La dette grecque, le « non » au référendum, l’Union européenne et les leçons pour l’Afrique…

Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, le jeune Premier ministre grec  (il aura 41 ans le 28 juillet prochain), Alexis Tsipras, aura réussi à secouer les vieilles institutions financières internationales que sont le FMI et Banque Mondiale. Mais aussi, la jeune Union européenne (UE) au point de lui donner des frayeurs, en passant. Et tout cela, le plus démocratiquement du monde. Soit. Qui a dit que la jeunesse rimait surtout avec audace ?

 

Si le Premier ministre grec est populiste, il est encore populaire aussi. Ce qui est sûr, il est de gauche et il mène une politique de gauche hostile aux politiques néolibérales. En engageant un référendum pour laisser son peuple décider plutôt que d’engager son gouvernement à mener les mesures d’austérité à lui édictées par ses créanciers, il a coupé ce faisant l’herbe sous les pieds de ses interlocuteurs. Au point de susciter l’ire de plus d’un. Mais le chef de file de la Coalition de la gauche radicale (SYRIZA), victorieuse des législatives anticipées du 25 janvier 2015 n’est en effet pas dupe des attentes des Grecs. Pas plus que de celles des dirigeants européens. Et il sait en jouer.

 

Au-delà du fait que les répercussions de la dette grecque sont aussi et surtout politiques en ce qu’elles pourraient toucher aux fondements de l’Union européenne, il reste qu’elles posent le lancinant problème des dettes des pays vis-à-vis des institutions financières internationales et de leurs créanciers. Jusqu’où les pays créanciers peuvent aller pour soumettre les pays débiteurs à leurs exigences ? En tout cas, face au FMI et à la Banque Mondiale jusque-là maîtres incontestés de la finance internationale, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) sont en train de poser, brique par brique, les fondements de leur propre institution en vue de donner le change, pour ainsi dire. Sans en imposer aux pays emprunteurs comme ceux d’Afrique les mêmes exigences que les institutions de Bretton Woods. Et, peut-être, que le monde ne s’en porterait que mieux !

 

Jean Ziegler illustre parfaitement cette situation dans son livre L’empire de la honte lorsqu’il dit : « la dette profite à deux catégories de personnes : les cosmocrates (les créanciers étrangers) et les membres des classes dominantes autochtones (…) ils infligent aux pays débiteurs des conditions draconiennes. Les gouvernements du tiers-monde doivent en effet payer, pour les emprunts, des taux d’intérêt cinq à sept fois plus élevés que ceux qui sont pratiqués sur les marchés financiers. Mais les cosmocrates imposent d’autres conditions encore : privatisation et vente à l’étranger (aux créanciers justement) des quelques rares entreprises, mines, services publics (télécommunications, etc.) rentables, achats d’armes forcés pour équiper l’armée autochtone, etc. ».

 

S’il est un devoir moral que qui s’endette doit normalement payer ses dettes, il y a dette et dette. De même, les institutions financières internationales quand elles se lancent dans des spéculations qui consistent à faire s’endetter des peuples par toutes sortes de machinations et moyens, elles doivent également accepter les risques qui vont avec.

 

La dette, c’est ce qui fait vivre ou survivre les peuples africains. Puisqu’un Etat n’est pas un individu pour disparaître du jour au lendemain – l’Etat, c’est la continuité, dit-on -, les élites africaines et particulièrement dirigeantes ont cette propension à endetter leurs pays. Sans se soucier de l’avenir de ceux qu’ils compromettent ainsi en réduisant les mages de manœuvre des générations futures en matière de projets et de développement. C’est la manière la plus facile de diriger un pays. On se souvient d’un autre homme politique de gauche, un africain et par ailleurs président du Burkina Faso à l’époque, feu Thomas Sankara, qui avait eu l’audace et la sincérité de dire notamment à ses pairs lors d’un sommet de l’OUA (Organisation de l’unité africaine qui est l’ancêtre de l’Union africaine) présidée par Kenneth Kaunda de Zambie le 29 juillet 1987 ces mots sans équivoque à propos de la dette :

 

« Monsieur le président,

Nous  avons écouté et applaudi le Premier ministre de Norvège (NDLR : Gro Harlem Brundtland) lorsqu’elle est intervenue ici même. Elle a dit, elle qui est européenne, que toute la dette ne peut pas être remboursée. La dette ne peut pas être remboursée parce que d’abord, si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Par contre si nous payons, c’est nous qui allons mourir. Soyons-en sûrs également. Ceux qui nous ont conduits à l’endettement ont joué comme au casino. Tant qu’ils gagnaient, il n’y avait point de débat. Maintenant qu’ils perdent au jeu, ils nous exigent le remboursement. Et on parle de crise. Non, monsieur le président. Ils ont joué, ils ont perdu, c’est la règle du jeu. Et la vie continue (applaudissements) ». Et Thomas Sankara qui n’était pas dupe non plus de déclarer plus loin : « Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence ». Comme tout cela était bien prémonitoire, il ne sera effectivement pas là à la prochaine conférence. Soit.

 

La dette grecque, le « non » au référendum, les turbulences au sein de l’Union européenne doivent faire réfléchir les Africains quant à la construction de l’Union africaine. Car il appert qu’ils ont bien des leçons à en tirer. Primo : la nécessité de demander aux Africains quels types d’institutions continentales ils veulent pour l’Union africaine. Secundo : la preuve, et cela contrairement à l’engagement des dirigeants africains, que l’Union africaine doit se faire par adhésion en se conformant aux règles de convergence à la fois économiques que politiques. Ce qui suppose la volonté des pays respectifs de consentir aux efforts nécessaires pour en être membres plutôt que d’en être de facto par le simple appartenance au continent africain. Autrement, l’on pourra attendre 2060, 2100, 2500, voire bien plus tard, l’Union africaine ne deviendra jamais une réalité pour les Africains. Du moins, dans son objectif final des Etats-Unis d’Afrique, avec un seul un gouvernement et un seul président. A la suite de la crise grecque, le Premier ministre belge, Guy Verhofstadtn’est pas allé par quatre chemins pour déclarer: «Nous devons tirer les leçons de ce thriller grec. Une union monétaire sans union politique n’est pas durable. Nous allons maintenant changer l’Europe». Cet avis à l’intention de l’Union européenne et de ses dirigeants vaut tout aussi pour l’Union africaine que pour les dirigeants africains.

 

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