ETATS-UNIS D’AFRIQUE – Mythe dépassé ou rêve à réaliser?

L’idée d’une fédération des Etats-Unis d’Afrique remonte bien avant les indépendances africaines. Mais plus de cinquante ans après, sa réalisation est en butte à maints obstacles. Sans pour autant laisser indifférentes aussi bien les anciennes que les nouvelles générations d’Africains.

 

L'ancien président Thomas Sankara assassiné en 1987 parce que ses idées et sa vision panafricanistes dérangeaient plus d'un.L’ancien président Thomas Sankara assassiné en 1987 parce que ses idées et sa vision panafricanistes dérangeaient plus d’un.

 

L’idée de créer les Etats-Unis d’Afrique est née du panafricanisme. Il s’agit d’un mouvement politique et culturel dont la philosophie est d’unir les Africains d’Afrique et les descendants hors d’Afrique. Edward Wilmot Blyden, universitaire, écrivain, diplomate et homme politique originaire de Saint-Thomas dans les Caraïbes est considéré comme le précurseur de ce mouvement. D’autres figures du monde noir comme l’avocat trinidadien Henry Sylvester Williams et le journaliste jamaïcain Marcus Garvey, en ont été les principaux porte-étendards à travers le monde. A ces grandes figures, il faut ajouter celles du mouvement afro-américain de la « Negro Renaissance » à l’instar de Langston Hugues, de Claude Mac Kay, de Cuntee Cullen, d’Alan Locke, de William Dubois et du mouvement de la « Négritude » en France comme Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon Gontran Damas.

 

Il faut rallumer la flamme du panafricanisme

 

Si le panafricanisme n’est pas né en Afrique, il a cependant été porté par des personnalités politiques africaines. Ce sont les anglophones Kwame N’Krumah du Ghana et Nnamdi Azikiwé du Nigeria qui en ont été les premiers apôtres, du fait même des origines anglo-saxonnes du panafricanisme. Mû par l’idéal d’un continent fédéré contrairement à la balkanisation actuelle, le mouvement a conquis bien d’autres intellectuels et dirigeants d’Afrique.

 

Avec l’accession à l’indépendance au début des années 60, certains pays ont donc essayé de se regrouper. Ainsi, en Afrique de l’ouest, la Guinée de Sékou Touré et le Ghana de Kwame N’Krumah ont formé l’Union Guinée-Ghana tandis que le Sénégal et le Mali (ex-Soudan français) ont créé la Fédération du Mali. A l’opposé de ces deux regroupements, celui de l’Oubangui en Afrique centrale sous la houlette de Barthélémy Boganda et plus tard David Dacko de Centrafrique est resté mort-né.

 

Suivant le mot d’ordre de Kwame N’Krumah : « l’Afrique doit s’unir », le « Groupe de Casablanca » (Ghana, Egypte, Tunisie, Maroc, Libye, Guinée-Conakry, Soudan, Mali et Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) s’est mis en place en 1961 grâce au concours de Gamal Abdel Nasser d’Egypte. Mais il s’est heurté aux manœuvres géopolitiques des anciennes puissances coloniales dans la mise en œuvre de son projet de grand regroupement. Qui pis est, l’ex-Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS) n’a pas cru devoir soutenir cette initiative. En quête elle aussi de zones d’influence dans le contexte de guerre froide de l’époque. A la suite du « Groupe de Casablanca », le « Groupe de Monrovia » né sous le tandem Félix Houphouët-Boigny de Côte d’Ivoire et Léopold Sédar Senghor du Sénégal a fait également long feu.

 

Ces différentes tentatives de regroupements ont échoué, car les querelles de leadership ont très tôt eu raison de la volonté politique des protagonistes. Sans compter la faiblesse ou l’absence de bases juridiques des entités formées et la politique de « diviser pour régner » des anciennes puissances coloniales. L’Union Guinée-Ghana n’était fondée que sur l’engagement et la profession de foi de ses deux dirigeants alors que face aux fédéralistes Léopold Sédar Senghor et Modibo Keita, le général Charles de Gaulle a fait pression sur Félix Houphouët-Boigny pour qu’il quitte la Fédération du Mali de laquelle se sont vite retirés la Côte d’Ivoire, le Bénin (ex-Dahomey), le Burkina Faso (ex-Haute Volta). Félix Houphouët-Boigny sera aussi au centre des querelles de clochers entre francophones et anglophones dans les différentes tentatives de regroupement, et montré du doigt comme étant au service de la France.

 

L'ancien président Kwame N’Krumah du Ghana, l'un des précurseurs des Etats-Unis d’Afrique (Photo Wikipédia).L’ancien président Kwame N’Krumah du Ghana, l’un des précurseurs des Etats-Unis d’Afrique (Photo Wikipédia).

Les échecs répétés des tentatives de regroupement n’ont néanmoins pas émoussé la détermination du président Kwame N’Krumah (précurseur des Etats-Unis d’Afrique dans sa forme moderne et actuelle). Dès mars 1963, lors de la rédaction de la charte instituant l’Organisation de l’unité africaine (OUA), il va se battre envers et contre tous pour que soit pris en compte la mise en place d’un gouvernement central africain. A sa grande déception malheureusement. Et pour cause, ils ne sont pas nombreux ceux qui sont prêts à céder leurs prérogatives de chefs d’Etat au profit d’un grand dessein d’unification du continent. L’OUA restera ainsi plus un syndicat des chefs d’Etat qu’une véritable institution d’intégration jusqu’à sa disparition.

 

L’Afrique en panne de leadership

 

Après la mort de Kwame N’Krumah en 1972, le flambeau du panafricanisme va s’éteindre. Il sera plus tard rallumé par le jeune et révolutionnaire président Thomas Sankara du Burkina Faso à la faveur de son avènement au pouvoir en 1983. L’enthousiasme qu’il a suscité en portant haut ce flambeau a été à la mesure de la déception des Africains après son assassinat en 1987. Faute de leader charismatique pour incarner l’idéal du panafricanisme, le guide libyen Mouammar Kadhafi a pris le relais de Thomas Sankara, avec l’ambition inavouée de devenir le premier président des Etats-Unis d’Afrique. Même s’il n’avait pas les capacités intellectuelles et le charisme de ses prédécesseurs, il avait l’ambition et la volonté politique. A coup de pétrodollars libyens, il réussit à faire adopter en 1999 la déclaration de Syrte créant l’Union africaine sur les cendres de l’OUA. Et en 2002, au sommet de Durban en Afrique du Sud, l’Union africaine est finalement portée sur les fonts baptismaux, sur la base d’institutions inspirées de l’Union européenne.

 

Lors d’un sommet désormais mémorable des chefs d’Etat et de gouvernement d’Afrique à Accra au Ghana du 25 juin au 4 juillet 2007, Mouammar Kadhafi fait tout ce qui était en son pouvoir afin qu’un gouvernement central africain soit créé dans l’immédiat. Une bataille que les partisans du gradualisme ont gagnée au détriment de ceux qui étaient pour sa concrétisation immédiate. L’ex-président malien et premier président de la Commission de l’Union africaine, Alpha Oumar Konaré, dira que « la bataille pour les Etats-Unis d’Afrique est la seule capable d’apporter des réponses aux problèmes des populations africaines ». Avant d’ajouter que « le chemin à parcourir pour y arriver est encore long ».

 

Depuis, l’Union africaine a quasiment du plomb dans l’aile. Elle peine à évoluer graduellement vers les Etats-Unis d’Afrique. Edem Kodjo, ancien secrétaire général de l’OUA et ancien Premier ministre du Togo a d’ailleurs déclaré à cet effet que « l’intégration ne se fait pas uniquement par l’économie. Elle est aussi le fait du politique. Or, au niveau de l’Union africaine, si le dossier est ouvert, il n’avance pas ».

 

En effet, le poids des anciennes puissances coloniales dans la vie politique africaine est toujours aussi manifeste. Et les susceptibilités entre dirigeants africains quant au leadership sont toujours aussi vivaces. En l’absence d’hommes d’Etat charismatiques pour porter cet idéal, la flamme du panafricanisme pourrait bien s’éteindre encore une fois. Au demeurant, avec la mort de Mouammar Kadhafi, seule une volonté populaire et manifeste de la société civile africaine pourrait effectivement faire avancer le processus de manière significative. D’autant que c’est plus au sein de cette société civile que dans la classe politique africaine qu’on compte aujourd’hui les ardents défenseurs du panafricanisme et des Etats-Unis d’Afrique. Et malheureusement, elle n’a quasiment pas voix au chapitre du point de vue politique dans la construction des futurs Etats-Unis d’Afrique. A elle donc de s’imposer comme une alternative crédible à la réalisation de ce qui est jusque-là apparu comme un mythe ou un rêve dépassé. Les politiques ayant montré leurs limites.

 

Par Marcus Boni Teiga

 

Source : Africa 24 Magazine

 

 

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