SUD-SOUDAN: silence, on tue !

 

SUD SOUDAN Photo HERVE

Je suis plus que jamais préoccupé par la situation au Sud-Soudan. Depuis décembre 2013, ce pays qui a célébré le 9 juillet le 4ème anniversaire de son indépendance, est plongé dans une atroce guerre civile dont nos grands médias font rarement état. Ayant vécu dans ce pays, mes pensées vont vers le peuple du Sud-Soudan, alors qu’il traverse à nouveau une période difficile de sa tumultueuse histoire. Le Sud-Soudan, qui n’était pas encore indépendant, fut le lieu de ma première expérience africaine, en 1989.

 

J’y fus le témoin de la famine, du déplacement et de la guerre et ce fut une période de ma vie que je n’ai jamais pu oublier. Puis, dans les années 90, j’ai vécu aux côtés de jeunes du Sud-Soudan, en Ouganda. J’ai contribué à l’éducation de nombre d’entre eux. Leur espoir de rentrer au pays semblait alors très ténu, mais ils étaient tous, dans leur exil, assoiffés d’études et de connaissances. En les aidant à atteindre leur but, quelques personnes dévouées et moi-même, en Ouganda, nous avions le sentiment de contribuer modestement aux fondations d’une nouvelle et pacifique nation, d’où les graines de la haine tribale auraient été éliminées.

 

J’ai passé l’année 2000 à Rumbek, petite localité du pays dinka, tenue par la SPLA, travaillant pour la branche allemande de l’Ordre de Malte. Je dirigeais un projet qui incluait un hôpital de campagne, lequel offrait des services chirurgicaux, chose unique dans toute la zone “libérée” du Sud-Soudan. J’y fis à nouveau l’expérience de la guerre et de la misère. Je passais une grande partie de mon temps à observer le ciel, afin de réparer l’arrivée d’avions venant du Nord pour larguer des bombes. Je voyais avec tristesse toute une génération privée d’éducation. Encore une fois, je fis tout mon possible pour apporter ma petite contribution. Je donnais un peu de mon temps à la petite école primaire tenue par la mission catholique.

 

Mes efforts permirent aussi à quelques jeunes Sud-Soudanais de Rumbek et d’ailleurs d’être éduqués en Ouganda. Je devais superviser leurs études durant toute la première décennie du XXIe siècle. Je suis fier du succès de certains d’entre eux. Comme eux, j’étais plein d’espoir lorsque le traité de paix de Nairobi fut finalement signé, en 2005. Nous pensions tous que cela marquait le début d’une nouvelle ère, une ère de paix et de stabilité et, peut-être même, pourquoi pas, de démocratie.

 

En avril 2013, j’ai passé une dizaine de jours à Juba, la capitale du nouvel Etat indépendant. Ce que j’y vis m’inspira des sentiments mitigés. La ville connaissait une expansion rapide, des gens venus des quatre coins du monde s’y trouvaient, attirés par la possibilité de faire de l’argent rapidement, la corruption gangrenait tout. Des officiels peu instruits circulaient à bord d’énormes véhicules 4×4 luxueux et flambant neuf. La guerre, et même parfois le nettoyage ethnique, continuaient dans certaines parties du pays, en particulier dans l’Etat de Jonglei.

 

J’eus aussi la tristesse de constater que certains des jeunes que j’avais contribué à éduquer étaient devenus arrogants, voire même ingrats. Personne n’était venu m’accueillir à l’aéroport, le jour de mon arrivée, et personne ne m’y accompagna, le jour de mon départ. Je me demandais, à l’époque, si le Sud-Soudan n’était pas mal parti. Malheureusement, ce qui s’est produit depuis décembre 2013 ne m’a aucunement surpris. La guerre, au Sud-Soudan, a commencé dès 1955. Elle ne s’est interrompue qu’une petite décennie, dans les années 70. Elle ne s’est pas achevée avec l’indépendance, en 2011.

 

La démocratie et les droits de l’Homme n’y ont jamais été mis en pratique : la SPLA, comme j’en fus le témoin dans sa zone libérée en l’an 2000, n’a jamais été guidée par des principes démocratiques. La paix et la stabilité sont désormais un rêve oublié. Une cruelle guerre fratricide semble est en train de détruire cette nouvelle nation. Ses leaders se battent pour le pouvoir et pour le contrôle des richesses immenses générées par l’exploitation du pétrole. La haine tribale est à nouveau à l’ordre du jour. Une fois de plus, des centaines de milliers de Sud-Soudanais ont dû fuir les campagnes pour aller s’entasser dans des camps insalubres dans la périphérie des villes ou même à l’étranger.

 

Des dizaines de milliers d’enfants et d’adolescents ont été raflés pour être transformés en « enfants soldats » au lieu de pouvoir aller à l’école pour préparer le futur de leur pays. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont été massacrés par la soldatesque, leur seul tort était d’appartenir au « mauvais » groupe ethnique. Ces horreurs sont le fait tant des rebelles de l’ancien vice-président Riek Machar que des soldats de l’armée loyale au président Salva Kiir, ou encore de groupes armés plus ou moins contrôlés par les uns ou par les autres. Pour décrire les massacres commis au Soudan-du-Sud, le terme de « génocide » a déjà été utilisé.

 

Les rares nouvelles qui proviennent du Sud-Soudan sont terriblement tristes. Tristes pour le peuple du Sud-Soudan, tristes à cause de tous ces espoirs envolés, tristes à cause de tout le temps et toute  l’énergie investis dans ce pays. Un miracle se produira-t-il? Le Sud-Soudan pourrait-il enfin être sauvé de la voracité de ses leaders assoiffés de pouvoir? Parviendra-t-il à sortir de cet abominable cycle de haine et de violences ? Alors que le plus jeune État de la planète célèbre le 4e anniversaire d’une indépendance durement acquise, j’avoue ne pas être optimiste.

 

Le . Par Hervé Cheuzeville.

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