La sécurité des Africains en question

Jamais l’Afrique n’avait connu, par le passé, pareille instabilité sociopolitique de façon chronique hormis la période des guerres de libération et d’indépendance. Ce qui est nouveau, dans le moutonnement houleux et dangereux qui se trame dans le continent, ce n’est pas tant la remise en cause des pouvoirs politiques, mais plutôt des sociétés sur lesquelles se fondent ces pouvoirs-là. Avec à la clé de forts relents socio-confessionnels ou communautaristes, voire ethniques. Lesquels ont malheureusement cette fâcheuse propension à se nourrir de tout ce qui peut servir à leurs desseins, à l’instar d’éléments terroristes et criminels de tout acabit.

En fin d’année 2014, les dirigeants africains réunis au Forum de Dakar sur la Paix et la Sécurité en Afrique se sont penchés sur ces menaces d’un genre nouveau. Et à l’occasion, le président tchadien, Idris Déby Itno, s’est fait fort de rappeler aux Occidentaux qu’ils sont en partie comptables non pas de ce phénomène, mais de son aggravation et de son propagation à travers le continent. Surtout avec l’implosion de la Libye de Mouammar Kadhafi. «L’OTAN a créé le désordre, les Nations unies sont responsables aussi. Aucune armée africaine ne peut aller détruire les terroristes en Libye, il n’y a que l’OTAN qui ait les moyens de le faire, comme ils l’ont fait pour faire assassiner Kadhafi (…) Le Mali est une conséquence directe de la Libye, Boko Haram est une conséquence de la Libye (…) Nos amis européens et occidentaux ne nous ont pas demandé quand ils ont attaqué la Libye. Non plus quand ils ont divisé le Soudan en deux », s’est plu et complu à rappeler, entre autres, le président du Tchad. Approuvé et ovationné par l’ensemble des participants à ce forum, du moins les Africains en particulier. Soit.

Nul n’est Saint comme l’Eternel, pour ainsi dire. Encore moins feu Mouammar Kadhafi. Même si comme Jean Ping, l’on peut avoir la probité de reconnaître que « Ceux qui sont là (ndlr : les chefs d’Etat et de gouvernement), peut-être parce qu’ils s’opposaient à Kadhafi ont mis en veilleuse les idées du panafricanisme. Mais ça va revenir forcément» alors que Kadhafi les faisaient avancer « parfois par des moyens douteux », et qu’il aurait fallu à l’Union africaine plus de courage non pas pour défendre le panafricaniste, encore moins le dictateur mais le dirigeant d’un pays africain souverain que des puissances occidentales avaient programmé de liquider. Vous avez bien dit « liquider sans jugement », Jean Ping ?

Et justement, nous revenons à l’éternel problème des dirigeants d’Afrique : leur incapacité à s’unir et leur promptitude à jeter l’anathème sur les autres et à les considérer au premier chef comme la cause de tous leurs heurts et malheurs. Bref, de tous leurs maux. Et pourtant, c’est une lapalissade de dire qu’en tout temps et en tout lieu, les hommes sont toujours responsables de ce qui leur arrive. Les Africains, à commencer par leurs dirigeants, sont d’abord et avant tout ainsi responsables de l’insécurité qui est la leur aujourd’hui. Mahamadou Issoufou, le président du Niger l’a encore répété pour corroborer, comme si cela ne suffisait pas, les propos d’Idriss Déby Itno à Dakar dans un entretien accordé à Jeune Afrique en déclarant: « Les Occidentaux ne nous ont pas demandé notre avis avant de renverser Kadhafi en 2011. Mais mon opinion est claire : nous ne pouvons pas laisser la situation se dégrader indéfiniment. À trop hésiter, c’est tout le Sahel qui, dans quelques mois, risque de se transformer en chaudron ».

A quelque chose malheur est bon, si tant est que l’insécurité inquiétante et galopante puisse servir à quelque chose, les dirigeants africains doivent dorénavant se rendre définitivement à l’évidence que si quelques pays occidentaux seulement peuvent se permettent le luxe de passer outre leur avis pour agir dans leur propre continent et à leur guise sans crier gare, c’est tout simplement parce qu’ils sont désunis et faibles par conséquent. Ne dit-on pas que « l’union fait la force ». Et tant que les pays africains ne seront pas unis, ils n’auront toujours que leurs yeux pour pleurer et leurs bouches pour palabrer. Mais les Africains doivent aussi se le tenir pour dit : les temps où le Verbe était magique sont révolus, dans un monde seule compte dorénavant la géopolitique qui, elle, est régie par des rapports de forces, quels qu’ils soient et non par des lamentations. Dont acte !

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