Gilles Yabi : « L’Afrique de demain doit être accrochée au réel et au registre des possibles »

Analyste politique et économiste, Dr Gilles Olakounlé Yabi a travaillé pendant sept ans comme analyste politique principal puis comme directeur du Bureau Afrique de l’Ouest de l’International Crisis Group, organisation internationale non gouvernementale qui œuvre pour la prévention et la résolution des conflits armés. Titulaire d’un doctorat en économie du développement de l’université de Clermont-Ferrand (France), Gilles Yabi a également été journaliste à l’hebdomadaire Jeune Afrique. Après avoir quitté ses fonctions à l’International Crisis Group en novembre 2013, il a été consultant indépendant dans les domaines de l’analyse des conflits, de la sécurité et de la gouvernance politique en Afrique de l’Ouest. Il publie des articles et éditoriaux sur son blog: Le Blog de Gilles Yabi. Dr Yabi est à l’origine de la création en décembre 2014 du WATHI, un think tank citoyen, participatif et multidisciplinaire sur les dynamiques ouest-africaines.

GillesYabi Photo 28 février

 

Deux visions de l’avenir

L’Afrique de demain peut s’appréhender selon deux perspectives distinctes. La première l’imagine dans la continuité des tendances actuelles. Sans injection de nos désirs, de nos rêves, de nos espoirs. La seconde projection est celle du continent tel qu’il pourrait être, ou plutôt telle que nous pensons qu’il pourrait être, si les Africains prenaient ici et maintenant la responsabilité de dessiner, eux-mêmes, les contours de son avenir. Cette perspective inclut la nécessité d’une prise de conscience collective de l’influence décisive que chaque femme et chaque homme peut avoir sur l’avenir de son pays, de la société à laquelle elle ou il s’identifie et, par extension, sur l’ensemble du continent.
La première projection, qui s’inscrit dans le prolongement des tendances actuelles, se caractérise par la diversité des trajectoires. Il s’agit des trajectoires des différents pays et des différentes sociétés qui composent cette Afrique. Cette diversité a évidemment toujours été présente. Elle s’observe lorsqu’on examine le niveau de développement politique des pays, en termes de nature plus ou moins démocratique des systèmes politiques ou d’étendue de l’espace de libertés dont disposent les individus.
Cette diversité est également présente sur les plans économique et social et se manifeste par un écart entre des pays qui affichent des signes très clairs de progrès et de croissance économique et des pays qui donnent l’impression, au contraire, de stagner et peut être même de régresser en raison de troubles politiques récurrents, de conflits armés ou d’une gouvernance catastrophique.

Une diversité de trajectoires
Cette diversité, aujourd’hui bien ancrée sur le continent, sera toujours présente demain, ce qui nécessite d’envisager des futurs africains tout en nuances et en variations en fonction des lieux où l’on se situera dans le vaste espace du continent.
Elle devrait cependant s’atténuer progressivement en particulier dans le registre des régimes politiques et des libertés individuelles dans une grande partie du continent. En effet, on observe des signes de plus en plus clairs d’une convergence des aspirations des populations quant à la nature des rapports qu’elles souhaitent entretenir avec leurs dirigeants et in fine, quant au type de régime politique et de modèle de société que les populations africaines, particulièrement les jeunes générations, souhaitent voir émerger.
Cette évolution va dans le sens d’un rapprochement entre les trajectoires politiques des pays du continent, allant dans la direction générale de la démocratisation et d’un accroissement de l’espace de libertés des populations. Dans les pays aujourd’hui particulièrement en retard dans le domaine du respect et de la promotion des droits et des libertés de leurs peuples, la pression pour le changement politique sera de plus en plus forte.
Cette pression interne est facilitée par la mondialisation, qui donne un accès plus facile que jamais dans l’histoire de l’humanité, à l’information sur les évolutions des sociétés les plus proches géographiquement et culturellement comme sur les plus éloignées. Dans ce contexte, restreindre le champ de l’imagination et des rêves, même les moins raisonnables, des populations deviendra une gageure pour les Etats autoritaires et ceux qui croient pouvoir les maintenir dans la longue durée.
Il faut cependant se garder de toute illusion : la conjonction de fortes aspirations à des changements politiques, économiques et sociaux et d’un état réel des sociétés africaines actuelles reflétant les décennies perdues en matière de développement éducatif, humain et institutionnel a autant de chances de produire des crises majeures, potentiellement violentes, que des transitions douces aboutissant à un mieux-être collectif.

 

L’« Africa Rising »
Les évolutions politiques et économiques observables depuis plus d’une décennie semblent caractériser une phase historique que beaucoup apparentent à une renaissance africaine. Cette perception positive du présent et du futur du continent contraste radicalement avec le discours, encore en vogue il n’y a pas si longtemps, sur une Afrique en perdition. Aujourd’hui, l’heure est à l’«Africa rising » et à la célébration d’une émergence imminente, voire déjà en cours.
La réalité d’une Afrique qui fait des progrès sur le plan économique et qui en fera encore davantage au cours des années et décennies à venir ne représente pas une surprise. La théorie de la convergence, bien connue des économistes qui étudient le phénomène de la croissance, stipule que les pays à faible revenu ont tendance à croître plus rapidement, toutes choses égales par ailleurs, que les pays qui disposent déjà d’un revenu élevé. Dans le contexte d’une globalisation de l’économie libérale, marquée en particulier par une grande mobilité des capitaux, il n’est pas surprenant que l’Afrique soit présentée comme « la dernière frontière » de la croissance mondiale.
Il apparaît aussi clairement que l’accroissement démographique soutenu en Afrique, contrastant avec les évolutions dans les autres régions du monde, se traduira par des marchés de consommation de plus en plus importants, ce qui devrait stimuler les investissements qu’ils soient étrangers ou locaux. Malgré les contraintes toujours nombreuses à une activité économique formelle très dynamique, les besoins de biens et de services de tous ordres s’accroîtront à un tel rythme qu’il y a peu de chances que les économies africaines empruntent des sentiers de faible croissance ou de stagnation.
Cependant, l’obsession d’une émergence qui ne se mesurerait que par les taux de croissance économique ne devrait pas représenter l’ultime horizon pour le continent. Compte tenu de l’état actuel des populations africaines, l’ « Africa rising » devrait peut-être se mesurer davantage à l’aune de l’amélioration du bien-être collectif dans chacun des pays du continent.

 

Ressembler aux autres ou tracer son propre chemin ?
L’Afrique de demain, beaucoup d’Africains et de non Africains semblent l’imaginer ressembler aux continents qui ont partagé avec elle pendant plusieurs décennies le statut peu flatteur de « tiers monde » ou de « monde sous-développé » et qui l’ont ensuite abandonnée, seule, à sa pauvreté et à sa dépendance extrême à l’égard de la générosité et des intérêts bien compris du monde développé. La finalité de l’émergence africaine serait donc de rattraper les régions dynamiques d’Asie et d’Amérique latine qui comptent désormais dans leurs rangs des puissances économiques mondiales.
Ces régions du monde abritent des pays qui ont atteint et maintenu des taux de croissance élevés pendant de longues années, ont significativement augmenté leur niveau moyen de revenu et, pour certains comme la Chine, réduit de manière incontestable le taux de pauvreté au sein de leurs populations. Mais les situations restent très contrastées aussi sur ces continents, et dans nombre de pays dits émergents, le dynamisme économique cohabite parfaitement avec une montée sans précédent des inégalités sociales, une dégradation accélérée de l’environnement, la corruption des pouvoirs politiques et des niveaux élevés de violences et de criminalité qui rendent la vie quotidienne de la majorité de leurs populations assez peu enviable.
Censée être la dernière région du monde à entrer pleinement dans la mondialisation, surtout celle de l’économie, de la finance et de l’information, l’Afrique a le privilège de pouvoir observer et apprécier les avantages mais aussi les coûts induits par les différents modèles et trajectoires de développement économique et social d’une grande diversité de pays.
L’indéniable dynamisme de l’économie africaine est une excellente nouvelle mais pour qu’il s’inscrive dans la durée tout en produisant davantage de paix, de cohésion et d’intégration à l’échelle continentale, il faut que les Africains regardent leurs sociétés telles qu’elles sont aujourd’hui en face, avec une saine appréciation de leurs richesses, de leur potentiel, de leurs tares et des défis immenses qui les attendent. Et il faut aussi qu’ils regardent le reste du monde tel qu’il est : complexe, instable, imprévisible, offrant autant d’opportunités que de graves menaces.

 

Construire un futur africain avec ambition et réalisme
L’Afrique de demain, sans envolée lyrique ni projection irénique, doit être accrochée au réel et au registre des possibles. Cette Afrique rêvée, mais plausible, est celle dans laquelle les différentes régions du continent sont des endroits où la majorité des résidents vivent décemment et dignement, et où le mieux-être résulte de la constitution progressive de réseaux de plus en plus larges de femmes et d’hommes, de pays et de culture différents, qui ont su développer une vision commune des valeurs primordiales à cultiver pour vivre ensemble.
Dessiner un meilleur avenir implique de se concentrer sur l’objectif de construire des sociétés africaines apaisées, dignes, productives et solidaires. Cette ambition ne doit pas se résumer à la volonté de résoudre des problèmes, de surmonter des obstacles, de conjurer le mauvais sort, de survivre comme communauté africaine dans un monde où les plus puissants et les plus riches d’aujourd’hui ont de bonnes chances de conserver une longueur d’avance sur les autres.
L’ambition des jeunes générations africaines, du nord au sud et de l’est à l’ouest du continent, devrait être de construire avec leurs têtes et leurs mains, une Afrique qui donne envie, qui leur donne envie de s’intéresser à elle, et qui donne envie aux autres, à toutes les autres communautés humaines qui ont cette planète en commun, d’y trouver une inspiration pour créer de nouvelles formes de modernité.
C’est cet état d’esprit fait d’un improbable cocktail de confiance, de réalisme, d’un joyeux idéalisme, d’une concentration sur l’Afrique et d’une ouverture sur toutes les autres régions du monde que nous avons choisi de commencer à promouvoir. En commençant par l’Ouest. C’est le pari que se lance le WATHI, laboratoire d’idées et boîte à outils au service d’une Afrique de l’Ouest qui ne se fixe pas de frontières rigides. L’Afrique intimement désirée de demain, c’est celle qui se construira par la double cadence des pays qui s’organisent et travaillent ensemble au sein de chacune de ses communautés régionales, et de ces dernières œuvrant ensemble à donner un sens à l’idéal panafricain.

 

Source: http://www.thinkingafrica.org

Commentaires

  1. Le , Roch NEPO a dit :

    Analyse très inspirante, résolument prospective et empreinte de lucidité.

  2. Le , Prof Kalamba Nsapo a dit :

    WATHI. Belle initiative qui mérite d’être encouragée.