Trinité et inculturation : Etude critique (3)

Bede Ukwuije, théologien nigerian, a publié en 2008 un livre intitulé « Trinité et inculturation » aux édtions Desclée de Brouwer à Paris. C’est un volumineux ouvrage de 503 pages dont la lecture exige des retours et des méditations. Je me propose de dédier à l’auteur une étude qui se veut critique, suggestive et prospective. (Troisième partie)

Sans titre 5Le monothéisme est né dans la Vallée du Nil

 

Au cours de mes longues années de contact avec la philosophie et la théologie européennes, j’ai cru comme beaucoup d’autres en la supériorité de celles-ci par rapport à toutes les autres productions culturelles et scientifiques. Précisément parce que la pensée de l’Europe a toujours été présentée par les enseignants (africains ou européens) comme étant  le sommet de la réussite épistémologique. Dans cette perspective, l’affirmation d’un Dieu unique – sujet abordé dans Trinité et inculturation – serait un produit d’importation savamment enseigné par les anthropologues occidentaux aux intellectuels d’Afrique ou correspondrait à une étape primitive du développement humain sur laquelle les peuples ‘civilisés’ porteraient un regard de condescendance.

 

Au fil des temps, j’ai appris à relativiser ce point de vue et à  le  démanteler grâce à la fréquentation des textes  de l’Afrique antique. Ammonius l’Egyptien m’a enseigné que la Vérité n’est pas le patrimoine d’une religion, d’une race, d’une culture ou d’une tradition philosophico- théologique.  Il en était tellement convaincu qu’il n’a pas eu intérêt à se gonfler d’orgueil lorsque Plotin l’Egyptien (Plotin le Grec est une contre-vérité historique) l’a choisi  comme maître en lieu et place des célébrités de l’époque. Après avoir entendu Ammonius, Plotin s’exclama : « voici celui que je cherchais».

 

Né en Egypte, Plotin était parvenu à approfondir, grâce à son maître à penser, la pensée thébaine de l’Un et du multiple. A propos de l’Un : l’Un est tantôt au-delà de Dieu, tantôt synonyme de Dieu. Il est parfois assimilé au Créateur. Il est  perçu comme l’Inventeur de l’Etre ou le Créateur de Ce qui est (Sha-Ntu, Sha-Untu ou Sha-Onto), à la fois éloigné et proche (‘Tu t’es si éloigné et Tu es si proche, mais il n’existe pas qu’on Te connaisse’).

 

Il est intéressant d’attirer l’attention sur quelques thèses qui se dégagent des Ennéades et des Hymnes Thébains au sujet de l’Un :

L’Un ‘existe avant que rien n’existe’ ;

L’Un est ‘séparé’, ‘au-delà’ de tout ou de l’être ; l’Un est ineffable, ‘au-delà’ de la connaissance, supérieur à tout, ‘trop haut et trop grand’, ‘n’est pas objet de discours ni de science’ ;

L’Un existe de lui-même et par lui-même, l’Un est l’‘Origine’ ou ‘principe de toutes choses’ ;

L’Un est partout, au-dedans des choses et en leur profondeur et tout est en lui et avec lui ; l’Un est Amorphe et ‘Infini’ ;

De l’Un procède l’Esprit ou l’Etre / Dieu, l’Ame ou la Parole de l’esprit ou encore les âmes (=les dieux) et la Matière. L’Un n’est pas lui-même l’être, mais générateur de l’être (lequel est toute chose), c’est-à-dire ‘Sha-Ntu’[1].

 

Cette théologie est très performante. L’Afrique entend bien en  partager la richesse avec d’autres peuples. Si le théologien Bede en avait pris connaissance et se l’était appropriée, il aurait échappé au piège d’une théologie de complaisance et de mensonge. Il aurait réagi contre la façon dont certains africanistes inventoriés dans son livre approchent le monothéisme primitif. Celui-ci ne cautionne pas une négation de Dieu. Il n’est ni un lieu d’opposition de la raison avec l’absolu, ni une étape inférieure de la civilisation dont l’Occident aurait atteint le sommet. Seul un manque d’investissement dans l’historiographie pourrait justifier pareille méprise. La théologie africaine n’a pas hérité sa connaissance d’un Dieu unique d’un quelconque débat occidental, mais du bosquet initiatique[2]. Les missionnaires européens en ont fait le constat et ont assimilé et assumé les noms que l’Afrique donne au Créateur depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours.

 

Assurément. Le monothéisme est né dans la Vallée du Nil et il fut l’œuvre du peuple Kame (noir en copte) créateur des Médou-Nétcher, c’est-à-dire «la parole de Dieu» (les hiéroglyphes). Plus de deux mille ans avant notre ère, l’Egypte (cf. théologie memphite) a offert au monde la conception d’un principe initial antérieur à la création. Atoum «L’Être-Complet ou Plénitude d’Être et Non-Être» n’est pas pluriel.

 

Ces propos trouvent leur pleine signification à l’intérieur d’un contexte où l’on sait reconnaître que l’Afrique en tant que berceau de l’humanité est la matrice de Dieu, le premier champ d’action où l’Antérieur ou le Grand Architecte s’est laissé découvrir par le couple primordial négro-africain. Ce Dieu négro-africain, ancêtre inspirateur, Atoum dit Amon dit Râ, affirme, par la bouche de ses grands prêtres :

«…J’étais la totalité quand j’étais seul dans le Nounet je suis Rê dans sa glorieuse apparition quand il commence à gouverner ce qu’il a créé…Je suis le grand dieu qui est venu à l’existence de lui-même…A moi appartient hier et je connais demain…».

Et il ajoute :

«J’ai créé toutes les formes avec ce qui est sorti de ma bouche»,

avant de préciser :

«…Je suis le maître de l’éternité…ma vraie forme est cachée en moi, car je suis l’Inconnaissable…».

 

Dans le même ordre d’idées, il convient de lire un extrait du Papyrus Bremner Rhind qui illustre le monothéisme égyptien :

«Livre de connaître les modes d’existence de Râ et d’abattre (ainsi) le serpent Apopi. Ainsi parla le seigneur de l’Univers : Quand je me suis manifesté à l’existence, l’existence exista. Je vins à l’existence sous la forme de l’Existant, qui est venu à l’existence, en la Première Fois. Venu à l’existence sous le mode d’existence de l’Existant, j’existai donc. Et ainsi l’existence vint à l’existence, car j’étais antérieur aux Dieux Antérieurs que je fis, car j’avais l’antériorité sur ces Dieux Antérieurs, car mon nom fut antérieur au leur, car je fis l’ère antérieure ainsi que les Dieux Antérieurs. Je fis tout ce que je désirais en ce monde et je me dilatai en lui. Je nouai ma propre main, tout seul, avant qu’ils ne fussent nés, avant que je n’eusse craché Shou et expectoré Tefnout. Je me servis de ma bouche et Magie fut mon nom. C’est moi qui suis venu à l’existence en (mon) mode d’existence, quand je vins à l’existence sous le mode d’existence de l’Existant. Je vins (donc) à l’existence dans l’ère antérieure et une foule de modes d’existences vinrent à l’existence dès (ce) début, (car auparavant) aucun mode d’existence n’était venu à l’existence en ce monde. Je fis tout ce que je fis étant seul avant que personne d’autre (que moi) ne se fut manifesté à l’existence, pour agir en ma compagnie en ces lieux. J’y fis les modes d’existence à partir de cette force (qui est en moi). J’y créai dans le Noun étant (encore) somnolent et n’ayant encore trouvé aucun lieu où me dresser. (Puis) mon cœur se montra efficace, le plan de la création se présenta devant moi, et je fis tout ce que je voulais faire, étant seul. Je conçus des projets en mon cœur, et je créai un autre mode d’existence, et les modes d’existence dérivés de l’Existant furent multitude».

 

Venu lui-même à l’existence, ce Dieu Antérieur aux Antérieurs est un «Dieu-Un, Unique-Engendreur des millions» et un créateur des dieux. Ce n’est pas un Etre dont la connaissance peut se trouver consacrée dans les textes sacrés. On n’est autorisé ni à le réduire à la dimension humaine, ni à l’enfermer dans les représentations humaines et régionales, ni à en faire le fonctionnaire de ses utilités.

«Il est trop mystérieux pour que soit découverte sa prestigieuse majesté.

Il est trop grand pour être interrogé,

trop puissant pour être connu.»

 

En outre, il convient d’évoquer les passages célèbres des chapitres 100 et 200 des hymnes à Amon du Papyrus de Leyde I-350 :

 

«Celui qui a inauguré l’existence la première fois,

Amon, qui est venu à l’existence au commencement sans que son surgissement soit connu!

Il n’y eut pas de dieu qui vint à l’existence avant lui.

Il n’y avait pas d’autre dieu pour exprimer ses formes:

Il n’y avait pas de mère qui lui ait fait son nom.

Il n’y avait pas de père qui l’ait engendré[3] et qui ait dit: ‘C’est moi’.

le dieu divin qui est venu à l’existence de lui-même.

Tous les dieux vinrent à l’existence lorsqu’il se fut donné le commencement[4].

Unique est Amon (Imn) qui se cache/ qui est inconnu ou inconnaissable (imn) d’eux,

qui se dérobe aux dieux, sans que l’on connaisse son aspect.

Il est plus éloigné que le ciel-lointain;

il est plus profond que la Douat.

Aucun dieu ne connaît sa véritable nature.

Son image n’est pas étalée dans les écrits.

On n’a point sur lui de témoignage parfait.

Il est trop mystérieux pour que soit découverte sa prestigieuse majesté.

Il est trop grand pour être interrogé,

trop puissant pour être connu.

On tomberait à l’instant mort d’effroi

si on prononçait son nom secret, intentionnellement ou nom.

Aucun dieu ne sait l’appeler par ce nom.

Bai-caché (imn) est son nom, tant il est mystérieux»[5].

 

Textes des pyramides (formule 456) : «Salut à toi, l’unique»

Textes des Sarcophages : «Atum, son nom est l’Unique», «Dieu, l’Unique»

Le Livre des Morts, chap.15 : «Toi, le seigneur ! Toi, l’Unique»

Hymne à Aton : «Ô toi, le Dieu Unique, à part lequel il n’y en a pas d’autres !»

Autres sources : Hymne aux mille strophes, papyrus Leiden ; papyrus Boulaq ; hymne à Osiris ; hymnes et prières à Râ[6].

 

La théologie bantu se situe dans le prolongement de ces textes d’une profondeur inégalable. Ecoutez : «Au commencement de Toutes les Choses, l’Esprit Aîné, Mawesha Nangila, le premier, l’aîné et le grand seigneur de tous les Esprits qui apparurent par la suite, se manifesta, seul, et de par soi-même. Puis, et d’abord, il créa les Esprits. Il les créa, non pas à la façon dont il créa les autres choses, mais par une métamorphose de sa propre personne, en la divisant  magiquement, et sans qu’il en perde rien»[7] (Une Bible noire, p. 8). Ce discours est le reflet d’une expérience  vérifiable en milieu bantu dont les auteurs d’Une Bible noire ont fait écho dans leur ouvrage. Ce n’est pas une invention des ethnologues ou des anthropologues.

Ce texte luba  est pour nous un extrait des Hymnes Thébains. La connaissance de ces Hymnes s’impose afin de se rendre compte des formulations philosophiques et théologiques qui constituent un apport original dans l’histoire de l’humanité.  Au moment où ils parlent des étapes de l’auto-transformation ou de la métamorphose de Sha-Ntu (Commencement de l’Etre ou Père de l’Etre, de Ce qui est), les Luba enseignent que Celui-ci s’est d’abord transformé en Trois ou que de l’Un a émané en premier lieu Deux esprits de second rang. Ces Deux forment avec l’Un, une sorte de Trinité.  Ecoutons : «C’est ainsi qu’il a créé une multitude d’Esprits, et l’on dit qu’il en crée encore de même, de nos jours. Mawesha Nangila se métamorphose d’abord en trois personnes, créant ainsi deux autres esprits Seigneurs, de second rang, à ses côtés»[8].«Dans le même principe, alors que Mawesha Nangila était encore seul, tout était Un, entier comme l’est un œuf, entier comme l’est une calebasse»[9].«Le deuxième Esprit Seigneur fut créé en premier lieu… Il émana, dit-on, d’Un Seul»[10].

Cet acte ne porte absolument pas atteinte à l’unité ou l’unicité de l’Un. «La multiplicité procède de lui sans qu’il perde quelque chose de son être. Il s’agit d’une ‘métamorphose («dyalu») de sa propre personne, en la divisant magiquement, et sans qu’il en perde rien».Ainsi commence le récit fait par des initiés, ou des Eveillés, dont on cite quelques noms : Mapumba wa Kalenga Nsana, Kayiole et Kabanza, Mpoyi wa Kaseya…La liste des inspirés n’est pas close, puisque la révélation elle-même n’est pas close, du fait que « Maweeja-Nnangila » continue son oeuvre de création. Chez les Luba, on dit en effet que Dieu crée encore de nos jours : « L’archer ne se lasse pas de bander son arc et de tirer des flèches : de même, Maweeja-Nnangila ne se lasse pas de créer », dans un dynamisme infiniment fécond comme celui de la Termitière….[11].

Cette unicité de l’Un est née, comme on le voit, dans la Vallée du Nil. Elle fut l’œuvre du peuple Kame. Là se situe la base de la rencontre du muntu avec son Créateur qu’il voit naturellement à son image, c’est-à-dire comme un Dieu nègre qui se révèle à travers les contes, les fables, les mythes, les différents rites, etc.[12].Lorsqu’on cesse de se représenter le Créateur selon sa propre image et son idéal de vie, il en découle une aliénation préjudiciable à un peuple. Tel est l’un des problèmes fondamentaux de l’Afrique au moment où les Indiens, les Juifs et autres ont leur propre divinité. On a appris aux Africains à développer une image négative d’eux-mêmes et de leurs productions culturelles et spirituelles. Il importe de rompre avec cette image négative de l’Afrique, de construire un mythe fondateur et de renouer avec un mode de penser le Créateur à partir de son promontoire et une spiritualité de la négritude susceptibles d’apparaître comme un catalyseur des consciences africaines et de constituer une source d’énergies créatrices afin de se propulser vers l’avant. D’autant plus que ‘l’arbre ne s’élève vers le ciel qu’en plongeant ses racines dans la terre nourricière’ (Birago Diop).

 

[1]Ce qui permet de mettre en lumière la grande originalité de la théologie pharaonique relative au Noun. Ni Néant ni Chaos, le Noun est l’être primordial à partir duquel tout va exister : le dieu-créateur, le ciel et la terre, les êtres vivants, bref le monde global, visible et invisible. Le Noun est la cause, la raison, le fondement. Le Noun fait être Râ et l’existence existe à partir de cette « existence- manifesté » de Râ (cf. www.africamaat.com).

[2] Habituellement, l’énumération des sources de la théologie africaine ne renvoie à aucun débat occidental. On cite : la Bible et l’héritage chrétien, l’anthropologie africaine, les religions africaines, les Eglises africaines indépendantes et les réalités contemporaines de l’Afrique. (TSHIBANGU, T., La théologie africaine. Manifeste et Programme pour le développement des activités théologiques en Afrique, Kinshasa, Ed. Saint Paul, 1987,  p.  31-32).

[3] Comparer avec  Ennéades, VI 8.

[4] HPEA., nº 72, IV, 9-11.

[5] HPEA., nº 72, IV, 12-21; voir aussi RuA., p. 200.

[6] ETILE, R.-L. P., Afrique antique. Mythes et réalités, Paris, Menaibuc, 2005, p. 38-49.

[7] FOURCHE, T. et MORLIGHEM, H., Une Bible noire. Cosmogonie bantu, 2è éd., Paris, Les Deux Océans, 2002, p. 8.

[8] Ibid., p. 9

[9] Ibid., p. 13.

[10] Ibid.

 

[11] Cf. KABASELE LUMBALA, F., De la vallée du Nil aux gorges du Kasaï, une révélation continue de Dieu, in Revue des problématiques africaines, vol IV, n.3, Septembre-Décembre 2002, pp.5-31.

[12] Kabasele Lumbala distingue trois catégories de révélation divine chez les Luba : révélation cosmogonique, celle qui a trait à la genèse du monde et à la manière dont Dieu a créé le cosmos (de nombreux contes et mythes en font part) ; révélation éthique, celle qui a trait à la bonne manière de vivre et qui se trouve répandue dans les proverbes et dictons ; enfin, la révélation faite aux initiés, et qui a particulièrement trait aux rapports entre la divinité et les hommes, entre les hommes et la nature, pour la transformation du cosmos ; elle apparaît surtout dans les rites initiatiques, rites de guérison et rites de purification, rites de conjuration du mal, rites relatifs à la transformation du monde (agriculteurs, forgerons, artistes), où sont prononcées les paroles fortes et bénéfiques dont le dire correspond au faire, les paroles qui renforcent la vie, qui rétablissent l’harmonie dans l’univers, qui portent la vie de l’homme vers sa plénitude. On ne saurait oublier d’autres monuments de la communication entre l’homme et le Créateur : ce sont des pensées, des chants, des poèmes, des livres, tels Le livre des morts, Livre de la Sortie à la Lumière (Egypte), les Véda et Upanishad (Inde), la Bible judéo-chrétienne, le Coran, le Daode jing et Wu jing (Chine), les Sutra (Tibet), les Kojiki et Nohon-shoki (Japon) etc.; mais ce sont également les monuments de l’oralité, tels les proverbes, les dictons, les contes, les récits des maîtres d’initiation et des rites d’harmonisation de la vie en Afrique (Ibid.).

 

(A suivre) 

Kalamba Nsapo

 

Prof Kalamba Nsapo


INADEP&CUPEI

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