PIERRE CHERRUAU – ECRIVAIN : « Je viens d’achever un roman historique qui se déroule dans l’Afrique des années 1970 »

L’écrivain français, Pierre Cherruau, vient de mettre un point final à son nouveau roman dont la trame se déroule dans l'Afrique des années 1970. C'est en effet en Afrique qu'il puise sa principale source d’inspiration.

L’écrivain français Pierre Cherruau (modérateur), lors du débat sur les "Nouvelles tendances de la littérature francophone d'Afrique".L’écrivain français Pierre Cherruau (modérateur), lors du débat sur les « Nouvelles tendances de la littérature francophone d’Afrique ».

 

Comment êtes-vous venu au polar ?

J’étais un grand lecteur de romans noirs. Mon père collectionnait les séries noires. J’aimais beaucoup les romans de Didier Daeninckx et de Jean-Bernard Pouy. Je venais d’achever Le cinéma de papa de Pouy, je n’avais plus rien à lire. J’étais bloqué au Nigeria dans une maison sans électricité, sans eau, sans essence et sans argent. Que faire ? J’ai écrit en une nuit à la bougie, le premier jet de Nena rastaquouère, un roman noir inspiré du dernier roman de Pouy que je venais de lire. Il se déroulait au Brésil. Je me suis « J’aimerais lire le même type de fiction à propos du Nigeria ».

 

Le journalisme aide-t-il pour écrire un bon polar ?
Le métier de journaliste permet de rencontrer beaucoup de gens dans des milieux très variés. Pour écrire un bon polar, il faut avoir une connaissance intime du milieu que l’on décrit. Faire sentir les odeurs, entendre les bruits, montrer les images. Le journalisme apprend aussi à aller à l’essentiel. A avoir une écriture efficace, sans fioriture. Mais l’écriture journalistique peut aussi être stéréotypée. Il faut savoir s’en libérer pour écrire un bon polar.

 

Pierre CherruauPierre Cherruau

Dans votre roman Chien Fantôme, j’adore le personnage de James Coffee, journaliste au Guardian. Est-ce vous en réalité ?

James Coffee est très cynique, très désabusé. Il est beaucoup plus âgé que moi. Il a un peu l’impression d’avoir tout vu. Ce n’est pas mon cas. Je ne suis pas cynique. Je suis resté un grand naïf… James Coffee est très britannique. Ce n’est pas mon cas, même si j’ai vécu en Grande-Bretagne. Son seul point commun avec moi, c’est le goût du journalisme.

 

Toujours dans Chien Fantôme, vous parlez du train Le Dakar-Bamako. Existe-t-il ? Et circule-t-il encore ?
Le Dakar-Bamako existe bel et bien. Je l’ai emprunté au début des années 2000. Mais il était en très mauvais état. Il déraillait souvent. Des passagers ont perdu la vie à de nombreuses reprises. Des accidents très graves se sont multipliés ces dernières années. Dès lors, le Dakar-Bamako est désormais réservé au fret. Dommage, c’était un lieu où l’on faisait de belles rencontres.

 

J’ai appris un mot en vous lisant, Vidomégons. Pouvez-vous nous l’expliquer ?
Les vidomégons sont les « enfants esclaves » au Bénin. Au départ, il s’agissait d’enfants de la campagne que l’on confiait en ville à des parents plus argentés. Ceux-ci devaient leur donner une éducation en échange de menus travaux domestiques, mais la tradition a été dévoyée. Certains « vidomégons » ont à peine cinq ans, ils travaillent vingt heures par jours : ils ont été vendus par leurs parents ou des trafiquants d’enfants. Ce phénomène existe dans toute l’Afrique de l’ouest. On retrouve des vidomégons au Nigeria. Et même au-delà de l’Afrique de l’ouest. Jusqu’au Gabon…

 

Pouvez-vous nous parler de la situation des émigrants en Sénégal qui tentent de traverser au péril de leur vie ?
Ils ont un slogan: « Barça ou Barsak », Barcelone ou la mort en wolof, la langue plus parlée au Sénégal. A Dakar, ils montent sur des pirogues afin de rejoindre les côtes espagnoles. Près de la moitié d’entre eux périssent lors de ces périples terrifiants. L’Europe est encore perçue comme un eldorado. Mais ils sont de plus en plus nombreux à se rendre compte que cela ne vaut pas le coup de prendre de tels risques pour accéder à l’Europe. D’autant qu’à leur arrivée sur le vieux continent, ils peuvent très bien se faire expulser. Et revenir au pays les mains vides.

 

Toute votre oeuvre prend ses racines en Afrique, pour quelle raison ?
Une grande partie de mes livres se déroule en Europe (France, Espagne, Grande-Bretagne) ou en Asie ou en Russie ou aux Etats-Unis… La Vacance du petit Nicolas (Ed Baleine) coécrit avec Renaud Dely ne se déroule pas en Afrique. Elle prend racine dans le marigot de la vie politique française. Un autre de mes romans, Ballon noir (coécrit avec Claude Leblanc) se déroule pour moitié en Asie et en Europe. Mais c’est vrai qu’en général, mes polars s’épanouissent pour l’essentiel en Afrique. J’ai vécu plusieurs années au Nigeria et au Bénin. Depuis près de vingt ans, j’effectue régulièrement des reportages sur ce continent qui me fascine.

 

Les vacances du petit Nicolas Photo

Voyez-vous une éclaircie sur le continent Africain ? Afrique continent d’avenir ?
Oui, l’Afrique est un continent d’avenir. Ne serait-ce que par la jeunesse de sa population. L’énergie de cette jeunesse. En Tunisie comme en Egypte ou au Sénégal et au Burkina Faso, la jeunesse réclame des comptes à ses aînés. Elle accepte de moins en moins l’arbitraire des hommes de pouvoir. La société civile se réveille.

 

 Vous avez écrit deux « Poulpe », Togo or not Togo et La Vacance du petit Nicolas. Pouvez-vous nous en parler ?

Togo or not Togo aborde un sujet grave : celui des enfants albinos, victimes de sacrifices humains. Une tragédie africaine… La Vacance du petit Nicolas est plus humoristique, c’est une satire du monde politique. Mon coauteur Renaud Dely est un journaliste politique qui connait très bien tout ce petit monde. Nous avons imaginé que Nicolas Sarkozy était porté disparu. Le poulpe enquête sur ses ennemis : de l’extrême droite à l’extrême gauche en passant par le parti socialiste et l’UMP. Il s’agit d’un roman humoristique. Avec la campagne présidentielle française qui se déroulait dans une ambiance délétère et la crise grecque, nous nous sommes dit que les lecteurs avaient besoin d’évasion.

 

Chien fantôme Photo

Dans votre roman Chien Fantôme, j’ai lu qu’au Bénin l’esclavage domestique reste une réalité. Comment remédier à ce fléau ?

Le gouvernement béninois combat le phénomène des vidomégons. Des trafiquants d’enfants sont condamnés à de lourdes peines de prison. Des campagnes d’information et de sensibilisation font comprendre aux Béninois qu’il faut renoncer à ces pratiques.

 

Quels sont vos futurs projets littéraires ?

Je viens d’achever un roman historique dont la trame se déroule dans l’Afrique des années 1970.

 

Quand écrivez-vous ? (le soir, le matin, dans un bureau…)
J’écris beaucoup de fiction pendant les vacances. Pendant les voyages, notamment dans les trains. La plupart de mes idées me viennent en courant ou en marchant. J’ai besoin de me déplacer pour réfléchir. Je dois être un peu nomade dans l’âme.

 

Dakar Paris Photo

Y a-t-il un auteur de polar de l’Afrique noire que vous pourriez nous faire découvrir ?
J’aime beaucoup La vie en spirale (Edition Gallimard) d’Abasse Ndione, un écrivain sénégalais qui vit dans un village de pêcheurs, à Bargny, au Sénégal. La vie en spirale est l’un des premiers romans africains à avoir évoqué l’addiction à la drogue. Avec un vocabulaire savoureux. Par exemple, au Sénégal, un « développeur » de « yamba » est un consommateur de cannabis. C’est le roman d’une vie. Abasse Ndione a passé une vingtaine d’années à l’écrire. Mais il y en a des centaines d’autres que j’adore. Je suis un grand lecteur.

 

Quelle musique et chanson préférez-vous ?

J’aime beaucoup La Javanaise de Serge Gainsbourg et Dirty old town des Pogues. Dirty old town m’émeut, j’ai l’impression que c’est une chanson sur Dunkerque. Et sur l’attachement que l’on peut éprouver pour ces vieilles villes ouvrières que bien des Parisiens vont trouver sales et moches. Mais dans lesquelles je me sens à l’aise.

 

Avez-vous une anecdote sur vos voyages en Afrique, une rencontre qui vous a marqué ?
Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants m’ont marqué. J’ai été ébranlé par ma rencontre avec des vidomégons et des bergers peuls. D’un côté, des enfants asservis de l’autre des hommes libres.

 

Dernière question, que pense votre famille de vos livres ?
Il faudrait leur poser la question. Mon père aimait mes livres. Il était souvent mon premier lecteur. Mais il est mort en mars 2006. Ma mère aime mes livres. Mais est-elle objective ? Même question pour ma femme. Ma femme considère que l’écriture est un bel espace de liberté qu’elle respecte. Ma fille de douze ans me soutient. Mon fils aussi. Il commence juste à lire. Lors des séances de dédicace, ma fille me donne un coup de main. En dessinant des tortues sur mes livres. Elle souhaite écrire plus tard un livre avec moi. Un livre pour les enfants. Excellente idée. Pourquoi pas une histoire de tortue ? Une tortue qui voyage d’un continent à l’autre. Reste à lui trouver une histoire à raconter à cette tortue…

 

Source: www.concierge-masque.com

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