Interview KALAMBA NSAPO : « Cheikh Anta Diop s’est efforcé de relever les défis continentaux… »

Courrier des Afriques s’est entretenu avec Kalamba Nsapo, Professeur à l’Institut universitaire africain d’études prospectives (INADEP) et à l’Université Protestante d’Etudes Interculturelles de Bruxelles en Belgique, par ailleurs Président-Fondateur du Prix International Cheikh Anta Diop. Entretien, à bâtons rompus, avec un éminent théologien et historien de la théologie sur les tenants et les aboutissants du prix qu’il a fondé pour encourager les Africains à la recherche en mémoire de l’illustre devancier.

Le Professeur Kalamba Nsapo (en premier plan) en compagnie du Directeur des Editions Menaibuc au dernier Colloque-salon du livre panafricain de Bruxelles.Le Professeur Kalamba Nsapo (en premier plan) en compagnie du Directeur des Editions Menaibuc au dernier Colloque-salon du livre panafricain de Bruxelles.

Monsieur Kalamba Nsapo, vous êtes Docteur en théologie, éminent théologien, kamitologue, historien de la théologie africaine et Doyen de la Faculté d’études Interculturelles à l’Université Protestante de Bruxelles. Comment devrais-je vous présenter aux lecteurs de Courrier des Afriques?

Kalamba Nsapo : Je suis Docteur en sciences théologiques, mais titulaire aussi d’un diplôme en philosophie. J’enseigne à l’Université Protestante d’Etudes Interculturelles de Bruxelles. Dans cette institution, je suis Doyen de la faculté d’études interculturelles et auteur d’une vingtaine de livres. Je publie surtout dans les domaines de la théologie, de l’interculturalité, de la sociologie, de l’anthropologie religieuse et des religions africaines. En outre, j’enseigne à l’Institut universitaire africain d’études prospectives (INADEP). Cet Institut à vocation africaine est sous la responsabilité du ministère congolais de la recherche scientifique (Ndlr : République démocratique du Congo). Une section Europe de l’INADEP a été créée au début de cette année.

Que vous inspire la mémoire de Cheikh Anta Diop aujourd’hui?

Cheikh Anta Diop s’est efforcé de relever les défis continentaux à travers un travail de laboratoire qui lui a permis d’annoncer la fin des certitudes en démontrant l’antériorité des civilisations nègres. Il a invité à la relecture de l’histoire à la suite d’Hérodote, d’Aristote ou de Strabon pour lesquels l’Egypte a joué un rôle important dans l’évolution de l’humanité. Il était essentiel pour Cheikh Anta Diop de souligner toute l’importance d’un retour à l’Egypte ancienne comme condition d’édification des sciences humaines modernes et de redynamisation de la culture africaine.

Chaque fois que j’évoque le nom de ce savant africain, je pense à l’homme et à sa méthode de recherche : travail acharné, interdisciplinarité, fouilles scientifiques et critiques, en opposition au lyrisme poétique d’un Senghor avalisant les clichés blancs sur l’infériorité du Noir. La manière dont l’histoire d’un peuple est présentée peut avoir des conséquences décisives pour son avenir. Parmi les peuples sous tutelle, Cheikh Anta Diop appartient à cette génération d’esprits rebelles à la confiscation de l’histoire africaine. Pour cet homme de science, les études historiques donnent au Nègre l’occasion de «ressaisir la continuité de son passé historique national, de tirer de celui-ci le bénéfice moral nécessaire pour reconquérir sa place dans le monde moderne». C’est ainsi qu’il procède à la réécriture de l’histoire africaine grâce au secours des découvertes scientifiques les plus récentes. L’historien, le physicien, l’anthropologue et le linguiste sénégalais soutient que les noirs ne sont pas seulement à l’origine de l’humanité, mais ils sont également les initiateurs des sciences et de la philosophie.

Cheikh Anta Diop a surtout marqué les points en soutenant la parenté génétique entre l’ancien égyptien et les langues négro-africaines [1]. « La parenté entre deux langues données est de type génétique lorsque les concordances sont nombreuses et se vérifient pour des systèmes complets »[2]. Cheikh Anta Diop a mis en évidence cette parenté entre l’Egyptien pharaonique et les langues négro-africaines sur les plans syntaxique, morphologique et lexicologique. D’autres penseurs africains l’ont confirmé : T. Obenga[3], A. Anselin[4], Dika Akwa Nya[5], D. Samb[6].Sans oublier le nubiologue vous-même Marcus Boni Teiga dans un Essai comparé sous presse.

Quelle est la mission de notre génération dans la continuation de l’œuvre de Cheikh Anta Diop ?

A l’instar de Cheikh Anta Diop, notre génération est appelée à intégrer, de façon pertinente, la dimension prospective dans le programme des études, des recherches et des activités en Afrique. Il est question d’une prospective à même de révéler sa capacité d’être un lieu de propositions d’avenir réalistes et équilibrées. Dans cette optique, la vie africaine impose la poursuite des objectifs précis:
a) par rapport au passé, ce qui importe, c’est la promotion des études sur la marche historique des Kamites, leurs moments de victoire et de défaite, en vue d’éclairer le futur.
b) par rapport au présent, il s’agit de tenir compte des mutations et des transformations qui s’opèrent dans le quotidien des peuples.
c) par rapport au futur, il convient de déployer la capacité de prévision, d’anticipation et de programmation des initiatives et des actions à mettre en oeuvre de manière à offrir aux Nègres une vision équilibrée de ce qu’ils sont appelés à devenir.

L’exigence de la prospective conduit à tenter de faire l’analyse des sociétés africaines en évitant de mettre entre parenthèses des traumatismes qui structurent la mémoire des peuples d’Afrique et permettent de comprendre leur fragilité caractérisée.

Il y a là une stratégie heuristique qui amène à repenser la démarche scientifique à la lumière de l’histoire et des dynamiques à l’œuvre le long de son itinéraire, à réévaluer sans cesse les enjeux sociétaux, à concevoir l’humain en tenant compte de l’évolution des sociétés et de leurs profondes mutations, à prendre acte de la crise des modèles et de la fin des certitudes fixes et immuables, et à intégrer la façon dont s’inventent des concepts, des outils d’analyse pour aider à proposer des solutions efficaces par rapport à la diversité des situations historiques et culturelles de l’Afrique et du monde.
Il me paraît urgent de proposer une vision qui prenne en compte les enjeux de l’historiographie africaine. Tant il est vrai que l’Afrique demeure le lieu d’éclosion de l’humanité et de ses premières quêtes et requêtes.

Vous êtes le Président-Fondateur du Prix International Cheikh Anta Diop et vous avez co-organisé le Colloque-Salon du Livre Panafricain à Bruxelles 2014 avec les Editions Imhotep du Professeur Grégoire Biyogo. Pourquoi?

Le Professeur Grégoire Biyogo, recevant son Prix international Cheikh Anta Diop des mains du Professeur Benjamin Ngadi, Docteur en philosophie, Spécialiste de Heidegger et Directeur de cabinet du Président de l'Assemblée nationale du Gabon qui a tenu à rehausse de sa présence, au nom du Gabon.la cérémonie de consécration.Le Professeur Grégoire Biyogo, recevant son Prix international Cheikh Anta Diop des mains du Professeur Benjamin Ngadi, Docteur en philosophie, Spécialiste de Heidegger et Directeur de cabinet du Président de l’Assemblée nationale du Gabon qui a tenu à rehausse de sa présence, au nom du Gabon.la cérémonie de consécration.

Le Salon du livre panafricain a eu pour but de donner aux Kamites l’occasion de se réunir, de se retrouver, de communier à l’idéal panafricain à travers la réalité du livre et de faire l’état de la question des publications en Afrique et dans la diaspora. En outre, il nous a été donné de consacrer les plus grands savants africains et de récompenser l’effort et la créativité des jeunes chercheurs et de leurs aînés. C’est pour cette raison qu’a été organisée une double cérémonie à Bruxelles, celle du Salon du livre panafricain et celle de la consécration des plus grands savants africains de la diaspora.

Concrètement, en quoi consiste le Prix international Cheikh Anta Diop ?

Il s’agit d’une récompense de portée internationale attribuée aux plus grands chercheurs kamites pour encourager leur gros labeur, leur éthique du sacrifice intellectuel et de l’abnégation, et saluer leur créativité.

Les thématiques qui vous sont si chères demeurent l’Egypte ancienne, la Nubie ancienne et plus généralement l’Afrique ancienne à travers leurs religions auxquelles vous consacrez des ouvrages en l’occurrence. Que pouvez-vous nous en dire?

Au cours de mes longues années de contact avec la philosophie et la théologie européennes, j’ai cru comme beaucoup de gens en la supériorité de celles-ci par rapport à toutes les autres productions culturelles et scientifiques. Précisément parce que la pensée de l’Europe a toujours été présentée par les enseignants (africains et européens) comme étant le sommet de la réussite épistémologique.

Dans cette perspective, l’affirmation d’un Dieu unique serait, a-t-on parfois affirmé, un produit d’importation savamment enseigné par les anthropologues occidentaux aux intellectuels d’Afrique.

Au fil des temps, j’ai appris à relativiser ce point de vue et à le démanteler grâce à la fréquentation des textes de l’Afrique antique. Ammonius l’Egyptien m’a enseigné que la Vérité n’est pas le patrimoine d’une religion, d’une race, d’une culture ou d’une tradition philosophico- théologique. Il en était tellement convaincu qu’il n’a pas eu intérêt à se gonfler d’orgueil lorsque Plotin l’Egyptien (Plotin le Grec est une contre-vérité historique) l’a choisi comme maître en lieu et place des célébrités de l’époque. Après avoir entendu Ammonius, Plotin s’exclama : « voici celui que je cherchais».

La recherche scientifique m’a amené à prendre connaissance du lieu natal de la civilisation et de la religion. J’ai compris qu’il était historiquement fondé de rattacher l’Egypte à la Nubie. Nubie qui serait, de l’avis des Nubiens eux-mêmes, le plus vieux pays habité par des hommes. Laquelle Nubie aurait donc appris à Kémèt les hiéroglyphes, la connaissance des Lois, l’essentiel de la relation interactive et corrélative entre les vivants et les morts, l’art, la philosophie et la théologie, etc. Ce que confirment Cheikh Anta Diop et Babacar Sall. Ce que savait déjà Diodore de Sicile, qui a vécu au cours du 1er siècle avant notre ère, donc entre l‘an -60 et -30, et qui décrit aussi la pigmentation des Éthiopiens, fondateurs de la Nation Égyptienne. Voilà ce qui permet de saisir l’enjeu de mon investissement dans le paradigme égypto-nubien à travers mon effort de réécriture de l’histoire de la théologie africaine.

Votre fameux livre Monothéisme reste à vulgariser à travers le continent africain plutôt que d’être seulement à la portée d’une coterie d’intellectuels en Occident. Que faites-vous pour cela ?

A ce propos, je vous informe que j’ai déjà publié ma pensée sur le monothéisme kamit dans ma langue maternelle : le ciluba. Ce qui a été un motif de fierté pour mon père à partir de son Congo profond. C’est dire que, par cette publication, j’ai voulu m’adresser directement à mon peuple. En publiant en langues africaines, il est clair que le public africain est directement ciblé. C’est ce qui m’a poussé à publier également en langue lubala traduction du grand hymne d’Akhénaton et mon commentaire résultant de la lecture de ce document théologique exceptionnel. Voici les titres de ces deux ouvrages en langue luba : Bunkaayabwa Mufuki mu Afrika (Afrobook, 2007); Disamuna Diiba katangidibwa mu mpala (Afrobook, 2010).

Le Professeur Bilolo Mubabinge.L’éminentissime Professeur Bilolo Mubabinge.

Il ne me reste plus qu’à faire le tour du continent africain pour parler de tous ces sujets qui me tiennent à cœur et tenter de mettre en relief la sublimité du monothéisme ancestral, ou mieux, du monooriginisme. Je dis monooriginisme à la suite de l’éminentissime Professeur Bilolo Mubabinge pour insister sur le fait que tout ce qui existe ou n’existe pas encore a une même et une seule origine. Je préfère ce terme que je remplace dans mes textes par celui de monothéisme. Ce qui se justifie par le fait que ce dernier insinue l’opposition entre le Créateur et les dieux. Chose impensable dans la pensée antique de mon peuple d’autant plus que les dieux sont des créatures et ne sauraient être opposés à leur Créateur.

Quel message avez-vous à l’endroit des jeunes africains concernant l’avenir de l’Afrique et de la recherche en particulier?

J’invite les jeunes Kamites du monde entier à intensifier la recherche en laboratoire en vue de rattraper le retard du continent et d’inverser la tendance de la courbe. Je les appelle à travailler à la promotion d’une autre image du Continent, avec une Afrique redevenue compétitive, inventive, capable de participer à son propre développement et à la recherche mondiale. Le temps est venu de développer un nouvel imaginaire et de faire éclore une révolution mentale indispensable à l’avènement d’un nouvel ordre culturel, économique, politique, etc. La tâche de la jeunesse africaine est d’y travailler sans relâche.

 

Entretien réalisé par Marcus Boni Teiga, envoyé spécial

Commentaires

  1. Je suis particulièrement satisfait du travail de l’éminent professeur Kalamba Nsapo et de tant d’autres égyptologues. Mais je voudrais leur demander d’intensifier des écrits en langues kamites et de voir, dans la mesure du possible, comment inventer des structures de vulgarisation de cette bonne nouvelle auprès des masses privées de l’accès aux livres et à l’Internet. Que vive l’Afrique !