BENIN / PRESIDENTIELLE 2016 – Pourquoi les Béninois doivent rester très vigilants…

 

L'homme d'affaire et milliardaire béninois, Patrice Talon, la "bête noire" du président Boni Yayi.L’homme d’affaires et milliardaire béninois, Patrice Talon, la « bête noire » du président Boni Yayi.

Dans le moutonnement cotonneux de la présidentielle de février 2016 au Bénin, la classe politique nationale, toutes tendances confondues, assiste sans doute avec une certaine inquiétude à l’irruption des opérateurs économiques dans le jeu politique. Du coup, le terrain politique cesse d’être leur chasse gardée pour devenir un champ ouvert aux acteurs économiques aussi. Lesquels pourraient même, si l’on n’y prend garde, faire une espèce d’OPA sur la politique qui est, a priori, l’affaire des partis politiques. Mais qu’à cela ne tienne, les acteurs politiques béninois n’auront qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Aucun électeur béninois ne s’en serait plaint si, par ailleurs, le contexte de tension qui couve au Bénin, les ressentiments accumulés au cours de ces dernières décennies et trop longtemps refoulées sont autant d’ingrédients qui font du déroulement et de l’issue de cette présidentielle une équation à plusieurs inconnues. A haut risque aussi, il faut bien l’avouer.

 

Si jusque-là, toutes les échéances du genre s’étaient toujours soldées par un apaisement en dépit des graves irrégularités qui ont été parfois constatées pour certains scrutins, le Bénin doit ce climat apaisé plus à la résignation coalisée des électeurs et des leaders politiques qu’à leurs irréprochables transparences. Et la grande inconnue actuelle reste à savoir comment réagiraient les Béninois à l’organisation et à la proclamation des résultats du scrutin présidentiel de 2016. Eu égard aux différents acteurs engagés et aux différents enjeux.

 

Dans une précédente Lettre ouverte à Patrice Talon, j’avais déjà exprimé le fond de ma pensée concernant l’engagement en politique de mon richissime compatriote et homme d’affaires. Et, pour mémoire, je disais notamment ceci à son propos:

 

« Primo : que vous le veuillez ou non, vous êtes comptable quelque part du bilan désastreux du Président Boni Yayi. D’autant plus que vous avez vous-même personnellement reconnu avoir financé ses différentes campagnes électorales…Vous ne pouvez donc pas vous en tirer à si bon compte, en vous dédouanant de ce qu’il a pu faire par la suite ; même si le responsable au premier chef demeure Boni Yayi en personne. Tout comme j’insiste et persiste à dire que ses différents ministres et autres collaborateurs, à divers niveaux, le sont tout autant, et qu’il serait vraiment trop facile qu’en fin de mandature tout ce monde, en quête d’une nouvelle virginité politique, retourne subrepticement sa veste et dit aux Béninois : « nous n’avons rien fait, c’est Boni Yayi et lui seul, tout seul » !

 

Secondo : si votre éventuelle candidature venait à être confirmée, vous donneriez ipso facto raison au président Boni Yayi : lequel, il faut oser le dire, a tenté par tous les moyens de vous mener la vie dure. Ce n’est que pur euphémisme de ma part, j’en conviens. La sulfureuse affaire dans laquelle vous avez été accusé d’avoir voulu l’empoisonner ou d’avoir voulu fomenter un coup d’Etat, les démêlées de vos sociétés avec l’Etat béninois sont autant d’exemples pour nous le rappeler avec fracas. Sans compter que vous êtes actuellement contraint à l’exil à Paris en France, en dépit du semblant de réconciliation annoncée entre Boni Yayi et vous. Par votre candidature, vous donneriez l’impression que vous accordez bien peu d’intérêt pour votre pays au profit de vos propres affaires.

 

Tertio : Un homme, en compte trois (3) dans nos anciennes traditions africaines et je m’arrêterai là. Et de trois, j’ai l’intime et profonde conviction qu’une éventuelle candidature de votre part rallierait davantage de Béninois qu’il n’y en a, à l’heure actuelle, dans le camp de Boni Yayi, y compris ceux même qui lui sont aujourd’hui encore particulièrement hostiles. Il lui serait, par voie de conséquence, plus loisible de dire aux Béninois que la preuve est bien là, tangible et réelle, qu’il avait raison d’user de tous les moyens pour leur prouver que vous n’aimez pas votre pays. Et la conséquence, aux élections, se traduirait par le rejet massif de votre candidature si on ne vous accusait pas de vouloir provoquer le chaos dans le pays. Car, ne vous y méprenez pas, cher concitoyen : si vous continuez à bénéficier d’une quelconque empathie du fait du comportement du régime Boni Yayi à votre égard – comportement qui a pu certes sembler, à un moment, relever de la persécution – il n’en sera plus de même si vous étiez candidat. Vous comprendrez bien, à mots couverts, où je veux en venir ».

 

Depuis ce temps, les rumeurs se sont muées en évidences, puisque Patrice Talon lui-même, dans nombre d’interviews, a annoncé à mots couverts sa candidature à la présidentielle de février 2016 au Bénin. Dans une interview à Jeune Afrique, on peut lire notamment: « Lui qui nous assurait, en décembre 2014, ne pas être tenté par la politique a changé de discours. Il ne nie pas avoir pesé de tout son poids dans la campagne pour les élections législatives du mois d’avril et lorgne maintenant la présidentielle de 2016, à laquelle Thomas Boni Yayi n’a pas le droit de se représenter. Sera-t-il candidat ? « Oui, je l’envisage ». Des mouvements de soutien à sa candidature se sont constitués çà et là à travers le Bénin. Et même s’il semble surfer sur une vague de popularité, je m’en voudrais de ne pas attendre le moment où il sera effectivement élu président de la République, avant croire que le rejet dont j’ai parlé plus haut a été démenti. Soit.

 

On a point besoin d’être surdoué pour comprendre la raison de l’indignation du Professeur Victor Topanou lorsqu’au lendemain de l’élection du bureau de l’Assemblée nationale, il parlait de Patrice Talon, en écrivant:  La télécommande de Paris : entre honte et indignité. Et en déclarant notamment: « C’est la première fois qu’il se dit aussi officiellement que nos députés de l’opposition sont manipulés par un seul homme et que ces derniers ne réagissent point. En effet, lorsqu’il y a quelques années, le régime de Yayi accusait les opposants d’aller recevoir des instructions à Paris, tout le monde avait crié à la « Talonphobie » ; moi y compris ». Ainsi s’exprimait donc Victor Topanou, ancien ministre de la Justice du Bénin, ancien Secrétaire général et Porte-parole du Gouvernement. Si toute notre classe politique, du moins la majorité de l’opposition actuelle, se trouve à la solde de Patrice Talon, comment diantre voudrait-on qu’il ne se présente pas à l’élection présidentielle de février 2016 ? Mieux, pourquoi voudrait-on qu’il ne soit pas élu? Mais alors, je le dis et je le répète d’avance, ce serait sans ma voix.

 

Avant de revenir sur le mobile essentiel de mon propos, je me réjouis de pouvoir aussi citer en appui à mon analyse antérieure, l’Archevêque de Cotonou et Président de la Conférence Episcopale du Bénin à travers ce que les Béninois ont découvert comme la Lettre de Mgr Ganyé à Patrice Talon et Sébastien Adjavon. Une lettre qui a défrayé la chronique nationale pendant un certain temps. A travers celle-ci, le prélat a émis le voeu que ces deux « grands opérateurs économiques » pour notre pays ne se mêlent pas de politique. Et, à mon sens, il a eu raison de le faire, dans la position qui est la sienne, et pour l’histoire. Même s’il n’en reste pas moins que les deux personnes susmentionnées sont libres d’exercer leur droit citoyen comme elles l’entendent. Soit.

 

Ajavon Sébastien Germain, un advesaire de taille.Ajavon Sébastien Germain.

 

Tous ces deux opérateurs économiques ont été persécutés par le régime du président Boni Yayi avec un acharnement à nul autre pareil. Mais est-ce une raison suffisante pour se porter candidat en remplacement du celui-ci au fauteuil de président de la République ? Ma réponse est sans ambages : non. A la décharge de Sébastien Adjavon, on pourrait dire qu’il avait déjà des ambitions présidentielles depuis toujours et qu’il n’a retiré sa candidature à la présidentielle passée de 2011 qu’à la dernière minute. Ce qui n’est absolument pas le cas de Patrice Talon qui a, du reste, reconnu avoir financé cette même élection pour le compte de Boni Yayi. Et c’est sur ce point que je voudrais surtout m’appesantir.

 

J’ai souvent dit, je persiste et signe, que cette présidentielle de 2011, présentée comme un KO dès le premier tour, fut l’un des hold-up électoraux les plus patents jamais réalisés en Afrique. Pour ma part, il restera que c’est Me Adrien Houngbédji qui est arrivé en tête de cette élection. Et rien ne pourra me persuader du contraire, encore moins me faire dire le contraire. En son temps, j’avais cru devoir m’ouvrir face à la situation à certains dirigeants de l’Union fait la Nation (UN), par les voies qui étaient les miennes. Et pour l’histoire, je reviendrai un jour là-dessus. Car il est inadmissible de laisser transcrire dans les pages des annales de l’histoire de notre pays un mensonge aussi énorme que celui des résultats qui ont été proclamés à l’occasion.

 

En attendant, je ne me ferais pas faute, si j’avais l’insigne honneur de rencontrer Me Adrien Houngbédji, de lui demander pourquoi il n’a pas résisté, et persister en son temps. Au nom de la paix et de la cohésion sociale ? Pourquoi a-t-il laissé la méchanceté et la « béninoiserie » de certains de ses adversaires qui ont une haine viscérale pour lui, le priver de sa victoire annoncée ? On ne fera pas machine arrière sur cet événement. Cependant, c’est fort de cette mauvaise expérience que les Béninois devraient rester très vigilants non seulement  quant au contrôle du processus électoral de la présidentielle de février 2016, mais également sans concession sur la moindre des tricheries que ce soit. Pour que plus JAMAIS, ni une CENA ni une Cour constitutionnelle ne nous offrent le spectacle grand-guignolesque de 2011.

 

Un ami français m’a dit un jour : « Ton pays, le Bénin, est à vendre ». Et j’ai bondi avec l’intention de lui asséner une bonne paire de gifles, piqué par ce sentiment d’amour-propre qui, lorsqu’il est touché, vous dote d’une force surnaturelle capable de soulever même des montagnes. Mais son âge me retint dans mon action. Et faisant tout comme si je n’étais point courroucé, je lui ai répondu : « Ah bon ! C’est la meilleure : mon pays, le Bénin, est à vendre. Comment donc est-ce possible » ? Il m’a répondu en me regardant d’un air goguenard : « Oui, mon bonhomme. Les électeurs béninois sont des fourbes et des couards qui ne courent qu’après l’argent, et après ils veulent se plaindre de la gestion du pays…Vous n’aimez pas votre pays, vous aimez l’argent, l’argent et l’argent seulement. Même un étranger qui mettrait autant d’argent que nécessaire achèterait ton pays…Aucun pays en Afrique de l’Ouest ne vous ressemble en cela. Ce qui intéresse, c’est l’argent et pas le travail. Vous seriez même prêts à vendre votre pays pour de l’argent ». 

 

Quand la nuit tombée, et revenu de ma colère, j’ai médité sereinement notre entretien. Somme toute, je me suis dit finalement qu’il n’avait pas si tort que ça. Après la « Traite des nègres » le commerce le plus florissant en Afrique et particulièrement au Bénin est ce qu’il est dorénavant convenu d’appeler la « Traite des électeurs ». Qui sont ceux qui ont juré tous leurs dieux aux Béninoises et aux Béninois que Boni Yayi était la panacée pour le Bénin ? Qui sont ceux qui ont chanté ses louanges comme le nouveau messie pour le Bénin ? Qui sont ceux qui ont financé ses campagnes? Qui sont enfin ceux qui ont dit aux Béninoises et aux Béninois: « ça doit changer ! ça va changer ! ça peut changer ! » et que « Avec Yayi, Ya na Yi » (la souffrance prendra fin, en langue fon) plus poétiquement  et que le Bénin deviendrait comme par magie un « pays émergent » ? Où sont-ils donc passés tous ceux qui se vantaient d’avoir emmené Boni Yayi au pouvoir ? Ont-ils rendu des comptes au peuple béninois pour cela, avant même de venir derechef proposer à ce même peuple leurs meilleurs chevaux pour 2016 ? Lorsqu’on est un leader et qu’on oriente mal le peuple, on assume les conséquences qui en résultent. Quand on commet des erreurs, on les assume, on s’excuse et on demande pardon d’abord !

 

Comme beaucoup d’autres Béninois, j’observe avec une grande tristesse et désolation comment toutes ces personnes qu’un minimum de bon sens, d’éthique ou de respect du peuple béninois aurait dû retenir ou empêcher de s’adresser encore à ce même peuple béninois – tant on les a vues à l’œuvre dans ce pays -, et qui, sans scrupules et sans vergogne, s’évertuent vaille que vaille  à se recycler politiquement ou se faire un peu de « monnaie politique ». En passant le plus clair de leur temps à leur nouvel office qui est de nous présenter les meilleurs candidats pour le Bénin de l’après-Boni Yayi. Si cela s’appelle du courage, c’est bien le courage de la honte. Et la glorieuse patrie des Bèhanzin, Bio Guerra et Kaba, à cette allure, risquerait  bien un jour d’être ensevelie sous une montagne de honte plus haute que le Kilimandjaro.

 

Le président du Bénin, Boni Yayi.Le Président du Bénin, Boni Yayi.

 

En tout état de cause, les Béninoises et les Béninois doivent faire montre d’un état de veille permanent et résister à la tentation de l’argent, afin de sanctionner par leur vote tous les acteurs sociopolitiques coresponsables de la gestion calamiteuse du régime Yayi. En fonction principalement de leurs responsabilités, à différents degrés. Au nombre de ces personnes, il y a évidemment – quel qu’il soit – le candidat des Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE) qui a dirigé notre pays ces dernières années.

 

Ce serait illogique et absurde qu’on confie encore la gestion de notre pays à cette coalition FCBE, sans intermède, après les dix années catastrophiques qu’elle vient de faire vivre aux Béninoises et aux Béninois. Il y a ensuite le candidat Patrice Talon dont les relations troubles et opaques avec son ex ami Boni Yayi ont plus qu’affecté, et disons carrément, empoisonné (cette fois pour de vrai) la marche de notre pays. Et enfin, le candidat Pascal Koupaki qui a longtemps été le gestionnaire du régime Yayi-FCBE et consorts jusqu’à une date récente. A ces trois principaux acteurs, il conviendrait d’ajouter tous les proches collaborateurs du régime Yayi-FCBE qui ont cru devoir quitter le bateau ivre des FCBE, en pleine tempête, avant qu’il n’arrive  au bout  de sa navigation à vue. Après avoir longtemps et largement profité du système avant de se déclarer des soi-disant farouches opposants à la dernière minute.

 

C’est, du reste, la moindre des sanctions qu’ils méritent. Il s’agit pour les Béninoises et les Béninois de faire en sorte que, dorénavant, n’importe quel égarement dans l’action publique ne soit assortie d’aucune impunité. En guise d’exemple pour l’avenir. Pour que certains hommes politiques cessent de croire qu’il suffit de jeter des billets de banques aux électeurs pour qu’ils se ruent là-dessus et que leurs cerveaux cessent automatiquement de fonctionner.

 

Avant de conclure mon propos, je tiens à souligner qu’il ne faudrait guère se méprendre point sur ma démarche. Je ne nourris ni ressentiment personnel ni haine particulière pour le Président Boni Yayi avec lequel nous avons d’ailleurs un grand ami commun. Mais  je suis particulièrement déçu (le mot n’est pas très fort) par la façon dont il a géré notre pays sous ses deux mandats. Et aucune amitié, qu’elle soit par procuration ou directe, ne saurait l’exonérer des errements de son régime. Il en est de même des deux autres principaux coresponsables de la tragique situation que notre pays a traversé ces dernières années, en l’occurrence Pascal Koupaki et de Patrice Talon. Dont acte ! Face aux lendemains incertains qui planent sur notre pays, il appartient aux jeunes du Nord comme du Sud, de l’Est comme de l’Ouest, dans une communion mue par l’intérêt général d’assumer pleinement leurs responsabilités. Comme dirait Frantz Fanon: « chaque génération doit dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir».

 

 

NB : Il me paraît opportun et de bon ton de souligner que je m’exprime ici en tant que Béninois dans une rubrique consacrée à toutes les opinions, d’où qu’elles viennent, et non en qualité de journaliste.

 

Par Marcus Boni Teiga

 

 

 

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