Bénin Pouvoir et opposition à couteaux tirés, dialogue politique dans l’impasse

Les forces politiques et sociales ont engagé un bras de fer contre le régime en place, avec pour point culminant de gigantesques marches de protestations, à travers, les grandes villes du Sud du pays.

Les manifestations impressionnantes de l'opposition, toutes tendances confondues, et de la société civile au Bénin sonnent comme un avertissement au régime du président Boni Yayi.Les manifestations impressionnantes de l’opposition, toutes tendances confondues, et de la société civile au Bénin sonnent comme un avertissement au régime du président Boni Yayi.

La «plateforme démocratique» née cette année, à Cotonou, des frustrations engendrées par la gouvernance du régime du changement, reconverti en refondation, est en effervescence. Les forces de l’opposition et la société civile qui la composent auront réussi à mutualiser leurs moyens et énergies pour prendre d’assaut les rues de Porto-Novo et de Cotonou, la capitale économique du Bénin. Les centrales syndicales des travailleurs, les organisations de défense des droits de l’homme et les mouvements de jeunes ne sont pas du reste. Elles disent être en lutte «pour le rétablissement des valeurs démocratiques», et manifestent contre le tripatouillage et la révision opportuniste de la Loi fondamentale. Selon ces organisations, cette propension pourrait ouvrir le boulevard à l’idée, craignent-elles, d’un 3è mandat dont se prévaudrait pour s’éterniser, Boni Yayi, le locataire du Palais de la Marina. Les atermoiements du gouvernement et de son chef à débloquer au compte-goutte le nerf de la guerre au Cos-Lepi (Conseil d’orientation et de supervision de la Liste électorale permanente informatisée) afin d’organiser les élections à bonnes et échues dates sont, entre autres, les griefs que les pourfendeurs opposent au président de la République, à son gouvernement et aux partis satellites.

Engagement non tenu de corriger la Lépi…

marche.jpg4Les manifestants ont littéralement pris d’assaut les rues dans une déferlante jamais observée depuis la fin de la dictature marxiste des années 1975-1989…

Le 29 octobre dernier, veille de la «révolution burkinabé», la rue avait déjà grondé, une première fois, à Cotonou. Dans une démonstration de force sans précédent depuis le déclin, en 1989-1990, du parti-Etat du Prpb, le Parti de la Révolution populaire du Bénin, une bonne frange des forces vives de la nation, celles qui ont ébranlé les bases du pouvoir autocratique de l’époque, se sont signalées sur le terrain des revendications démocratiques. Il y a un quart de siècle, ces forces exigeaient du général Mathieu Kérékou acculé, l’instauration de la démocratie pluraliste intégrale et son corollaire le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Aujourd’hui, elles se dressent plutôt «contre la violation et la confiscation des principes démocratiques», chèrement conquis à la conférence nationale de février 1990.
A la tête du pays depuis 2006, le leader de la mouvance au pouvoir est soupçonné de ne pas vouloir passer la main en avril 2016. Et d’obtenir opportunément, grâce à sa majorité à l’Assemblée nationale, une prorogation sine die, depuis 2013, du mandat des élus locaux que sont les maires et conseillers municipaux. Aux termes de la Constitution du 11 décembre 1990, l’homme est en train d’égrener son deuxième et ultime mandat de cinq ans (5 ans).
Aux lendemains de son investiture du deuxième mandat, Boni Yayi avait reconnu les imperfections contenues dans la Lépi qui a permis de le maintenir au pouvoir grâce au mémorable K.O du 1er tour, jamais enregistré dans l’histoire politico-institutionnelle du Bénin. Les institutions internationales spécialisées en la matière, dont l’Organisation internationale de la Francophonie (Oif), avaient abouti aux mêmes conclusions. Et Boni Yayi de s’engager à œuvrer à sa correction en y intégrant le près du million et demi de personnes laissées en rade. Mais rien n’y fit. Depuis trois ans, l’opposition n’a de cesse de réclamer la tenue d’un dialogue national inclusif. Le but étant d’établir les bases d’un toilettage consensuel de la Lépi, lequel prendrait en compte les desiderata des composantes oubliées de la société. En lieu et place de la concertation sollicitée, il est reproché au chef de l’Etat de vouloir réviser la Constitution.

marche 3… symbolisée par les places de l’Etoile rouge (ici au cœur de Cotonou) et Lénine d’où sont partis les cortèges des manifestants…

Apportant de l’eau au moulin de leurs adversaires, les thuriféraires du régime ont un temps fait usage du fameux cri de guerre «après nous, c’est nous!». On les entendait le déclamer sur les radios et les chaines de télévisions du pays et, à longueur de meetings. Mais déférent entretemps à la plainte d’un citoyen, la Cour constitutionnelle l’interdit et indique que cela s’apparente à une campagne électorale précoce. La révolution burkinabé, elle aussi, et son retentissement à l’échelle du continent sont passés par là et les Béninois redoublent d’ardeur dans leurs critiques à l’égard des leaders au sommet de l’Etat. Le gouvernement est accusé d’envoyer un ballon d’essai dans l’opinion, tendant à faire passer dans les esprits sa disponibilité à organiser les assises réclamées. Ce dernier s’en défend. Au début de ce mois de décembre, pourtant, il fait transmettre une invitation, pour le lendemain, aux participants d’une table ronde dont il est le seul à connaitre les termes de références et l‘ordre du jour projetés. Les syndicats et les formations de la «plateforme» rejettent l’offre et optent pour la politique de la chaise vide, ne disposant que d’à peine 24h pour se concerter et préparer leurs propositions. De facto, elles maintiennent leurs mots d’ordre de marche prévue pour le 11 décembre.
Jour anniversaire des vingt-quatre bougies de l’adoption de la Constitution qui donne naissance à l’actuelle République du Bénin, le 11 décembre 2014 est aussi la date commémorative de l’insurrection populaire déclenchée en 1989 et menée par le Parti communiste du Bénin (PCB). C’est ce jour-là qui a vu sonner le glas du régime militaro-marxiste de Mathieu Kérékou finalement contraint de convoquer l’historique conférence nationale souveraine, la première au monde à avoir fait boule de neige en Afrique. Certes, aujourd’hui, les réalités se ressemblent. Les acteurs aussi. Mais les contextes pas toujours les mêmes.

… pour une liste fiable à élections à bonnes dates

marche.jpg2… qui, tout ouïe, suivent les consignes et déclarations de leurs leaders enthousiasmés par la mobilisation populaire.

Comme dans une union sacrée, la plateforme est élargie au Prd (Parti du Renouveau démocratique), de Me Adrien Houngbédji et à la Renaissance du Bénin (Rb) de Nicéphore Soglo, ancien président de la République, dont un des lieutenants tient au sein du gouvernement le portefeuille de l’environnement. Elle exige que soit respecté le consensus national obtenu à la conférence nationale de février 1990. Le vote d’une loi dérogatoire afin d’aller le plus vite possible aux élections et permettre de contourner l’impasse de l’indisponibilité d’une lépi imposée par la Cour constitutionnelle est, par ailleurs, à l’ordre du jour des revendications.
«L’organisation à bonnes dates des élections», à commencer par les municipales est préoccupante. Ces dernières sont censées se tenir avant la fin de l’année et au plus tard en janvier 2015. Mais des tergiversations donnent à observer que les activités au Cos-Lépi ne sont pas de nature à rassurer. Puis, la goutte d’eau qui fait déborder le vase est la récente décision du conseil des ministres par laquelle l’Exécutif annonce ne convoquer le corps électoral que quand le Cos-Lépi aura fini d’apprêter la liste électorale.
Ainsi successivement, les 10 et 11 décembre 2014, à Porto-Novo et Cotonou, à l’appel du Prd, de la Rb et des partis de la plateforme, le peuple de la rue dans une déferlante inouïe, fait son show. Les organisateurs estiment leurs militants à plus de 500 mille âmes sur l’ensemble des deux événements. En contre manifestation conduite par les Forces Cauris pour un Bénin émergeant (Fcbe), on enregistre des motifs et un itinéraire différents. Afin d’éviter un éventuel clash, les Fcbe tiennent le haut du pavé, de la place de l’Etoile Rouge à l’esplanade du stade de l’Amitié de Cotonou. Ceux du camp d’en face ont remonté la ville par l’autre bout, de la place Lénine à l’Etoile rouge.
Les ténors et militants Fcbe, dont certains sont des marcheurs professionnels transportés par cargaisons entières de l’intérieur du pays, étaient eux, dans les rues pour «célébrer la Constitution et la démocratie». Ce fut pourtant l’occasion d’invectives portés d’un côté aux opposants et de l’autre d’accusations contre le pouvoir, rendu responsable de l’impasse du moment.
Vu la forte mobilisation des forces politiques en faveur des élections, la sortie de l’opposition est pour certains, celle de l’ultime avertissement et pour d’autres le signe, quoique imparfait, de la vitalité de la démocratie béninoise.

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