UNESCO / TABLE RONDE – « De l’esclavage aux discriminations contemporaines : une généalogie du racisme »

L’UNESCO a organisé le 19 mars dernier à Paris, une table ronde sur le thème : « De l’esclavage aux discriminations contemporaines : une généalogie du racisme ». Différents spécialistes ont débattu de la question à l’occasion de la Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique. Compte-rendu d’une de ces rencontres d’échanges et de débats.

Dominique Sewane lors de sa conférence.Dominique Sewane lors de sa conférence.

 

 

Dominique Sewane, Chaire de l’UNESCO « Rayonnement de la pensée africaine – préservation du patrimoine culturel africain », à l’Université de Lomé a été l’une des intervenantes à la table ronde de l’UNESCO. Et son intervention a conduit le modérateur, Ali Moussa Iye, Chef, Histoire et mémoire pour le dialogue à l’UNESCO de lui poser trois questions :

 

1Comment la préservation et la promotion des héritages culturels participent –elles à la lutte contre le racisme et les discriminations ?

2. Quels types d’héritages contribuent le mieux au renforcement de l’estime de soi  au combat contre les effets du racisme ?

3. En s’appuyant sur votre recherche, quelle politique, stratégie ou  programme d’éducation faudrait-il mettre en place pour s’attaquer  à la croyance encore persistante d’une inégalité des cultures ?

 

 

Dominique Sewane : Vastes questions. Saurai-je y répondre dans l’intervalle des sept minutes qui me sont imparties ?

 

On ne parle bien que de ce que l’on connaît. Je répondrai à ces questions en rappelant la leçon de sagesse et de tolérance que m’ont donnée les Batammariba lorsqu’ils m’ont accueillie sur leur territoire, le Koutammakou, qui s’étend parmi les monts et la vallée de l’Atakora, au nord du Bénin et du Togo. Une leçon que je me donne pour mission de transmettre à travers  mon enseignement et  mes écrits.

 

Quand je suis arrivée dans l’un de leurs villages – il y a bien longtemps déjà – je me suis vite aperçue qu’en tant que Blanche, ils me considéraient comme la descendante des ennemis que leurs aïeux avaient combattu au début du siècle précédent. Allemands puis  Français : pour eux, pas de différence. Ces Blancs  les avaient poursuivis avec une rare violence. Que peuvent des flèches, même lancées par des braves, contre des fusils ? Ces Blancs tentaient de contraindre – difficilement –  à travailler sur les plantations du sud des hommes qui ont toujours abhorré l’esclavage, et s’en sont défendus. Ils préféraient se faire tuer, plutôt qu’être asservis. Les Batammariba, qui ne portaient alors pour tout vêtement que leurs parures de guerriers, les confortaient dans le bien-fondé de théories aberrantes, qui font sourire aujourd’hui,  selon lesquelles l’humanité serait divisée en races distinctes, les Noirs se trouvant au bas de l’échelle de l’évolution.

« La nudité a-t-elle jamais empêché un être humain de réfléchir et de créer ? » remarque à juste titre Maître Pierre André Netter, célèbre avocat.

 

Au début, je logeais dans une case à l’écart, objet d’une indifférence polie qui dissimulait mépris et ressentiment larvé.  Tout a changé lorsque j’ai rejoint  une famille dans l’une de ces splendides takienta de terre, habitat traditionnel des Batammariba, partageant les repas servis sur la terrasse. D’autres Occidentaux vivaient alentour, aucun avec eux. Par la suite, les chefs religieux m’ont autorisée à assister aux grandes cérémonies initiatiques et de deuil, sans faire beaucoup de commentaires. Les Batammariba usent avec modération de la parole. Ils aiment à se taire et méditer. Implicitement, ils  m’ont demandé d’être leur porte-parole auprès des miens, c’est à dire leurs anciens ennemis. A ma troisième mission, un jeune homme scolarisé m’a révélé la raison de ce retournement. « Au temps de mes grands parents, me dit-il, au plus fort de leurs combats contre les Blancs  qu’ils fuyaient en se réfugiant dans les grottes de la montagne, un vieillard  leur disait ceci : « Un jour, les Blancs mangeront à notre calebasse ! » On le  prenait pour un fou. Quand tu es venue chez nous, nous avons vu qu’il disait vrai ». Les Africains ici présents savent ce que représente le partage d’un repas : une alliance. Les ennemis d’hier deviennent des amis. Non  que les horreurs et humiliations du passé soient pardonnées ou oubliées, mais les Maîtres du savoir tammariba ont la sagesse de penser aux générations futures. Le malheur doit un jour s’arrêter pour que leurs enfants puissent aller de l’avant et construire leur avenir.

Dominique Sewane J. Malaurie et N'Baah Santy Photo 3

 

Touchés par le fait que les Blancs, en mon nom, aient fait un pas vers eux, ils ont voulu montrer à leur représentante ce qu’ils ont de plus sacré : leurs cérémonies. Je crois n’avoir pas trahi leur confiance. Sur l’une des images, vous voyez le docteur N’Baah Santy, formé en Ukraine, remettre au Professeur Jean Malaurie les armes emblématiques de son village pour le remercier d’avoir fait reconnaître la profondeur de la pensée de son peuple en publiant mon livre, « le Souffle du mort », dans la collection Terre Humaine qu’il dirige et a fondée chez Plon.

Dominique Sewane Unesco 19 mars 2015 P1000726 2

La leçon donnée par les Batammariba le fut aussi par Homère. On se rappelle qu’à la fin de l’Illiade, au plus fort de la guerre de Troie, Priam partage un repas avec Achille qui vient de tuer son fils Hector, traînant le corps mutilé à son char. Achille lui-même est devenu fou de rage après avoir perdu son cher ami Patrocle. Le soir, assis autour d’une table, ils se taisent. Peu à peu, la fureur du combat,  la haine et le mépris de l’un envers l’autre, laissent place à  la tristesse. « Ils observent l’un de ces silences absolus où s’engouffrent  le fracas de la guerre, les vociférations des hommes et des dieux et le grondement du Cosmos », écrit Rachel Bespaloff[1]. « Le devenir de l’univers est suspendu à cet impalpable qui ne dure qu’un instant et demeure ».

Et Homère tient ces surprenants propos : « Priam  regarde Achille et le trouve beau. Achille, lui aussi, découvre la beauté et la grandeur de Priam, qu’il vient d’humilier… Achille prend la main du vieux, doucement l’écarte, et lui dit : « Laissons dormir nos douleurs dans nos âmes, quels que soient nos chagrins».

« Tous les hommes vivent dans le chagrin, l’égalité fondamentale des humains n’a point d’autre fondement » ajoute Rachel Bespaloff.

 

Africains et Occidentaux sont aujourd’hui devenus des alliés. Ils s’estiment réciproquement, sans que les uns ni les autres n’oublient un passé d’horreur. Ils oeuvrent ensemble. Le fait que des Africains – des Togolais – aient nommé une Blanche, Française, descendante de leurs ennemis, Responsable de la Chaire Unesco « Rayonnement de la pensée africaine – Préservation du patrimoine culturel africain », est un honneur qui me touche toujours aussi profondément.

 

Je voudrais terminer par cette réflexion d’Alfred Koestler :

« Depuis l’aube de la conscience humaine, l’homme a du vivre dans la perspective de sa mort en tant qu’individu. Depuis qu’elle a hérité de la puissance du noyau atomique, l’humanité doit vivre  dans la perspective de sa mort en tant qu’espèce.  Elle est devenu un trait permanent de la condition humaine.  Point d’autre alternative qu’essayer de faire taire nos haines et vivre ensemble… ou périr tous ensemble. »

 

L’extraordinaire  leçon de sagesse reçue des Batammariba  comporte en filigrane les réponses à vos questions, Monsieur Ali Moussa Iye.

 

 

[1] Rachel Bespaloff De l’Iliade, ed. Alia, Paris.

 

 

 

Source : UNESCO

 

 

Commentaires

  1. Le , Marcus Boni Teiga a dit :

    Les Natemba ont la même perception des choses. Cette phrase est d’une étonnante vérité: « Les Batammariba usent avec modération de la parole. Ils aiment à se taire et méditer ».
    Il en est de même de: « Non que les horreurs et humiliations du passé soient pardonnées ou oubliées, mais les Maîtres du savoir tammariba ont la sagesse de penser aux générations futures. Le malheur doit un jour s’arrêter pour que leurs enfants puissent aller de l’avant et construire leur avenir. »
    C’est d’ailleurs pour cela que dans le cadre du Centenaire de la guerre de résistance de Kaba contre la colonisation française (1914-1917) au Bénin, il est prévu un rituel pour dire à nos ancêtres: nous ne sommes plus des ennemis mais des alliés avec les Français. C’est la fameuse cérémonie pour se dédire. Pour totalement libérer les générations futures des serments faits en temps de guerre.