Tchad Sur les rives du lac Léré : qu’elle était verte ma savane

L’Ouest du Tchad reste une zone accueillante et riche d’histoire. A l’image du reste du pays, du reste. Regard nostalgique d’un bénino-tchadien sur cet éden méconnu.

Au bord du Lac Léré, région touristique du Mayo-Kebbi, se dresse désormais l’Hôtel La Péninsule du Lac Léré.Au bord du Lac Léré, région touristique du Mayo-Kebbi, se dresse désormais l’Hôtel La Péninsule du Lac Léré.

J’attendais ce voyage sur les berges du lac Léré depuis plus de dix ans. Après ma découverte du lac Tchad, en 1992, Léré devait me permettre de plonger dans le Tchad profond, toujours à la recherche de mes origines lointaines, car, à une certaine époque, ce qui constitue l’actuel Tchad fut un corridor de migrations depuis l’Afrique de l’Ouest et en direction de celle-ci.

L’ouvrage d’Enoch Djondang, Au pays des Mundang (éd. L’Harmattan, 2004), ne me démentira pas. Bien au contraire. “Les Mundang formaient avec les Mboum et d’autres peuplades linguistiquement et culturellement proches un même peuple qui aurait connu une vague de migrations depuis l’Ouest africain. Certains prétendent que le groupe se serait scindé à la faveur de la traversée d’une chaîne de montagnes. D’autres affirment qu’au cours d’une guerre l’une des composantes du groupe aurait lancé le mot d’ordre “Mundang !” (Mourons ensemble !), devenu le nom de l’ethnie qui le porte aujourd’hui”, rapporte-t-il. Cette chaîne de montagnes d’Afrique de l’Ouest doit être la chaîne de l’Atacora, qui va du Bénin au Togo. Mais laissons les historiens à leur histoire, même s’il est vrai que le tata mundang n’est rien d’autre que la réplique des tatas sombas [petits châteaux forts en terre séchée], qui constituent l’habitat typique des peuples se trouvant de part et d’autre de cette chaîne montagneuse.

De N’Djamena, pour se rendre à Léré, deux possibilités s’offrent au visiteur. Parcourir quelque 600 kilomètres, dont 200 non encore asphaltés, à l’intérieur du Tchad, ou 400 kilomètres en traversant le Cameroun voisin, dont une quarantaine de kilomètres seulement de route non bitumée entre la frontière du Cameroun et Léré. C’est cette dernière option que nous choisissons avec mes hôtes de la famille Gong-Non Moundou. Elle a en outre l’avantage de me faire découvrir une partie du Cameroun. Nous partons de N’Djamena, la capitale du Tchad, en fin de matinée. Nous traversons Kousseri, au Cameroun, où règne une animation typique des villes frontalières africaines, pour nous enfoncer dans le pays. A mesure que nous avançons – lentement, le minibus qui nous transporte ayant quelques ennuis mécaniques –, une savane plus herbeuse et boisée succède au paysage désertique d’épineux solitaires.

Waza, un parc qui fait courir beaucoup

Au bord du Lac Léré, région touristique du Mayo-Kebbi, se dresse désormais l’Hôtel La Péninsule du Lac Léré.Au bord du Lac Léré, région touristique du Mayo-Kebbi, se dresse désormais l’Hôtel La Péninsule du Lac Léré.

C’est sous une pluie battante que nous faisons la traversée jusqu’aux portes du parc national de Waza. Dieu devait certainement avoir entendu mes desiderata : il fit momentanément cesser la pluie pour le trajet à l’intérieur du parc. Mieux, alors que nous roulons à la vitesse de 40 km/h, recommandée par différents panneaux indiquant les points de passage de girafes, de bubales [antilopes africaines à cornes en U] et d’éléphants, notamment, je découvre un troupeau de bubales. Puis nous rencontrons tour à tour des babouins et des antilopes. A partir de Waza, le couvert végétal est de plus en plus abondant. Des herbes et des arbustes luxuriants ont droit de cité de part et d’autre de la route, au bord de laquelle se dressent par endroits des collines en forme de dômes ou de pics. Des heures de route après, au sortir du parc, nous faisons une halte à Mora pour réparer le moteur du minibus, qui peine à gravir les pentes. Celui-ci reprend ensuite de l’allure et nous atteignons Maroua, l’une des métropoles de cette région du Cameroun. Même dans la nuit profonde, Maroua, avec ses lumières et ses bâtisses qui se détachent sur l’horizon, se signale comme une étape de choix pour le voyageur. Nous longeons la ville par une corniche et mettons le cap sur Figuil, dernière ville frontière du Cameroun, dans laquelle nous entrons vers minuit, sous une fine pluie. La petite localité, célèbre pour son animation, est déjà assoupie. Inutile de chercher à aller plus loin. Le temps est idéal pour les gardiens des “barrières de pluie” [des hommes de la région qui établissent des barrages routiers quand les pistes sont devenues impraticables]. Ils peuvent dormir à poings fermés, après s’être assurés que leurs barrières sont correctement cadenassées. Elles sont si nombreuses sur la route Figuil-Léré que nous décidons de passer le restant de la nuit à deux encablures de là.

Aux premières lueurs de l’aube, nous reprenons la route, c’est-à-dire les 40 kilomètres de piste dont l’entretien serait incroyablement difficile et onéreux sans les fameuses barrières, qui empêchent les poids lourds de laisser la route derrière eux dans le même état qu’après une bataille d’éléphants. Ici, nous sommes déjà en pays mundang, car ce groupe ethnolinguistique vit de part et d’autre des frontières camerounaise et tchadienne, comme c’est le cas de bien d’autres, dans nombre de pays ayant hérité des frontières de la colonisation.

Sur la route de Léré, le pays mundang se décline en une succession de falaises plus superbes les unes que les autres, avec leurs versants et leurs vallées verdoyants et fertiles d’apparence. Ainsi qu’on peut s’en rendre compte, l’habitation traditionnelle mundang, le tata, a été quasiment remplacée par des cases rondes ou rectangulaires en petites briques de terre cuite. Si rien n’est fait dans les années à venir pour réhabiliter cette construction traditionnelle, le tata mundang sera bientôt un souvenir. Pour moi qui pensais étudier les similitudes de celui-ci avec les tatas sombas du Bénin, la déception est de taille. Elle est tout de même atténuée par la vaste étendue d’eau qui s’offre au loin, majestueuse, dès qu’on s’approche du centre de Léré. Le lac que j’aperçois est au-delà de mes attentes. Il est aujourd’hui encore l’un deux seuls lacs au monde à abriter des lamantins, une espèce rare et protégée.

Un peu d’histoire

Au bord du Lac Léré, région touristique du Mayo-Kebbi, se dresse désormais l’Hôtel La Péninsule du Lac Léré.Au bord du Lac Léré, région touristique du Mayo-Kebbi, se dresse désormais l’Hôtel La Péninsule du Lac Léré.

Léré est célèbre pour ses carpes. Chaque jour, une flottille de pirogues menées par des pêcheurs ramène le précieux poisson, qui sera fumé, frit ou braisé pour agrémenter les repas des habitants. Le lac est non seulement un endroit où se croisent les pêcheurs, mais aussi les lavandières et les baigneurs. Léré est aussi célèbre pour ses rites traditionnels fortement empreints d’animisme et son attachement aux valeurs ancestrales, que le gong [le “chef”, en mundang] doit préserver et pérenniser, à l’instar des danses des jeunes filles et des danses guerrières des jeunes garçons, qui ont lieu une ou deux fois par génération. Ces traditions culturelles spectaculaires risquent de disparaître avec leurs derniers gardiens : la vieille garde a porté à son paroxysme le culte du secret.

Lorsqu’on est en face d’une impressionnante étendue d’eau qui s’étend sur plusieurs kilomètres et d’une profondeur atteignant par endroits 20 mètres, on imagine aisément que ceux qui se sont installés sur ses berges ont dû livrer des batailles homériques pour garder le privilège de son accès. L’histoire raconte en effet que, au début du 19ème siècle, Modibo Zoubeiro, l’un des lieutenants du chef peul Ousman Dan Fodio, tenta à maintes reprises de s’emparer de la région mundang à partir de Yola [grande ville de l’est du Nigeria], qui appartenait alors à l’empire de Sokoto, au Nigeria. Outre l’érection des murailles pour se protéger des djhadistes d’Ousman Dan Fodio, il fallait repousser les troupes peules, dont l’objectif n’était pas uniquement de dominer et d’islamiser le pays mundang, mais de s’y implanter. Le pays mundang est encore fier de sa victoire, dont le récit se transmet de génération en génération.

Au pays des Mundang

A peine avons-nous posé nos sacs dans la maison Gong-Non Moundou qu’elle connaît un incessant va-et-vient de visiteurs. Les uns précèdent les autres pour les interminables salutations d’usage, et les entretiens en aparté n’en finissent plus avec mes hôtes. Dans une région comme Léré, où les hommes ont gardé intacte une partie de leur culture africaine, le temps ne compte pas. Ce qui importe, c’est l’homme, dans son rapport avec les autres et avec son environnement. Il ne faut donc pas s’étonner de voir la maison pleine de monde tandis que des plateaux de nourriture circulent tous azimuts. Ici, les mots solidarité et communauté prennent tout leur sens.

Avant la tombée de la nuit, je me rends au bord du lac Léré. Une petite île, de toute beauté, attire mon attention. Elle n’est pas très loin des rives et les piroguiers la contournent pour aller vers des zones certainement plus poissonneuses dont eux seuls détiennent les secrets. J’aimerais voguer sur ce lac qui, dès le premier contact, vous invite à la découverte. Entre le lac mineur et le lac majeur, l’ensablement réduit d’année en année le cours d’eau qui les fait communiquer. Préserver le potentiel halieutique et l’écosystème environnant est une nécessité. Un travail auquel s’attelle le Programme de développement décentralisé du Mayo Kebbi Ouest, dans le but de contrôler les zones protégées du lac.

Ce dernier n’est pas la seule attraction de la région. A moins de 80 kilomètres, des paysages d’une rare beauté sont tout aussi reposants et propices aux randonnées. Les paysages panoramiques et verdoyants qu’offrent les falaises de la région invitent à l’escalade. Et, dans les vallons, les amateurs de dépaysement ne bouderont certainement pas le plaisir du camping ou du pique-nique. Au cœur de cet éden, on trouve les chutes Gauthiot. Elles portent le nom d’un explorateur qui a disparu, probablement noyé, et dont le corps n’a jamais été retrouvé.
Au lendemain de ma nuit passée à Léré, je me rends tôt au bord du lac, comme pour le surprendre au réveil. Mais il est déjà trop tard. Les lavandières sont en pleine activité, et les piroguiers, munis de leurs filets, sont aussi en train de remplir le contrat qui les lie à la nature environnante. Il me faudra renouveler une prochaine fois cette tentative, et revenir sur ces terres qui n’ont pas fini de me révéler tous leurs mystères.

 

Par Marcus Boni Teiga, envoyé spécial

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