BURKINA / TEMOIGNAGE – L’« ami » Thomas Sankara que je n’ai jamais connu…

Dans mes souvenirs de journaliste, il restera toujours ce rendez-vous manqué avec Thomas Sankara comme une grande déception. En effet, je n’ai jamais rencontré personnellement le Capitaine-président Thomas Sankara cependant que j’en avais l’occasion. Mais j’ai en revanche eu la chance de connaître ses parents, et de devenir l’un de leurs intimes parmi les intimes. Voire !

 

Feu Capitaine-président Thomas Sankara dit "Thom Sank, le Capitaine-peuple".Feu Capitaine-président Thomas Sankara dit « Thom Sank, le Capitaine-peuple ».

J’évoque assez souvent cette rencontre que je devais avoir avec feu le président Thomas Sankara du Burkina Faso et qui n’a jamais eu lieu avec beaucoup d’amertume dans mes souvenirs de journaliste. Alors que j’avais déjà fait la moitié du chemin presque, de Cotonou à Parakou, je m’étais réveillé le lendemain en apprenant la nouvelle de son assassinat. Alerté par la grande tristesse qui s’était subitement emparée des hommes et des femmes dans les rues de la grande métropole du Nord du Bénin, tandis que je m’apprêtais à poursuivre ma route vers Ouagadougou. Mon voyage s’arrêta donc à Parakou ce 15 octobre 1987.

 

A Tanguiéta où je suis né, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière du Burkina Faso, en allant vers Fada NGourma, nous écoutions souvent bien plus aisément Radio Burkina que Radio Bénin. C’est donc tout naturellement que nous suivions les tribulations de la vie sociopolitique de la Haute-Volta qui allait devenir le Burkina Faso (le pays des hommes intègres) à la faveur de la révolution du 4 août 1983 et sous la houlette de son porte-drapeau, le capitaine Thomas Sankara. Le personnage tranchait bien autant par son charisme que par son discours avec tous les acteurs politiques de son époque pour passer inaperçu. Avant que les médias ne le fassent connaître au grand public, nous aimions déjà Thomas Sankara et nous nous reconnaissions en ses idéaux. Quand on est intègre, on ne peut en effet pas tenir un discours autre que celui-là de Thomas Sankara, surtout quand on a des origines qui vous ont permis de voir ou de côtoyer de plus près la souffrance des populations rurales en Afrique. Et au-delà des actions politiques du tandem Thomas Sankara-Blaise Compaoré, leur amitié nous paraissait comme un modèle d’exemplarité. A telle enseigne qu’au sein de notre génération, il y avait des cercles d’amis parmi lesquels chaque membre portait le nom d’un de ces jeunes officiers burkinabé de la révolution du 4 août : Thomas Sankara, Blaise Compaoré, Henri Zongo, Jean-Baptiste Lingani, etc. Jusqu’à ce tristement fameux 15 octobre 1987.

 

Thomas-Sankara PHOTO 1

J’ai déjà antérieurement parlé de ma rencontre avec Blaise Compaoré alors qu’il était encore président dans un article.

BURKINA – Comment j’ai rencontré le président Blaise Compaoré face à face

C’est également à cette occasion que je me fis le devoir d’aller connaître le vieux Joseph Sankara et son épouse. Et j’eus, par un heureux hasard, la chance de rencontrer tous leurs enfants. Nous étions en septembre 1991. Soit quasiment quatre ans après mon rendez-vous manqué.

 

A ce jour, je me pose toujours la question de savoir pourquoi et comment le vieux Joseph Sankara et son épouse m’ont adopté. Tout comme si j’étais un membre de la famille Sankara. Mais je l’ai pris comme un immense honneur. Puis, mes visites à leur endroit à chacun de mes passages à Ouagadougou furent plus régulières ainsi que mes entretiens. Le vieux Joseph Sankara en particulier avait décidé que j’étais dorénavant l’ami de feu Thomas Sankara. Et à chaque fois que je passais le voir dès que je débarquais à Ouaga, il me posait l’immanquable et incontournable question : « es-tu allé saluer ton ami » ? A mots couverts et en langage africain, il me demandait ainsi si j’étais allé rendre une visite à la tombe de Thomas Sankara dans le cimetière Dagnoën de Ouagadougou où il nous est indiqué à ce jour qu’il est inhumé. Toutes les fois que je me rendais chez les Sankara, la question était immuable. Parfois je devais l’affronter alors que je venais à peine de débarquer de l’avion le soir même et n’avais juste fait que quelques minutes à l’hôtel pour poser ma valise. Je dois confesser que, à maintes reprises, je fus contraint de mentir au vieux Sankara contre mon gré en lui répondant par l’affirmative lorsque je n’étais pas encore allé sur la tombe de Thomas Sankara. Et le lendemain matin, je me précipitais au cimetière comme pour être en accord avec ma conscience.

 

Joseph Sankara et son épouse, les parents de feu Thomas Sankara.Joseph Sankara et son épouse, les parents de feu Thomas Sankara.

Joseph Sankara m’a parlé de Thomas Sankara et de Blaise Compaoré. Mais beaucoup plus de feu Capitaine-président Thomas Sankara. De nos différents entretiens, je retiens encore quelques belles anecdotes. Il y a notamment celles concernant les visites du président Jerry John Rawlings du Ghana et grand ami du président assassiné et de feu Mouammar Kadhafi de la Libye au domicile familial, l’affaire de l’achat de la Motobécane Peugeot du vieux Sankara et j’en passe.

 

Bien d’autres personnes qui ont rencontré ou côtoyé Thomas Sankara et que j’ai croisées me firent également leurs legs d’anecdotes ou d’informations le concernant. Comme par exemple mon ami et confrère Pierre-Claver Ouédraogo – président des artistes et musiciens burkinabé à l’époque – qui, nommé Conseiller en communication de Thomas Sankara quasiment une semaine avant son assassinat – dut s’enfuir au Ghana, puis s’exiler en Côte d’Ivoire avant de s’installer au Bénin. En dépit des assurances de ses parents qu’il pouvait rentrer de son exil, c’est moi qui finis par le convaincre de regagner son Burkina natal. Convaincu que le régime de Blaise Compaoré était loin des années de braise au cours desquelles les Sankaristes et autres proches étaient surveillés comme de l’huile sur le feu.

 

Quand on a eu l’occasion d’entendre des gens venant d’horizons divers qui ont connu Thomas Sankara vous parler de lui, on ne peut pas laisser dire à la postérité que ce personnage apparaît comme un mythe pour la jeunesse africaine, bien loin de la réalité de l’homme et du chef d’Etat qu’il fut. Ce serait tout simplement une insulte au sacrifice de sa personne et à son action d’homme d’Etat au service de son peuple. L’homme n’était pas certes un Saint, sans aucun défaut. Car la perfection n’est point humaine. Mais dans le cas d’espèce de Thomas Sankara, il ne s’agit point de vouloir subitement comparer ou transformer un certain Idi Amin en un certain Mahatma Gandhi.

 

Tombe Thomas Sankara

Lors de mon dernier voyage au Burkina Faso en 2011, je n’ai pas eu droit à mon immuable questionnement. Le vieux Joseph Sankara et son épouse étant décédés. Je ne me suis pas fais faute cependant de me rendre au domicile familial. J’y ai rencontré le benjamin des Sankara dont la ressemblance avec Thomas est, soit dit en passant, on ne peut plus frappante. Ainsi qu’il est de coutume dans nos lointaines traditions africaines, il est devenu le gardien de la maison familiale, pour ainsi dire. Nous avons échangé, d’autant que cela faisait longtemps que je n’étais plus repassé. Et ainsi que je le fais chaque fois que je rentre chez moi à Tanguiéta sur la tombe de mes parents, j’ai pu m’incliner sur celles de mon vieux Joseph Sankara et de son épouse. Aussi curieux que cela puisse paraître, ils sont enterrés exactement comme mon père et ma mère le sont, l’un à côté de l’autre. Par contre, je ne suis pas allé saluer mon « ami » Thomas Sankara. Je me suis fait une excuse : je n’étais pas seul et nous nous ne faisions que transiter par Ouaga en route vers le Bénin.

 

Bien des livres ont été publiés à propos de Thomas Sankara. Il n’empêche qu’il y aura toujours matière à écrire sur la vie et l’œuvre de ce grand dirigeant africain, et qui plus est l’un des plus panafricanistes du continent. Je pourrais, du reste, un jour peut-être en ajouter un à cette liste d’ouvrages. Tant il y a encore beaucoup à dire à ce sujet. Comme quoi, même mort, il n’a pas fini de nous étonner et de nous parler longtemps après. En effet, les grands hommes ne meurent jamais. Et tel est le cas de mon « ami » que je n’ai jamais connu.

 

Par Marcus Boni Teiga

 

 

 

A lire aussi:

 

BURKINA – « Nous avons réglé nos comptes à la manière burkinabè », Michel Kafando à la nation

 

BURKINA / GESTION DU COUP DE FORCE DU RSP – Chefs de corps promotionnaires de l’armée burkinabé, chapeau !

 

BURKINA – Il faut libérer le Premier ministre Yacouba Isaac Zida !

 

BURKINA – Une médiation de la CEDEAO qui ne satisfait que les Pro-Compaoré et les putschistes

 

BURKINA FASO – L’inacceptable coup de force du RSP qui fait tomber les masques

Commentaires