mécanismes de résolution des conflits électoraux sont prévus par les institutions de la République. Le problème est que ces institutions ne fonctionnent pas de façon impersonnelle. Elles sont plus ou moins exactement à l’image des appareils d’Etats. Car elles obéissent à des personnes, en l’occurrence les chefs d’Etat et leurs partisans au lieu des Etats dont elles tirent leur légitimité. Cela tient, dans une grande mesure, aux personnalités des individus chargés de diriger ces institutions et qui ont cette propension à sacrifier les intérêts de leurs peuples sur l’autel de leurs ambitions personnelles.

 

Source : Africa 24 Magazine

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