Livre Retours en Algérie ou l’aventure ambigüe

Photo Retours en AlgérieLes retrouvailles de l’écrivain et journaliste Akram Belkaïd avec son pays d’origine se devaient d’être émouvantes. Elles le furent assurément. D’autant plus en ces temps incertains où d’aucuns s’échinent à prédire un « choc des civilisations ». Akram Belkaid vit en France depuis 1995. A l’époque reporter à Alger, il avait été menacé de mort. La guerre civile faisait rage. Son premier retour en Algérie, Belkaïd avait dû attendre 2009 pour l’effectuer. L’émotion avait été intense : « Quatorze ans d’absence, une nouvelle vie en France, d’autres préoccupations, d’autres horizons, mais aussi une colère sourde et jamais éteinte contre les responsables des malheurs de l’Algérie et de son peuple ».

Avec les lecteurs de La Vie

Son nouveau périple, il l’entame en septembre 2012 avec un groupe de lecteurs de l’hebdomadaire La Vie. D’anciens appelés du contingent, des pieds-noirs ou des enfants de rapatriés, des hommes et femmes de foi. En leur compagnie, Belkaïd part à la rencontre d’un pays qu’il doit redécouvrir, apprivoiser, réapprendre à aimer et parfois à détester.

L’œuvre d’Akram Belkaïd, spécialiste du monde arabe, est aussi une quête identitaire. Elle ne revêt pas simplement un caractère journalistique, c’est ce qui en fait toute la singularité et la profondeur. Dans son écriture, la subjectivité est assumée. D’emblée, le lecteur sait d’où parle Akram Belkaïd. Il est tout à la fois de Paris et d’Alger. Musulman, il entreprend un dialogue intellectuel fructueux avec le chrétien Jean-Claude Guillebaud à qui il dédie ce livre. Guillebaud a organisé ce voyage. Par ailleurs, il a publié au Seuil, « Un regard calme sur l’Algérie », le récit du premier retour d’Akram Belkaid dans ce pays qu’il ne sait plus comment appréhender.

Identités multiples

Cette fois, avec ce groupe de Français, le reporter retourne dans des régions qui lui ont longtemps été interdites, du fait de la guerre civile. Il nous livre pêle-mêle ses émotions et ses analyses politiques, économiques, sociales et philosophiques. C’est tout le charme de ce récit à hauteur d’homme. Des idées et des analyses qui naissent de rencontres fortuites ou pas. Il en va ainsi de son retour à Oran, dans l’appartement où sa famille a vécu. Ce retour aux joies essentielles de l’enfance lui rappelle qu’il est avant tout de là-bas : « Cette période est ce qui me fonde. Tout ce qui la concerne a une valeur inestimable car, malgré tous mes exils, je n’ai de nationalité définitive que celle de mon enfance. »
Et pourtant, lorsqu’il revient à Paris, Akram Belkaïd considère aussi qu’il rentre chez lui. Joli paradoxe que l’essayiste reconnait lui-même. A moins que l’on admette qu’il est possible d’avoir plusieurs chez-soi. Des identités multiples. A Paris, il se sent toujours l’âme d’un étranger, d’un exilé. Cette altérité l’inspire.

Dans le Quotidien d’Oran, chaque semaine, il régale ses lecteurs de regards décalés sur la France et sa capitale : ses « Chroniques du bledard » se nourrissent de choses vues, de ces petits détails qui disent beaucoup sur l’esprit des temps. A la manière de lettres persanes, il s’interroge sur les ressorts de la société française. Là encore, dans ce retour en Algérie, il tente de bâtir des ponts entre les deux rives de la Méditerranée, entre chrétiens et musulmans. Comme si au fond, il se voulait aussi passeur entre les esprits et les civilisations. Comme s’il voulait rapprocher ces religions que tout éloigne parfois et que tout rapproche aussi. Dès lors que l’on prend le temps de poser un regard tranquille sur elles.

Une Fatiha pour les moines

Ainsi à Tibhirine, le monastère où sept moines trappistes ont été assassinés en mars 1996, les esprits se rencontrent. Tout comme les Français qui l’accompagnent, Akram Belkaïd est particulièrement bouleversé, secoué, en colère parfois. « J’ai attendu que les membres du groupe terminent leur Notre Père et quittent la clairière pour rejoindre le monastère. Puis, me souvenant de l’histoire contée par Abdel à propos d’Edmond, cet enfant de Saïda dont les cendres ont été dispersées par son épouse durant une cérémonie œcuménique, j’ai à mon tour récité les sept versets de la Fatiha, première sourate du Coran 2. Au nom de Dieu, le Tout Miséricorde, le Miséricordieux. Louange à Dieu, Seigneur de l’Univers. Le Tout Miséricorde, le Miséricordieux. Roi du jour de l’Allégeance. Toi que nous adorons. Et toi que nous implorons. Guide-nous sur la voie de la rectitude. La voie de ceux que Tu as gratifiés. Non pas celle des réprouvés. Ni celle de ceux qui s’égarent. Amen ».

Même si la démarche d’Akram Belkaïd est journalistique, philosophique et spirituelle avant d’être à proprement dit religieuse, il n’en reste pas moins qu’un parfum de religion flotte sur ce beau récit de voyage. Un peu comme sur le chemin des marcheurs de Saint-Jacques, sur celui de ces pèlerins d’Alger, Dieu n’est jamais bien loin.

 

Akram Belkaïd,
Retours en Algérie,
Editions Carnets Nord,
216 pages, 19 euros

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