Trinité et inculturation : Etude critique

Bede Ukwuije, théologien nigerian, a publié en 2008 un livre intitulé « Trinité et inculturation » aux édtions Desclée de Brouwer à Paris. C’est un volumineux ouvrage de 503 pages dont la lecture exige des retours et des méditations. Je me propose de dédier à l’auteur une étude qui se veut critique, suggestive et prospective. (Première partie)

Sans titre 5

Enjeu de la thèse de Bede Ukwuije

Bede Ukwuije affirme qu’il a consacré plusieurs années d’étude à la théologie africaine. Il en a perçu la visée apologétique promue par les théologiens critiques face à la dévalorisation des traditions religieuses africaines. Il s’agissait de démontrer la capacité de celles-ci « à servir de précompréhension pour la Révélation chrétienne » (p. 7). Dans ce but, a vu le jour et s’est développé le thème de la « continuité entre le monothéisme africain et le monothéisme chrétien » depuis les années 60.

Cette théologie apologétique explique l’interrogation grandissante du jeune théologien nigerian : la « reconfiguration de Dieu par la théologie africaine de l’inculturation permet-elle vraiment de rendre compte de la spécificité du Dieu trinitaire révélé en Jésus-Christ ? Cette question qui commande la recherche de Bede l’amène à dialoguer avec les auteurs les plus représentatifs de cette théologie africaine qui « parvient mal » à éviter « une disjonction entre la christologie et la théologie, qui aboutit à ce que Dieu n’y est pas primordialement pensé en fonction de son auto-identification en Jésus-Christ. Le point de départ de la théologie africaine devient alors le théisme (p. 14) ou le Dieu de ce que l’on prétend avoir été le monothéisme africain primitif dont on montre alors la continuité et la compatibilité avec le théisme de l’Occident. » (p. 8). Il faut résoudre ce problème.

Pour y arriver, Bede examine tour à tour la pensée théologique de Bolaji Idowu, John Mbiti, Charles Nyamiti, Benezet Bujo, Bimwenyi Kweshi, Eboussi Boulaga qui lui paraissent être un échantillon représentatif d’une théologie mal en point.

Le théologien nigérian se préoccupe avant tout de leurs ressorts épistémologiques. Entrent en scène au XVIIIè s. les philosophes théistes traitant de la religion naturelle et de l’origine de l’idée de Dieu et, au XIXè s., les anthropologues et les ethnologues. La suite du débat montre que les apologètes chrétiens, les théistes et les anthropologues ne sont pas en reste. Depuis les philosophes théistes du XVIIIè s. jusqu’au relativisme des ethnologues/anthropologues des XIX-XXè siècles, se dégage, selon l’A. de Trinité et inculturation, un consensus : « l’être humain africain est le témoin des étapes primitives de la civilisation dont l’être humain occidental est l’étape supérieure » (p. 82).

Je voudrais porter une attention particulière à la manière dont Bede dégage la pensée de Bimwenyi qui non seulement est à la base de la création de l’Association Œcuménique de Théologiens du Tiers-Monde, de l’Association Œcuménique de Théologiens Africains, mais apparaît aussi comme un fondateur d’école en théologie africaine. Comment en décèle-t-il l’arrière-fond épistémologique et l’enjeu fondamental ? Selon le jeune spiritain nigerian, Bimwenyi Kweshi parvient à penser, « à l’aide de la philosophie de Heidegger », «l’expérience religieuse africaine comme une précompréhension de la Révélation » (p. 9). Il remarque que Bimwenyi insiste sur « l’expérience existentielle de l’être humain comme condition de possibilité de la révélation ». A cet égard, il y a risque de réduire cette dernière à « la capacité de réceptivité de l’être humain » (p. 203). A vouloir trop accentuer l’interpellation de l’être humain par Dieu, poursuit Bede, « Bimwenyi fait l’économie du Christ comme Parole de Dieu, lieu où Dieu interpelle l’être humain » (p. 204).

A en croire Bede, ces conceptions philosophiques, ethnologiques, anthropologiques et autres ont déterminé les étapes diverses de la nomination de Dieu en théologie africaine. On dirait que cette dernière est redevable des mouvements de la négritude ou de l’African Personnality dont les ténors ont récupéré les idéologies susmentionnées dans le but de défendre l’identité africaine. Idéologies auxquelles s’enrôlent les missionnaires (cf. Placide Tempels) dans la mesure où elles amènent à souligner, à l’encontre d’un Hegel ou d’un Heidegger, que les peuples ‘primitifs’ étaient à même de progresser vers une authentique connaissance de Dieu. Ainsi s’introduisait l’apologétique chrétienne du XIXè et du XXè siècles dans un débat qui lui permettait d’affirmer que les peuples ‘primitifs’ étaient capables d’accueillir la révélation divine, puisqu’ils avaient déjà fait l’expérience d’un Dieu unique avant l’évangélisation missionnaire. Aussi, faut-il remarquer que cette apologétique se nourrissait au biberon de Darwin, Spencer, Tylor, Levy-Bruhl, Frobenius et autres dont les thèses évolutionnistes étaient à l’ordre du jour.

Les intellectuels africains, particulièrement les tenants de la négritude, s’inspirent de ces pensées et entretiennent l’idée de la continuité entre le Dieu des religions africaines et celui des chrétiens. Seulement, voilà : « (…) l’interrogation sur la responsabilité dogmatique de la théologie permet de comprendre que les épistémologies convoquées par la théologie africaine de l’inculturation, notamment l’anthropologie, l’ethnologie et la philosophie de la religion configurent Dieu en fonction de leurs propres stratégies qui ne coïncident pas forcément avec la visée de la théologie chrétienne. Si la théologie africaine comprend que l’idée de Dieu comme l’Etre suprême, soutenue par les philosophes théistes et par les anthropologues évolutionnistes, est en fait une idée athée, au sens de négation du Dieu de la foi chrétienne, elle se gardera de la transférer en théologie chrétienne. De même, si la théologie africaine comprend que cette idée de l’Etre suprême, accordée aux religions traditionnelles africaines mobilisée par les intellectuels africains au profit du nationalisme culturel africain, ne respecte pas les différentes conceptions de Dieu dans ces mêmes religions, elle se gardera de la soutenir comme précompréhension du Dieu de la foi chrétienne » (p. 446).

C’est pourquoi l’A. recourt à Jungel afin de solutionner ce problème de disjonction. La pensée du théologien luthérien est née dans un contexte du débat sur l’être de Dieu (p. 249). Il répond à une question de l’époque de l’Aufklärung où il était devenu difficile de « penser Dieu en rapport avec la contingence » (p. 249). Jungel se pose la question de savoir « comment penser Dieu sur la base de sa révélation en Jésus-Christ de manière à sauvegarder l’objectivité de l’être de Dieu et la singularité de l’homme Jésus de Nazareth, crucifié » (p. 253). Voici sa réponse : « La Parole est le lieu de la possibilité de penser Dieu, l’unité de l’essence et de l’existence de Dieu. Le Kérygme parle de l’événement de l’identification de Dieu avec Jésus de Nazareth mis à mort. (…) penser le Kérygme de la croix comme lieu ontologique de l’être de Dieu signifie que la croix n’est pas un échec. C’est dans l’événement de la croix que Dieu s’est révélé comme amour. Sur la croix, l’être de Dieu s’est révélé comme déjà historique, une historicité qui ne contredit pas l’être de Dieu » (p. 253).

C’est cela qui permet à Bede de résoudre ce qu’il considère comme le problème de la « disjonction entre la théologie et la christologie » (p. 254). C’est l’enjeu de la doctrine jungelienne de l’être de Dieu que Jungel appelle l’humanité de Dieu, l’identification de Dieu avec l’homme-qui-passe, Jésus de Nazareth, le crucifié ou tout simplement l’amour (p. 253-254). L’homme-qui-passe n’est pas la négation de Dieu comme le pense Nietzsche.

Sur cette base de réflexion, pense l’A., il devient possible d’ « aider les Eglises à assumer la mission chrétienne d’une manière qui respecte la pluralité des religions » (p. 442). Cette mission ecclésiale consiste à « porter le récit de l’humanité de Dieu à tout homme et à toute femme » (p. 443). Le dialogue avec les autres religions s’engagera « à partir d’une confrontation entre les différentes confessions de foi permettant de construire la vie ensemble » sans réduire celle-ci aux engagements présents, mais en témoignant de « la gratuité de Dieu qui est dans le venir » (p. 443).

Evaluation critique

L’auteur de Trinité et inculturation se situe dans la ligne des théologiens africains dont les travaux rappellent à temps et à contretemps la nécessaire incarnation du Message. Aussi, souligne-t-il avec force qu’il faut mener cet effort de réflexion dans le respect du caractère provisoire de toute théologie. Celle-ci ne peut épuiser le sens de l’histoire contenu dans la Promesse divine. Il lui faut une articulation de sa pensée à celle de l’Ecclésiaste : “ Dieu fait toute chose belle en son temps ; au cœur des hommes, il donne même le sens de la durée sans que l’homme puisse découvrir l’œuvre que Dieu fait depuis le début jusqu’à la fin ” (Qo 3, 11).

A présent, je voudrais entrer en débat avec Bede dans le but d’attirer l’attention de ce théologien sur l’enjeu des questions fondamentales qui échappent à l’attention des thésistes en quête de la mention summa cum laude dans les universités occidentales.

 

(A suivre)

Kalamba NsapoProf Kalamba Nsapo
INADEP&CUPEI

 

Commentaires