Nigeria Cahier d’un retour au pays (presque) natal (2)

Lagos Arts and Book Festival

Spectacle musical à Lagos Arts and Book FestivalSpectacle musical à Lagos Arts and Book Festival

L’un des endroits les plus courus de Lagos actuellement reste sans doute Freedom Park. Cette ancienne prison de Lagos Island qui a vu défiler dans ses cellules nombre de leaders politiques du pays a été transformée en un centre culturel vivant qui porte bien son nom : Freedom Park (Parc de la Liberté). C’est aussi un excellent carrefour de rencontres et d’échanges. Là se tient le « Lagos Arts and Book Festival ». En l’honneur des 80 ans du célèbre nigérian Prix Nobel de Littérature, Wole Soyinka sur le thème : « Freedom & The world » (La liberté et le monde). En ce 15 novembre, une autre surprise de taille m’attend. Wole Soyinka est à l’honneur, mais Kaye Whiteman aussi. Ainsi que l’indique un poster publicitaire du festival : « Tribute : celebrating Whiteman ». L’homme était un passionné de Lagos d’abord, du Nigeria ensuite et de l’Afrique en fin de compte. Et l’hommage était bien mérité. Journalistes, écrivains et tous ceux qui ont connu le journaliste britannique Kaye Whiteman, Directeur de publication de West Africa Magazine ont évoqué l’homme en souvenir, pour son amour pour le Nigeria et l’être humain tout simplement. Musique et déclamation de poèmes ont suivi.

J’ai connu Kaye Whiteman à Lagos au début des années 1990. Et il m’a sollicité par la suite comme son correspondent au Bénin, et plus généralement en Afrique francophone. Je puis tout aussi dire que c’est grâce à cette collaboration que j’ai connu Reuters Foundation dont je suis devenu le lauréat en 1994. Au moment de la rédaction de mon essai biographique sur l’ex-président Samuel Doe et la guerre civile au Liberia, il n’hésitera pas à me donner l’autorisation de reproduire, au besoin, des articles de West Africa Magazine.

Présentation du livre sur Fela à Lagos Arts and Book Festival. Le modérateur en T-shirt noir est à côté de l'auteurPrésentation du livre sur Fela à Lagos Arts and Book Festival. Le modérateur en T-shirt noir est à côté de l’auteur.

A Freedom Park, j’apprends la présentation d’un livre sur Fela prévue le lendemain 16 novembre. « Un livre assez original et différent. Car son auteur fut le premier manager de l’iconoclaste, rebelle et célèbre artiste-musicien», ajoute celui qui m’en informe. On l’appelle tout simplement « Mister Pascal ». Il est Français et l’une des figures marquantes de l’Alliance française, notamment au Ghana et au Nigeria. L’ouvrage de Benson Idonije n’est pas encore officiellement paru. Néanmoins, il a été présenté comme annoncé. Et son titre en dit long : Dis Fela sef ! The Legend (s) Untold. Après sa présentation, je vais discuter autour d’un verre du grand sujet que peut constituer un pays grand comme le Nigeria avec Christine Deuve, la Directrice de l’Alliance française de Yaba à Lagos, et un autre ami français Thomas De Douhet, importateur et distributeur des vins « Queen of Syrah » côtes du Rhône au Nigeria. Benson Idonije se joint à notre table, et je lui confie que sa fille, Valérie, qui vient de m’offrir exceptionnellement un exemplaire de son livre fut un jour au nombre de mes auditrices à Cotonou, au Bénin. J’étais alors allé faire un exposé sur la connaissance du terrain en matière de journalisme dans l’école où elle étudiait. Elle fut d’ailleurs surprise que je l’ai tout de suite reconnue, dès son arrivée. Ancien journaliste lui-même, il reconnut qu’elle était effectivement allée étudier le journalisme, entretemps, au Bénin.

Aké Arts and Book Festival

De gauche à droite: la Diretrice d'Aké Arts and Book Festival, Lola Shoneyin, avec le Gouverneur de l'Etat d'Ogoun,Olufunsho Amosun, son épouse la "First lady" (Première dame) de l'Etat d'Ogoun et la Commissaire à la Culture et au Tourisme de l'Etat d'Ogoun.De gauche à droite: la Diretrice d’Aké Arts and Book Festival, Lola Shoneyin, avec le Gouverneur de l’Etat d’Ogoun,Olufunsho Amosun, son épouse la « First lady » (Première dame) de l’Etat d’Ogoun et la Commissaire à la Culture et au Tourisme de l’Etat d’Ogoun.

La veille de l’ouverture du Festival des Arts et du Livre Aké d’Abeokouta, je pars de Lagos en compagnie de l’écrivain français Pierre Cherruau et de la réalisatrice française Emmanuelle Mougne. Nous quittons tôt le matin Ikoyi afin d’éviter les embouteillages. Il faut d’abord traverser le plus long pont d’Afrique (15 Km) qui enjambe la lagune, en quittant le « quartier des ambassades ». Le pont qui s’étire au-dessus de la lagune abrite plus en dessous une forte communauté de pêcheurs venus du Bénin voisin. Nous les voyons au passage en train de jeter leurs filets. Organisée en une véritable cité béninoise sur Lagos, leurs enfants suivent des cours avec des programmes béninois. Les enseignants à charge de l’enseignement viennent également du Bénin. Tout au long de la route, je remarque que la campagne électorale a déjà commencé. Il s’agit non seulement d’élire le nouveau président de la République en février 2015, mais aussi les gouverneurs des différents Etats de la fédération du Nigeria. Les posters de Goodluck Jonathan ne passent pas inaperçus.

Wole Soyinka, le premier Africain Prix Nobel de Littérature en 1986.Wole Soyinka, le premier Africain Prix Nobel de Littérature en 1986.

Aussitôt arrivés, Emmanuelle Mougne s’élance dans la salle dévolue à son atelier pour commencer sur la réalisation de films documentaires. Outre l’exposition photo de Vera Botterbusch sur les secrets d’Abeokouta et d’Isara et celle de Victor Ehikhamenor sur Wole Soyinka, « Aké Arts and Book Festival » démarre le matin du 18 novembre par une rencontre entre les invités et des élèves des établissements scolaires. S’ensuit l’après-midi une projection du film du célèbre cinéaste nigérian Tunde Kelani intitulé : YEEPA. Ce qui donne lieu à des échanges avec le public et un débat. Il en sera de même pour le film historique du tout aussi célèbre cinéaste nigérian Kunle Afolayan et dont le titre est : October 1.

Des sujets de discussions aussi divers que « Mutation et mutilation : le féminisme en Afrique », les « Nouvelles tendances de la littérature francophone d’Afrique », « Que recherchent les éditeurs dans la fiction ? », la « Littérature africaine pour enfants », « L’art d’Ama Ata Aido », « La représentation de l’Afrique dans la nouvelle fiction », « La fiction du crime à travers les continents », « La religion, l’éducation et la menace de la violence », « Les contes au clair de lune en Afrique », « La poésie moderne en Afrique », « La diversité en Afrique » ont été, entre autres, au cœur des échanges et débats du 18 au 22 novembre au Centre culturel d’Abeokouta.

Discussions du panel de « La fiction de crime à travers les continents », avec de gauche à droite: l’écrivain kényan Mukoma Wa Ngugi (fils du célébrissime écrivain kényan Ngugi Wa Thiong'o), l'écrivain béninois Marcus Boni Teiga, l’écrivain français Pierre Cherruau (modérateur), l'écrivaine libérienne Hawa Janda Golakai et l'écrivain britannique Ben Aaronovitch.Discussions du panel de « La fiction de crime à travers les continents », avec de gauche à droite: l’écrivain kényan Mukoma Wa Ngugi (fils du célébrissime écrivain kényan Ngugi Wa Thiong’o), l’écrivain béninois Marcus Boni Teiga, l’écrivain français Pierre Cherruau (modérateur), l’écrivaine libérienne Hawa Janda Golakai et l’écrivain britannique Ben Aaronovitch.

Il y a eu aussi le face à face avec Rotimi Amaechi, le Gouverneur de l’Etat pétrolier de River sur « Les gaz polluants : la politique du pétrole en Afrique », le « one man show » remarqué du baryton Tunde Sosan intitulée : « Call Mr. Robeson », la danse contemporaine de Qudus Onikeku sur le thème « My exile is in my head », inspiré de la vie du Prix Nobel de Littérature, Wole Soyinka. Ou encore le documentaire poignant du journaliste Barnaby Phillips sur la Deuxième Guerre Mondiale « Another man’s war ».

Le Gouverneur de l'Etat pétrolier de River, Rotimi Amaechi, lors d'une de ses interventions, avec de droite à gauche: le Correspondant du Financial Times à Bangkok, l'Avocate londonienne spécialiste de l'Environnement Ayodele Morocco-Clarke (modératrice) et une écrivaine nigériane.Le Gouverneur de l’Etat pétrolier de River, Rotimi Amaechi, lors d’une de ses interventions, avec de droite à gauche: le Correspondant du Financial Times à Bangkok, l’Avocate londonienne spécialiste de l’Environnement Ayodele Morocco-Clarke (modératrice) et une écrivaine nigériane.

Les 21 et 22 novembre, le festival a accueilli respectivement deux invités d’honneur, tous deux célèbres et acteurs majeurs de la vie sociopolitique du Nigeria d’abord et du continent africain ensuite. Il s’agit de l’ancien président du Nigeria, Olusegun Obasanjo, et du Prix Nobel de Littérature, Wole Soyinka. Tous sont revenus sur leur vie, et ils se sont prêtés à la fin au jeu de questions-réponses avec le public venu nombreux pour ces deux circonstances.

L'invité d'honneur et ex-président du Nigeria,  Olusegun Obasanjo, lors de la discussion avec les participants d'Aké Festival à Abeokouta.L’invité d’honneur et ex-président du Nigeria, Olusegun Obasanjo, lors de la discussion avec les participants d’Aké Festival à Abeokouta.

L’une des choses les plus importantes à retenir d’Aké Festival est qu’il permet aux Africains d’Afrique et de la diaspora ainsi que des écrivains, artistes et cinéastes des autres continents de se rencontrer, de discuter au-delà des barrières des langues. Deux semaines durant, le Nigeria m’aura donné le sentiment fort que quelque chose est en train de bouger dans ce pays et ce continent. Non pas parce que les indices économiques sont encourageants et que le pays est devenu la première puissance économique du continent comme beaucoup ont tendance à le déclamer. Ce que j’ai vu bouger le plus, ce sont les idées. Et c’est, à mon sens, quelque chose de rassurant pour l’avenir de ce géant au pied de béton, qui a manifestement du mal à avancer, et à entraîner les autres pays sinon d’Afrique, du moins d’Afrique de l’Ouest avec lui. En cela, la Directrice d’ « Aké Arts and Book Festival », Lola Shoneyin, peut être fière d’avoir réussi son pari. Et il est à souhaiter qu’Aké Festival devienne la plus grande rencontre culturelle du continent.

 

Par Marcus Boni Teiga, envoyé spécial

Commentaires