SANTE – DOCTEUR FLORENT : « il n’y a plus un seul cas suspect de la fièvre hémorragique de Lassa à l’hôpital de Tanguiéta… »

Le Docteur Giambattista Priuli dit Docteur Florent, médecin-chirurgien bénino-italien des Frères hospitaliers de Saint Jean de Dieu, a célébré récemment ses cinquante (50) ans de vie religieuse à l’hôpital Saint Jean de Dieu de Tanguiéta. Une cérémonie marquée aussi par le renouvellement de ses vœux en présence de nombreux invités et personnalités religieuses du Bénin. Extrait d’un entretien avec ce médecin des pauvres hors du commun et à la réputation internationale.

 

Le docteur Florent (au centre) et au premier plan lors de la célébration de ses 50 ans de vie religieuse à l'hôpital Saint Jean de Dieu de Tanguiéta.Le docteur Florent (au centre) et au premier plan lors de la célébration de ses 50 ans de vie religieuse à l’hôpital Saint Jean de Dieu de Tanguiéta.

Courrier des Afriques : Docteur Florent, l’hôpital Saint Jean de Dieu a vécu l’un des moments les plus difficiles de son histoire avec plusieurs cas de décès qui y sont survenus vers la fin 2014 et les rumeurs consécutives qui ont brui à travers le pays, voire au-delà. Que s’est-il réellement passé ?   Docteur Florent : En fait, c’est à partir du 27 novembre 2014 que l’hôpital a été vraiment atteint par une série de décès parmi notre personnel, et plus particulièrement dans le groupe du personnel des services de Néonatologie et de Pédiatrie. Des agents ont succombé dans des circonstances pour le moins étranges et inhabituelles ; et même aujourd’hui encore, après ces événements, certaines questions restent sans réponses. En effet, nous avons eu en octobre 2014 un collaborateur qui est tombé très malade soudainement, sans que nous puissions définir les causes de sa maladie et qui en est mort rapidement. Par la suite, nous avons eu le décès d’un collaborateur qui travaillait dans le service des Consultations, lui aussi dans un tableau qui n’a pu être clairement défini, même s’il avait apparemment une infection grave. Dans la même période, coup sur coup, trois de nos infirmières du service de Néonatologie ont été hospitalisées et parmi elles deux sont mortes en quelques jours. Seule la troisième, qui a pu recevoir des soins intensifs prolongés, s’en est bien sortie, et sans séquelle. Enfin,  le médecin-chef de la Pédiatrie même, le Dr Guy Basile Aouanou, a été le dernier à mourir des suites des symptômes de ce qu’on peut considérer comme la fièvre hémorragique de Lassa.

Le docteur Florent dans l'hôpital Saint Jean de Dieu de Tanguiéta.Le docteur Florent dans l’hôpital Saint Jean de Dieu de Tanguiéta.

 

Le  célèbre docteur Florenten compagnie de la soeur...et de Marcus Boni Teiga dans l'enceinte de l’hôpital Saint Jean de Dieu de Tanguiéta. Le célèbre docteur Florent en compagnie de la soeur Christine et du journaliste-écrivain Marcus Boni Teiga dans l’enceinte de l’hôpital Saint Jean de Dieu de Tanguiéta.

Il est aisé d’imaginer que cette situation vous a perturbé sans doute  et causé beaucoup de soucis…   Ces moments ont été évidemment difficiles à vivre. Mais malgré tout, nous avons essayé de gérer la situation au mieux. Nous avons alors fait intervenir le  ministère de la Santé publique et l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) qui ont réagi promptement. Pendant deux semaines, leurs spécialistes ont mené des enquêtes dans tous les endroits d’où arrivent nos malades et en particulier du côté de  Kilibo. De cette dernière localité, nous était en effet venu  un bébé qui a séjourné dans la région de Cobly pendant deux ou trois jours avant d’arriver à l’hôpital Saint Jean de Dieu de Tanguiéta où il est mort deux jours après. Nous pensions alors qu’il pouvait être la souche porteuse de cette fièvre hémorragique de Lassa qui est assez fréquente au Nigeria, proche de leur village, vers Saki. Mais là-bas, les enquêteurs ne trouvèrent rien de suspect. Dans la région de Cobly où  l’enfant avait séjourné dans une famille pendant quarante-huit heures, il s’avéra que deux femmes de la famille et deux enfants  y étaient décédés. On tenta alors de faire autant de prélèvements sanguins que possible. A l’analyse d’une dizaine de sérum, le résultat fut sans appel et confirma que les deux infirmières du service de Néonatologie, décédées en peu de temps, étaient positives au test de la fièvre hémorragique de Lassa. Par contre, les autres étaient négatifs aussi bien pour la fièvre hémorragique de Lassa que pour Ebola.

Vue partielle de la cour de l'hôpital Saint Jean de Dieu de Tanguiéta.Vue partielle de la cour de l’hôpital Saint Jean de Dieu de Tanguiéta.

  Comment avez-vous géré cette crise sanitaire ?   A l’hôpital nous avons géré cette crise  catastrophique de façon pratique, en redoublant les mesures de sécurité : c’est-à-dire en utilisant un nombre impressionnant de matériel  à usage unique, ce qui a donc coûté extrêmement cher. Nous avons fermé les urgences, les transformant en service d’isolement en attendant de préparer un isolement au Centre de Santé de Tanguiéta. Nous y avons transformé la maternité mais en vain car tous les cas suspects furent gérés à l’hôpital et qu’une fois le centre d’isolement apprêté, heureusement il n’y eu plus de nouveaux cas.   Nous avons sollicité et obtenu de l’OMS et du ministère de la Santé, qui nous l’ont procuré, de la Ribavirine qui est le médicament actif sur le virus de la fièvre hémorragique de Lassa ; mais cependant trop tard et aucune ampoule n’a été utilisée, car nous n’avons plus eu de cas qui méritaient ce traitement qui a lui-même des aspects toxiques. La Ribavirine est aujourd’hui conservée au frais à l’hôpital, dans l’espoir de ne jamais avoir à l’utiliser. Mais si l’épidémie surgissait ailleurs, nous pourrions la mettre à disposition dans les plus brefs délais.   Nous avons dû respecter les échéances officielles avant de pouvoir déclarer la fin de l’épidémie qui n’est intervenue que le 8 janvier 2015.  Cela n’a pas manqué de pénaliser terriblement des malades. En effet, la peur de venir à l’hôpital et de mourir d’Ebola, comme le disaient  les gens, fut telle que les consultations furent désertées pendant deux mois. Même les hospitalisations en urgence n’ont vu arriver que de grands malades, des cas extrêmement graves de la dernière minute, augmentant ainsi le taux de mortalité, en raison de la peur d’être contaminé par la fièvre hémorragique de Lassa.   Cette épidémie a duré une quinzaine de jours et a fait en tout et pour tout neuf (9) décès dont trois (3) parmi le personnel de l’hôpital et deux qui furent positifs au test de la fièvre hémorragique de Lassa. Les autres ont été suivis pour être sûr qu’ils ne déclenchent pas la maladie et tous sont sortis de la quarantaine sans problème. Depuis, il n’y a plus eu un seul cas suspect de la fièvre hémorragique de Lassa à l’hôpital de Tanguiéta, ni parmi le personnel qui fut en contact avec les malades décédés ni parmi les patients de l’hôpital.   Hôpital Saint Jean de Dieu de Tanguiéta Photo   Qu’est-ce que la fièvre hémorragique de Lassa ?   La fièvre hémorragique de Lassa est une virose très contagieuse mais à basse mortalité, qui survient souvent en saison sèche. Elle est fréquente au Nigeria et n’avait pas encore été détectée au Bénin. Il s’agit d’une fièvre caractérisée par une hyperthermie, des troubles hépatiques graves doublés de troubles de la coagulation, tout cela entraînant une adénopathie (inflammation importante et soudaine des ganglions lymphatiques)  qui provoque des œdèmes,des complications respiratoires et digestives et, en particulier, hémorragiques.Le décès survient dans ce contexte  hémorragique et d’insuffisance hépatique grave. Seuls 10 à 20 % des porteurs déclenchent la maladie  et parmi eux 10% environ décèdent. Les patients contaminés qui ne déclenchent pas la maladie s’auto-immunisent pour toute leur vie.   Couverture Livre Dr Florent OK_Entretien réalisé par Marcus Boni Teiga (extraits du livre à paraître: Docteur Giambattista Priuli dit Docteur Florent: une vocation d’exception au service de l’Afrique)

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