AFRIQUE DU SUD – La nation « arc-en-ciel », slogan ou réalité ?

Rencontre avec deux grands écrivains sud africains, en l’occurrence feu André Brink et le désormais célèbre maître du polar, Deon Meyer. Regards croisés sur la nation "arc-en-ciel".

 

Que pensez-vous du concept de nation « arc-en-ciel » ? 

Deon MeyerDeon Meyer

Deon Meyer : Par rapport à la situation d’il y a quelques années, les changements sont importants. Mes enfants, qui ont entre 15 et 20 ans, sont la première génération à avoir fréquenté des écoles intégrées. Ils ont des amis de toutes les couleurs. Ils habitent les mêmes quartiers, partagent le même environnement. C’est bien plus facile pour eux de s’intégrer, d’être ensemble socialement. Les gens qui, comme moi, n’ont grandi qu’avec des gens de leur race n’ont jamais eu l’opportunité de se faire des amis au-delà de cette barrière de la couleur. J’avais des amis noirs, mais ils vivaient dans des quartiers noirs à cinquante kilomètres de là. Ceci étant dit, ça change, mais lentement. Les gens ont surtout des amis au sein de leur propre communauté. Mais je ne pense pas que ce soit un cas unique. À New York, les Grecs sont entre eux, ainsi que les Afro-Américains ou les Italiens, et il n’y a pas tant de relations avec les autres groupes. Je vois la même chose à Paris. Il est rare que je voie dans les restaurants parisiens des gens de couleurs différentes assis à la même table. Je vois essentiellement des Noirs et des Blancs. Ce n’est pas si étrange, si l’on compare à ce qui se passe dans le reste du monde.

 

En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle (Amadou Hampâté Bâ).Feu André Brink

 

André Brink : La notion de pays « arc-en-ciel » a vu le jour dans le contexte d’euphorie qui a suivi les premières élections libres en 1994. En ce sens, c’était davantage un vœu pieux qu’une réalité. C’était ce que nous espérions accomplir et ce que nous pensions avoir déjà accompli. Mais nous sommes devenus plus réalistes, inévitablement. Nous savons à présent que le changement radical – politique, économique, social – et l’évolution des mentalités ne se produit pas du jour au lendemain. Ceci étant dit, je ne crois pas que le « pays arc-en-ciel » soit tout à fait une illusion. J’aime à penser qu’elle est, au mieux, une vision, peut-être même un rêve, quelque chose que l’on peut encore accomplir, avec dé­voue­ment, confiance et beaucoup d’efforts. Nous avons vu ce que l’on était capable de faire. Si l’on y consacre sa vie, on peut encore y parvenir. Comme je l’ai dit en 1994, « nous avons accompli l’impossible. Maintenant, nous pouvons travailler avec le possible ».

 

André Brink, vos premiers romans étaient très politiques, les plus récents le sont moins. La fin de l’apartheid vous a-t-elle libéré d’un poids ?

 

A. B. : Je ressens effectivement une certaine libération intérieure depuis 1994. Non pas parce que je me sentais « contraint » de dénoncer l’apartheid mais parce que c’était une nécessité intérieure. Quand on a un minimum de cons­cience, il est de toute façon impossible de ne pas écrire dans ce genre de situation. Pour nous, l’apartheid n’était pas un concept théorique ou idéologique, mais une réalité quotidienne bien réelle. D’une certaine manière, c’était une sensation extraordinaire de savoir que ce sur quoi je désirais le plus écrire était précisément ce sur quoi j’étais censé écrire. On peut parler aussi de libération intérieure dans le sens où, vu l’urgence de la situation à l’époque, je n’avais pas de temps à consacrer à certaines histoires. J’ai donc dû les ranger dans un tiroir. Maintenant que je peux les reprendre, elles et bien d’autres inspirées par l’évolution du pays, je ressens un profond besoin d’écrire. Je me sens aussi plus libre de choisir la façon dont je veux me positionner par rapport au monde. Notre jeune démocratie a engendré de graves problèmes. Bon nombre des choses ont mal tourné dans le pays ces dernières années. Habitué à m’engager activement dans la société dans laquelle je vis, je ne peux tout simplement pas faire comme si de rien n’était. Ce que je fais actuellement n’est en grande partie que le prolongement de tout ce que j’ai fait en tant qu’écrivain.

 

Justement, vous avez publié en 2006 un texte très critique sur la violence en Afrique du Sud et du manque de réaction des autorités. Coup de colère ou réelle déception ?

 

A. B. : Cet essai a bien été écrit dans un accès de colère. Mais derrière, il y avait un long processus de désenchantement. Dès 1996, soit deux ans seulement après les premières élections démocratiques, j’ai écrit un recueil d’essais Reinventing A Continent (Retour au jardin du Luxembourg, éd. Stock), dans lequel je dressais la liste d’un certain nombre de choses qui n’allaient pas dans le pays : la corruption – notamment au ministère de la Santé -, les promesses électorales non tenues du gouvernement, les échecs de la « discrimination positive », la façon dont on a permis à Allan Boesak de détourner des fonds destinés à lutter contre la faim des enfants, et le fait que des hauts responsables du gouvernement ont continué à le soutenir en dépit des accusations ; l’échec du système éducatif ; la prise pour cible de l’afrikaans par l’ANC pour « se venger » de l’oppression des Afrikaners… Bien d’autres événements sont venus s’ajouter à cette liste entre 1996 et 2006. Et quand ma fille et son mari ont été victimes d’un vol à main armée, ce fut la goutte qui a fait déborder le vase. Je croyais que l’ANC était fondamentalement un parti positif qui s’efforçait d’agir dans l’intérêt du pays et que seules quelques « brebis galeuses » exploitaient la situation. Aujourd’hui, malheureusement, j’aurais de plus en plus tendance à penser que c’est tout le régime qui est corrompu, à quelques – bonnes – exceptions près.

 

Deon Meyer, est-ce facile pour un Sud-Africain blanc de dresser un portrait critique de la société comme vous le faites dans vos romans ? Comment réagissent vos lecteurs ?

 

D. M. : La fiction policière n’est pas prise très au sérieux en Afrique du Sud. Donc je n’ai pas beaucoup de réactions politiques à propos de mes livres. Ce qu’écrit Coetzee, prix Nobel de littérature et de renommée internationale, est en revanche regardé de très près. Quant à mes lecteurs, ils estiment que c’est un portrait très exact de la société. Mais il faut savoir qu’en Afrique du Sud, il y a beaucoup d’illettrisme et de pauvreté. Ceux qui savent lire et ont les moyens d’acheter des livres constituent une faible proportion de la population.

Pensez-vous que les Afrikaners aient un avenir dans ce pays ?


A. B. :
 Je ne m’intéresse pas particulièrement à ce que fait tel ou tel groupe de la population, mais plutôt aux souffrances et aux joies des individus. Je pense néanmoins que si les Afrikaners ont survécu, c’est grâce à leur affinité particulière et leur profonde relation avec l’Afrique. C’est la raison pour laquelle je crois qu’ils ont un avenir ici, même si beaucoup ont préféré émigrer ces dernières années.

 

D. M. : Je crois qu’il y a vraiment une place pour les Blancs sud-africains et que la plupart des gens reconnaissent que nous avons un rôle à jouer. Et le rôle que nous allons jouer, justement, dépend de nous. Nous pouvons être positifs ou négatifs. Décider de contribuer à l’édification du pays ou non. C’est à nous, Blancs sud-africains, de trouver un rôle pour nous-mêmes. Il y a une place pour tout le monde en Afrique du Sud.

 

Nombre de médias s’inquiètent à propos de la capacité de l’Afrique du Sud à organiser le prochain Mondial… Qu’en pensez-vous ?

D. M. : 
 Quand l’Afrique du Sud a organisé la Coupe du monde de rugby en 1995, tout le monde a dit que nous n’allions jamais être prêts, qu’il y aurait des violences, et ça s’est très bien passé. En 2003, nous avons organisé la Coupe du monde de cricket, tout le monde a dit qu’il n’y aurait pas assez de stades, que nous ne serions jamais prêts, qu’il n’y aurait pas assez de billets… ça a été une fantastique Coupe du monde. En 2010, nous allons organiser une merveilleuse Coupe du monde. Tout sera prêt. Ces craintes sont liées à l’importance de l’événement.

 

Cape Town PHOTO

 

Quels conseils donneriez-vous aux voyageurs ? Où doivent-ils se rendre ?

 

D. M. : Question très difficile, car il y a tant de choses merveilleuses dans ce pays ! J’aime tout. Les montagnes du Cap, la région du Karoo, le désert de Namibie… J’aime aussi le KwaZulu-Natal et la Garden Route [Route des Jardins]. Il faut passer au moins une semaine dans le Karoo, pour découvrir les gens, le paysage. La côte occidentale est tout à fait exceptionnelle. Le cap oriental vous fait vivre une expérience complètement différente. Au KwaZulu-Natal, ce sont des odeurs, la gastronomie, la culture… Nous avons quatre zones climatiques très différentes, méditerranéenne, tropicale, sub-tropicale et désertique. Chacune a ses particularités. Au Cap, il faut visiter les townships, c’est une expérience unique. Il y a des guest-houses, de merveilleux restaurants, des shabeen pubs. Il y a tellement de saveurs dans ce pays ! C’est une vraie expérience « arc-en-ciel ».

 

Deon Meyer, vous êtes un passionné de moto. Cela change-t-il votre regard sur le pays et votre façon d’écrire ?

D. M. :
 La façon dont j’écris ? Je ne sais pas. En tout cas, ça permet de changer de décor. Il y a plusieurs façons de pratiquer la moto. Ce que j’aime, c’est « l’aventure touring », les mauvaises routes, som­bres, avec de la poussière, qui vous conduisent très loin de la civilisation. J’aime aller là où peu de gens sont allés, où c’est vraiment sauvage. Où il y a beaucoup d’animaux.

 

André Brink, vous habitez la région du Cap. Que reste-t-il de la culture des huguenots ? La culture française exerce-t-elle encore une influence en Afrique du Sud ?

 

A. B. : Il reste très peu d’influence française, mis à part la place de la viticulture. À la fin du XVIIe siècle, le gouvernement du Cap a tout fait pour éradiquer la langue et la culture françaises. De plus, la plupart des Français qui sont arrivés au Cap en 1688 étaient des huguenots. Ils ne représentaient donc qu’une petite partie de la culture française, et pas forcément la meilleure.

 

Quelle relation les Sud-Africains entretiennent-ils avec leur histoire ? La connaissent-ils et cherchent-ils à la connaître ?

 

A. B. : Je ne m’intéresse pas outre mesure à la question des relations profondes des Sud-Africains avec leur passé, qu’il soit européen ou africain. Un nombre croissant d’histoires sont écrites selon des points de vue différents, et c’est là un phénomène très sain. En littérature, on accorde une importance grandissante à la redécouverte et l’analyse du passé. Dans l’ensemble, cependant, il me semble que les Sud-Africains, noirs et blancs, sont davantage concernés par leur quotidien que par des questionnements sur leurs origines ou leur avenir.

Quelle relation entretenez-vous aujourd’hui avec votre pays ?

 

A. B. : Mon pays m’a façonné, pour le meilleur et pour le pire. Je suis profondément attaché à ses paysages, son histoire tragique, son énorme potentiel. Fondamentalement, je crois encore en son avenir. Mais face à la montée de la violence et de la corruption et l’indifférence grandissante du gouvernement à l’égard de tout ce qui ne va pas dans le sens de sa prospérité, ma relation avec lui devient de plus en plus minée par le chagrin et un espoir qui va en s’amenuisant. Je continue à croire, cependant, que nous pouvons devenir un pays d’espérance. J’envisage donc de rester ici, dans un avenir proche. Mais beaucoup de choses doivent changer. Et si un monstre comme Zuma devait accéder au pouvoir, je pense que je réexaminerais très sérieusement la question.

 

Propos recueillis par Pierre Cherruau

 

Source: Ulysse

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