COTE D’IVOIRE – « Catapila, chef du village»: Prix Rabelais pour l’écrivain-journaliste Venance Konan

Déjà Grand prix littéraire d’Afrique Noire, l’écrivain-journaliste et par ailleurs Directeur général du groupe de presse Fraternité Matin à Abidjan vient de remporter le Prix Rabelais 2015. Quelques extraits du fameux « Catapilas, Chef de village ».

 

L'écrivain-journaliste ivoirien, Venance Konan, auteur de "Catapila, chef du village".L’écrivain-journaliste ivoirien, Venance Konan, auteur de « Catapila, chef du village ».

CATAPILA, CHEF DU VILLAGE, prix Rabelais (Extrait)

« Et deux jours plus tard, Robert fut convoqué en ville par le député. Il était en compagnie de Gédéon, Nicéphore et Prudence, et fou de rage.
– Dis-moi que ce que l’on m’a rapporté n’est qu’une fausse rumeur, Robert. Dis-moi que tu n’as pas pris sur toi de permettre à un Catapila d’être candidat à l’élection de votre chef de village. Il est vrai que lors de sa visite, le chef de l’Etat nous a félicités parce que des Catapilas dansaient avec des jeunes gens de chez nous. Mais danser ensemble avec des Catapilas et être dirigé par un Catapila, ce n’est quand même pas la même chose.
– Ce que tu as entendu n’est que la vérité, dit calmement Robert. Oui, en ma qualité de présidents des jeunes du canton et chef intérimaire de mon village, j’ai décidé que tous ceux qui souhaitent diriger notre village sont libres de présenter leur candidature. Nous organiserons un débat public au cours duquel chacun exposera ses idées, et chacun au village choisira en toute connaissance de cause. J’ai agi ainsi parce que j’estime qu’il est temps que nous arrêtions de nous déchirer en jouant aux autruches. Notre réalité est que les Catapilas font partie de notre population depuis longtemps. Ils sont aujourd’hui aussi nombreux que nous, voire plus nombreux que nous dans nos villages. Eux et nous sommes devenus comme les doigts d’une main. Il y en a de courts, de longs, de gros, de minces, mais nous avons besoin de tous ces doigts pour prendre un objet ou pour manger. C’est être aveugle que de refuser de reconnaître cette réalité. Et c’est être irresponsable que de vouloir exclure la moitié de sa population du jeu politique ou économique. »

 

Catapila chef du village PHOTOCATAPILA, CHEF DU VILLAGE (Extrait)

« Lorsque nous arrivâmes à l’entrée de notre village, nous trouvâmes un barrage érigé par les partisans de Gédéon. Ils étaient nus, habillés seulement de cache-sexe, avec le visage peint en noir, et ils étaient armés de lances, de machettes, de vieux fusils, d’arcs, et de flèches. Ils avaient coupé la route avec une planche hérissée de clous. Le vieux féticheur, habillé d’une vieille peau de panthère, dansait autour d’eux en lançant des incantations, pendant qu’un homme derrière lui tapait sur un des tambours que nos grands-parents utilisaient lorsqu’ils allaient à la guerre. Gédéon, habillé lui aussi d’une peau de panthère, était perché sur un arbre et tenait en main un mégaphone, celui qu’il avait utilisé pour faire sa campagne.
– Vous êtes à l’entrée de la République Africaine Démocratique et Indépendante de l’Occident, la R.A.D.I.O., et j’en suis le chancelier. Nous avons pris notre indépendance. Vous ne pouvez donc pas entrer dans notre pays sans autorisation. Et je vous refuse mon autorisation.
Nous étions tous abasourdis.
– Je savais qu’il était con, mais à ce point-là, les bras m’en tombent, murmura Robert.
– Ecoute, Gédéon. D’abord, c’est complètement idiot d’appeler un pays Radio. Pourquoi Radio ? Tu ne pouvais pas trouver plus intelligent que ça ? Ensuite, tu es vraiment en train de dépasser toutes les bornes de la connerie…
– Tais-toi, suppôt de l’Occident et des Catapilas. Du haut de mon piédestal, je vais te lire notre proclamation d’indépendance.
Il sortit un papier de sa poche et se mit à lire :
– Nous, peuple de la R.A.D.I.O., proclamons qu’il est temps d’arracher notre pays aux étrangers, de prendre en main nos propres affaires, et de devenir les seuls bénéficiaires de nos sacrifices et de ceux de nos aïeux. Nous ne sommes pas des animaux pour trembler de peur. Il faut se battre avec tous les moyens, même avec nos mains nues. Nous sommes prêts à donner notre sang pour notre dignité, car le sang parle mieux aux masses. Le sang est le vrai langage de la politique. Nous refusons d’asseoir définitivement la suprématie des Catapilas. Si vous le faites, ce n’est pas par discipline, mais par bêtise. Nous devons chasser tous les Catapilas de nos forêts et de nos villages. Je décrète donc par conséquent la mobilisation de toutes les forces vives du pays et invite sans tarder paysans, soldats, policiers, chômeurs, écoliers, élèves, anciens combattants, à se mettre à la disposition du gouvernement de la R.A.D.I.O. »

 

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