Marcus Boni N’pienikoua Teiga La plume taillée et engagée de Tanguiéta

Rencontre avec un journaliste-écrivain béninois hors pair. Marcus Boni Teiga. Ce presque inconnu de la jeune génération s’est engagé pour une plume dont il a découvert la passion un peu plus tôt. Ancien lauréat de Reuters en 1994, il a été également récompensé au dernier Colloque-Salon international du livre panafricain de Bruxelles 2014 du Prix Imhotep en "Nubiologie" pour ses études et publications nubiennes.

L'écrivain et journaliste béninois Marcus Boni Teiga.L’écrivain et journaliste béninois Marcus Boni Teiga.

« Si je vous dis « il est cru » vous tournerez de gros yeux ; c’est juste pour mettre en évidence son style sans langue de bois. Marcus, c’est une belle plume qui dit ce qui est. Il ne caresse pas dans le sens du poil et c’est ce qui fait toute sa différence et sa particularité » portrait Annick Balley, amie de Marcus Boni Teiga, ex red-chef de la télévision nationale du Bénin et actuelle directrice de Maisha TV, première chaîne africaine dédiée au genre. Et pourtant ! A première vue, ce presque quinquagénaire, père et grand-père d’une fille, au teint basané et au visage allongé, du haut de ses 1,70 m, dégage un air réceptif. Un observateur passif de la réalité. Les taches blanches qui parsèment ses cheveux laissent mieux apparaître ses 49 ans. Calme et « réservé au premier abord, une complicité intellectuelle le libère rapidement et il devient intarissable sur ses sujets de prédilection. » comme le constate Jacques Hesse, directeur de la maison d’éditions Hesse en France avec qui il collabore pour la publication de certaines de ses œuvres.

Chez Marcus, la gravité ne se manifeste pas seulement par les lunettes qu’on connaît aux hommes consommés dans les sciences et ensevelis de profondes lectures. Mais aussi par son regard serein et …perçant. Durant tout son parcours de journaliste ou d’écrivain, la circonspection et la rigueur sont des traits qui le caractérisent le mieux. Babylas Serge de Souza, un de ses anciens collègues journaliste pense qu’ « en bon professionnel, il fait preuve d’une grande rigueur dans l’exercice de sa profession d’écrivain-journaliste ». Encore grand reporter au journal La Gazette du Golfe au début des années 90, du retour d’un reportage au Tchad, ses articles seront modifiés par la rédaction sans son consentement. « Ce qui ne m’a pas plus. Ils trouvaient que c’est critique à l’égard de Déby. J’ai démissionné … Je démissionnais à tout bout de champ chaque fois que je n’étais pas d’accord ». Et d’ajouter:  » Je considère qu’aux amis on doit la vérité et aux ennemis le mensonge. Je me devais donc de dire ce que le peuple tchadien pensait du régime Déby. D’autant plus qu’au Tchad, presque tout le monde me considère comme un ami du régime. C’est vrai que quand les éléments du MPS étaient encore dans le maquis, c’est moi qui étais allé débusquer les lieutenants de Déby à l’hôtel GL à Cotonou. Puis j’avais révélé leur présence dans un dossier spécial Tchad. Et Déby lui même qui se trouvait à l’hôtel Sarakawa à Lomé a fini par consentir à accorder à La Gazette du Golfe sa première interview depuis sa sortie du Tchad avec les éléments du 1er Avril. Depuis, que je le veuille ou non, je suis assimilé aux amis du président Idriss Déby Itno. Par conséquent, je ne pouvais pas être d’accord qu’on tripatouille mes articles, lors même que je savais par les services de la présidence que Déby lui-même s’informait de ce que j’écrivais sur le Tchad ».

Mais à chaque reprise, « je posais mes conditions » confesse t-il d’un ton calme et rempli de fierté. Jacques Hesse avoue être « particulièrement intéressé par sa démarche d’écrivain : outre ses qualités d’écriture indéniables (par mon métier je suis très exigeant sur ce point, c’est donc un vrai compliment), sa démarche intellectuelle m’a impressionné par sa rigueur. Il fait ses recherches avec un maximum d’acuité, de savoir-faire (dû probablement à son métier de journaliste) pour argumenter au plus près de la vérité. »

Cet après-midi du vendredi 17 janvier, il a préféré un t-shirt rouge sur un jeans bleu. Ici, à l’hôtel « Bourgogne » de Natitingou, dirigé par son épouse, où il cantonne à chaque descente au Bénin, il y a installé son « bureau ». Derrière le comptoir de la réception, on aperçoit ouvert un ordinateur portatif sur une table posée contre le mur et sur laquelle des livres se disputent le petit espace. Les objets d’art posés par-ci par-là, y sont, dirait-on, exprès pour mieux rendre exigu le bureau de l’écrivain. Ce citoyen du monde qui a déjà foulé le sol de 26 pays de plus d’un continent n’est pas revenu au bercail pour se reposer. « Si j’y suis, c’est pour parachever les deux autres tomes de mes écrits qui portent sur la Nubie : La Nubie et les origines de la langue mère unique, et la Nubie et la migration Kissira ».

La passion à fleur d’âge

D'anciens tirailleurs sénégalais de la promotion de Mitouama Teiga (le père de Marcus Boni Teiga en pantalon dans le groupe) devenus Garde-Cercles après la Deuxième Guerre Mondiale (1939-1945) au Bénin, ex-Dahomey.D’anciens tirailleurs sénégalais de la promotion de Mitouama Teiga (le père de Marcus Boni Teiga en pantalon dans le groupe) devenus Garde-Cercles après la Deuxième Guerre Mondiale (1939-1945) au Bénin, ex-Dahomey.

Fils d’un ancien combattant ayant participé à la guerre de 1939-1945, Boni N’Piénikoua Marcus Teiga est né le 21 Mai 1966 « dans les bleds de Tanguiéta », au Nord-Ouest du Bénin. Le benjamin d’une famille de cinq enfants, fut aussi victime du fameux principe « 6 ans avant l’école ». Mais très tôt, d’abord loin de l’école, il sera initié à l’écriture et à la lecture par son père. Comme si l’apport du père ne suffisait pas, « avant d’avoir mes 6 ans, il y a des jours où je suivais mes frères pour aller à l’école. C’est ainsi qu’un jour, j’ai suivi mon frère Simplice qui était en classe de CM1 et je me suis caché sous le banc. Le maître (NDLR : l’instituteur) m’a vu et m’a demandé de sortir de ma cachette et de m’asseoir. Et j’y suis resté jusqu’à la fin de l’heure. » Après qu’il ait été inscrit, vu son niveau avancé dans la maîtrise de la langue, il était « un spectacle pour ses camarades». Très tôt, déjà en classe de CM2, un débat s’engagea entre son feu père et lui sur sa carrière envisagée. Il veut faire l’armée, pas forcément comme papa, mais surtout pour se mettre au service de sa patrie. « J’ai toujours pensé que le militaire était, du fait qu’il s’engageait et engageait sa vie dans l’armée pour défendre au cas où la nation, j’ai toujours vu le militaire comme un patriote et l’armée comme un service vraiment patriotique en faveur du peuple et non des dirigeants. A y réfléchir avec du recul, je pense aussi que cela tient au fait que j’appartiens à une tribu guerrière. Chez nous les Nafa Kweba, en particulier le clan des Sakari Kweba de Tayacou, on apprend à l’homme dès son jeune âge que la vie, c’est la guerre». Son père s’y opposa. Il n’ira plus au Prytanée militaire de Bembèrèkè. Il a compris qu’il faut passer à autre chose. « Je m’orientais vers la littérature… et déjà au CM2, mes maîtres savaient que je serais dans la littérature ». C’est en classe de quatrième au CEG Tanguiéta que le jeune Marcus lâchera bride à ses passions, d’abord pour le journalisme. « J’avais déjà fait mon choix à partir de la quatrième où je crée mon premier journal scolaire : les Echos du collège de Tanguiéta. J’en ai créés dans tous les collèges que j’ai faits ». Dans le cadre de ses journaux scolaires, lors d’un reportage au CEG de Natitingou dans les années 1980, Marcus, sans le savoir, va séduire un jeune collégien d’alors, un patron de presse aujourd’hui : Malick Abdou GOMINA, journaliste et actuel directeur de la chaîne de télévision Canal 3 Bénin. « C’est en lisant ses écrits sur les murs du CEG Natitingou que la flamme s’est emparée de moi. Et il se satisfait de sa passion même si ça ne le nourrit pas. C’est bien rare des personnes qui sacrifient tout pour leur passion», confie t-il.

Cette passion pour la plume dénote de son refus de divorcer avec le militaire qu’il aurait été. A travers le journaliste, Marcus trouvait un exutoire du patriote engagé. « Derrière la volonté de devenir militaire, il y avait quelque chose d’encrée au fond de moi-même, de faire quelque chose de patriotique, de mener une action patriotique et le fait de ne pas devenir militaire, le journalisme est devenu un substitut parce que ça me permet en tant que journaliste, de prendre ma plume, de défendre certains points de vue, de défendre même des personnes dans des situations ou elles-mêmes ne sont pas en mesure de le faire rien qu’en apportant l’information au public. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai préféré les grands reportages, les reportages de guerre c’était toujours pour retrouver cette armée. » Toute chose qui le conduit à occuper les postes de chef d’enquête et de grand reporter au journal La Gazette du Golfe de 1990 à 1994 après ses études de Mass Communication, à l’Université d’Ibadan et de Two Years Late Purchase Diploma, Nigeria Institute of Journalism à Lagos au Nigeria.

L'écrivain et journaliste Marcus Boni Teiga et un compatriote béninois en compagnie de l'ex-président ivoirien Laurent Gbagbo dans sa résidence de la Rivieira à Abidjan, bien avant son accession au pouvoir.L’écrivain et journaliste Marcus Boni Teiga et un compatriote béninois en compagnie de l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo dans sa résidence de la Rivieira à Abidjan, bien avant son accession au pouvoir.

La passion des grands reportages conduira en prison l’aventurier des pays belligérants. Ce fut en janvier 2003 en Côte d’Ivoire. Le récit détaillé des faits est l’objet de son livre Comme si j’étais un espion dans la guerre de Côte d’Ivoire. Marcus Boni Teiga est beaucoup plus un conteur de récits de faits vécus ; ce qui nécessite au préalable un travail d’enquête de fond. La plus connue et la première de ses œuvres, Sambiéni le roi de l’évasion, livre de récit édité en 1995 par les Editions Golfe Livres, est le résultat d’une enquête sur un des proches de l’auteur. La publication de l’histoire n’est pas restée sans susciter des remous dans le grand cercle familial. Le natif de Tanguiéta n’abandonnera pas pour autant sa passion. « Pour mieux immortaliser mon oncle, le dernier grand griot du Pays Natemba, j’ai entrepris, la rédaction de mes œuvres qui portent sur la Nubie ». Le 14 novembre 2013, il a publié aux éditions Dagan, le tome 2 de la série des quatre œuvres intitulé La Nubie et les origines africaines des peuples, des langues et des religions du monde.

Une ferveur désintéressée

« Le nubiologue », comme l’appellent certains spécialistes et égyptologues (NDLR : spécialiste des Etudes Nubiennes), n’écrit pas pour améliorer sa situation économique. Au contraire, il « est détaché du matériel, ce qui le rend libre dans la tête et dans l’esprit, attitude peu partagée aujourd’hui dans un monde qui se déshumanise par divers facteurs dégradants dont le plus dangereux est l’emprise de l’argent au niveau des individus et des sociétés, surtout au niveau des couches montantes » comme l’observe le Professeur Dr. Léon Bani Bio Bigou, Maître de Conférences des Universités (CAMES) en Géographie Humaine et Economique. Ce dernier a d’ailleurs préfacé la dernière de la série Nubie, La Nubie et la migration Kissira, qui sera publiée dans les tout prochains jours. Pour Fidel Pofine Komono, journaliste et ancien collaborateur de Marcus ayant travaillé sous ce dernier au Tchad, actuellement attaché de presse au ministère de l’Economie, du plan et de la coopération internationale de son pays, Marcus Boni Teiga est caractérisé par une « constance dans sa vision du monde, pas porté sur le matériel parfois trop idéaliste, exigeant avec lui-même (c’est cela qui constitue son côté d’écrivain)». Selon Annick Balley, « c’est un passionné. Il se rend disponible avec un sens élevé d’écoute ». Serge de Souza constate plutôt que « dans son double métier d’écrivain-journaliste, ce qui rend Marcus différent, particulier c’est tout simplement sa grande passion pour l’écriture, le journalisme. »

Le journaliste indépendant, correspondant de West Africa Magazine, Media France Intercontinents (MFI), Jeune Afrique Economie, L’Autre Afrique, Slate Afrique et de nombreux autres médias reste fidèle et toujours amoureux de son Tanguiéta natal. Il y consacra d’ailleurs ses Magnificences de l’Atacora-Donga, un recueil de poèmes et d’infos pratiques. « Le choix de la poésie pour chanter ma région d’origine n’est pas seulement un retour à mes premières amours, mais aussi et surtout pour le profond attachement que je lui voue » confesse t-il dans l’avant-propos de son recueil de poèmes. Il ira plus loin à travers la création de la Fondation Teiga qui, à ses dires, « est en train de se mettre progressivement en marche, avec comme objectif premier la mise en place d’un Musée des Peuples Somba à Tanguiéta. Elle existe depuis 2009, et a déjà organisé plusieurs activités à caractère culturel dans l’Atacora, notamment les Trophées Kaba ».

« Pour tout dire sur Marcus, il honore sa génération, son peuple, son pays et son continent par les vertus et les valeurs cardinales qu’il cultive au quotidien » conclut le Dr Léon Bani Bio Bigou.

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