TOGO – Contre mauvaise fortune sociopolitique, Lomé fait bonne mine

Derrière l’image ancienne de « Lomé, la belle » ou « Lomé, la cité de paix » que la ville cherche à retrouver, se masque actuellement la précarité dans laquelle vivent ses habitants de la capitale du Togo depuis ces deux dernières décennies. Lesquels sont témoins des différentes mutations qu’a subies leur ville. Reportage.

 

 

Spectacle d'adeptes animistes dans le grand marchéSpectacle de danse d’adeptes du vaudou dans le grand marché Assigamè de Lomé.

 

«Ici, à un moment donné, les gens ont compris quelque chose : il faut badigeonner la fierté d’être Togolais. Lomé étant notre façade principale, la ville nous sert aussi de baromètre pour les tendances ». Cette déclaration de monsieur Kpatchagan, professeur de français à la retraite, semble obtenir l’approbation de tous ceux avec qui je partage la table ce midi. Depuis plus d’une demi-heure, je suis à El Shadaï, l’un des grands restaurants en plein cœur de Lomé. Ma conversation suscite le débat sur ce qu’est devenu « Lomé-la-coquette » à la date d’aujourd’hui. De toutes les interventions, il est à retenir que la capitale togolaise subit une lente métamorphose depuis bientôt une décennie. Il suffit de parcourir la ville pour s’en rendre à l’évidence.

 

Conducteur de Zémidjan et une passagèreUn conducteur de Zémidjan et sa passagère à Lomé.

 

A Lomé, quand on veut aller plus vite d’un endroit à un autre, un conducteur de taxi-moto est le moyen de locomotion le mieux indiqué. Car dans la capitale togolaise, un peu partout dans la ville, la circulation est largement dominée par ces conducteurs de taxi-moto, appelés ici « Zémidjan » comme à Cotonou au Bénin voisin. Ils sont aussi une mine d’informations sur la situation sociopolitique réelle du pays. J’apprends avec l’un d’eux pourquoi le déplacement coûte si cher par ces temps. En effet, jusqu’en août dernier, « les araignées » (NDLR : terme utilisé par les Zémidjan pour désigner les agents de la police togolaise) ont mené de fortes représailles contre les vendeurs d’essence frelatée souvent installés aux abords des artères du centre urbain et dans les rues des banlieues. La conséquence de cette mesure : le prix du litre d’essence passe de 500 à 700 francs CFA (NDLR : 1 euro à peu près) et n’est en vente que dans les stations-services. Faut-il faut le préciser, à Lomé, tous les conducteurs de moto, même sans rétroviseur, sont vêtus de leur casque. Contrairement à leurs collègues de certains pays comme le Bénin voisin qui continuent de bouder le port du casque obligatoire.

 

En journée, Lomé qui compte près de 2 millions d’habitants selon le dernier recensement de 2010, vit au rythme qu’on connaît aux capitales de la sous-région : les employés du public comme du privé vont au service à 7 heures –heure locale, les sans-emplois prennent d’assaut les cafétérias et autres places publiques, etc. Ici, surtout aux environs de la plage, la circulation plus ou moins grouillante par endroits, avec le bruit des moteurs de motos et les cris des vendeurs à la sauvette qui hèlent les passants à tue-tête. Les périphéries de la frontière du Ghana maintiennent leurs perpétuelles et intenses activités d’animation. En effet, Lomé est aussi l’une des rares capitales africaines tout comme N’Djamena au Tchad à faire frontière avec un pays, en l’occurrence le Ghana. Quant au grand marché d’Assigamè situé non loin de là, les Nana Benz – femmes commerçantes et de pouvoir ayant bâti leurs fortunes dans la vente de tissus dans la sous-région – continuent d’y régner en maîtresses, même si leurs activités ont été sérieusement plombées par les crises successives que le pays a traversées.

 

Une somptuosité en trompe-l’oeil

Carrefour Colombe de la paixLe carrefour Colombe de la paix à Lomé.

 

Sur le boulevard du 13 janvier, une réalité saute à l’œil de l’étranger que je suis : l’autoroute est jalonnée des deux côtés par des buvettes, boîtes de nuit, vendeurs de friperies…tout cela sur un fond de sonorités ivoiriennes et nigérianes très en vogue ici. Il fut un temps où Lomé attirait en effet tous les amateurs de distraction des capitales voisines de par l’ambiance que la capitale togolaise offrait à travers ses nuits branchées. Mais aujourd’hui, dans les boîtes de nuit, le constat est plutôt à l’inverse, voire triste et désolant. « Asseyez-vous monsieur, les clients vont venir et le show va commencer tout à l’heure », me dit avec un courage indien le gérant de l’une de ces boîtes dans laquelle je me hasarde à m’y rendre. Mais quelques minutes plus tard, il revient me confirmer ce que je comprendrai plus tard. A savoir que le pouvoir d’achat de la population riveraine est faible, dans un Togo où le SMIG est encore à 35.000 francs Cfa. Ces lieux de détente et de plaisir ne font donc de recettes que les week-ends, grâce aux commerçants étrangers et aux voisins Ivoiriens, Ghanéens et Béninois qui viennent profiter du caractère hospitalier et sécurisé de Lomé.

 

 

La reprise économique du Togo ne semble par conséquent pas toucher la majorité des Togolais. Loin s’en faut. Lomé soigne d’abord son apparence en attendant des lendemains meilleurs. Comme pour aller à contre-courant de la vieille sentence selon laquelle « l’habit ne fait le moine ». Ce reflet somptueux que donnent les rues de Lomé la nuit est quelque peu trompeur d’un vécu pas très reluisant des citadins de la capitale togolaise. Joël Egah, du reste, ne dément pas : « le Togolais aime bien s’habiller, mettre un costume d’apparat, même s’il vit dans des conditions précaires ».

 

L’on ne peut effectuer une sortie de nuit à Lomé sans être particulièrement frappé par le nombre impressionnant de jeunes filles qui font le trottoir. De toutes les formes et de tous les teints, elles envahissent les grandes artères de la ville, exécutant des va-et-vient jusqu’au petit matin. Elles sont, aux dires de certains confrères que j’ai rencontrés, « l’une des nombreuses conséquences d’un exode rural dû à la concentration et à la centralisation de toutes les structures de l’Etat, des entreprises à Lomé. Quand dans les localités éloignées, nos parents se voient débordés par la charge de la garde des enfants, ceux qui tendent vers la maturité sont envoyés se chercher à Lomé ». Hormis, bien entendu, les prostituées venant des pays comme le Ghana, le Nigeria, le Liberia ou la Sierra Leone.

 

Pour nombre de Togolais, le pouvoir en place, il faut le reconnaître, fait de son mieux pour la libéralisation de plusieurs secteurs. « De nos jours, il y a un retour de la liberté de distraction. On constate une tendance qui transforme la ville de Lomé en une plaque tournante d’affaires, de relations internationales. Pour preuve, on compte neuf foires et salons internationaux organisés à Lomé entre septembre et décembre. On peut mentionner aussi la dépénalisation de la presse depuis la fin du règne de Eyadéma-père », confie l’un d’eux.

 

 Et pourtant, les pages de l’histoire de Lomé sont belles

Boulevard du 13 JanvierLe boulevard du 13 Janvier à Lomé.

 

L’ère où « Lomé-la-belle » attirait beaucoup de monde semble bien révolu. Les années où Afia Mala, Bella Bello et autres faisaient virevolter Lomé appartiennent désormais à de l’histoire ancienne. L’économie de la capitale de l’ancien protectorat allemand a connu jusqu’à la fin de la décennie 1980, une époque florissante. Les légendaires Nanas Benz ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes aujourd’hui. La ville de Lomé, appellation francisée de ce qui était au départ en langue nationale Ewé, Alotimè (arbre dont les buchettes servent de cure-dent), a subi de plein fouet les conséquences du vent de la Conférence des forces vives de la nation des années 1990 et de la dévaluation qui a soufflé dans les pays francophones en 1994, en particulier ceux de l’Afrique de l’Ouest. Sans compter la longue crise sociopolitique due au déficit démocratique dans le pays et qui a, en son temps, contraint l’Union européenne (UE) à suspendre ses relations économiques durant une quinzaine d’années du temps du président Gnassingbé Eyadema.

 

Il faut attendre 2005, après le décès d’Eyadéma (NLDR : le père de l’actuel président Faure Gnassingbé), pour constater une lente reprise des activités économiques avec la reprise de la coopération économique de l’Union européenne. Malgré les efforts du gouvernement pour stimuler la productivité, les autochtones ne se lancent quasiment pas dans le grand commerce. Ce terrain est laissé aux investisseurs étrangers surtout des Libanais qui sont d’ailleurs propriétaires de la plupart des buildings et autres grands édifices commerciaux de la ville. Pratiquement tous ceux qui ont abordé le sujet avec moi tiennent la même version : « Le Togolais n’est pas commerçant. Il fait des métiers manuels ou de services». Même si à la maison ça ne va pas, le Togolais de Lomé se murmure le fameux proverbe de chez lui : « quel que soit le bonheur ou la douceur de la terre d’accueil, ça ne peut jamais remplacer la terre natale ».

Plage de Lomé et ses cocotiersLa plage de Lomé et ses cocotiers battus par la brise marine.

A lire aussi:

 

CENTRAFRIQUE – Jours tranquilles et dépaysement à Bangui, qu’ils sont loin maintenant…

 

BENIN – La Pendjari, un éden béninois

 

TOGO – Kpalimé, à la découverte des splendeurs naturelles

Commentaires