FATOUMATA SIDIBE : « Le Mali a traversé une des crises les plus graves de son histoire… »

Auteure, poétesse, journaliste, et artiste-peintre, Fatoumata Fathy Sidibé, actuellement Députée au Parlement régional bruxellois, est une femme engagée dans tous les combats citoyens. Belge, originaire du Mali, elle se dit riche de ses identités plurielles. Rencontre avec une Députée qui a la rage de gagner tous ses paris. Interview réalisée il y a quelque mois, et que Courrier des Afriques vous propose en nouvelle publication.

Fatoumata Fathy Sidibé, Députée au Parlement régional bruxelloisLa Députée au Parlement régional bruxellois Fatoumata Fathy Sidibé.

 

Fatoumata Sidibé, vous êtes la seule femme noire Députée bruxelloise mais aussi une excellente artiste, comment vous présenter au juste aux lecteurs de Courrier des Afriques? 

 

Je suis une femme plurielle. Je suis auteure, militante féministe et laïque, femme politique et artiste. Je suis Députée au Parlement régional bruxellois depuis juin 2009, mais je suis aussi artiste peintre vous le dites si bien et écrivaine. J’ai notamment publié mon premier roman en 2006 aux Editions Présence africaine à Paris, Une saison africaine. Le livre est quasi épuisé. En 2014, j’ai publié aux Editions Saran, un beau-livre d’art/poésies : Les masques parlent aussi… Il présente mes tableaux accompagnés de poèmes. L’ouvrage est d’ores et déjà disponible dans les librairies Tropismes et Filigranes à Bruxelles.

 

Je dois cependant vous dire qu’avant tout cela, je suis d’abord votre consœur, puisque je suis licenciée en communication sociale et journalisme à l’Université catholique de Louvain (UCL). Comme journaliste free lance, j’ai collaboré à de nombreux magazines belges et étrangers. De 1994 à 2012, j’ai notamment été correspondante permanente de presse en Belgique du magazine mensuel français Amina, destiné aux femmes d’Afrique, des Antilles et de la diaspora. J’ai travaillé dans le domaine de la communication, de l’édition, des relations publiques, de la coopération au développement et du social.

 

Dites-nous, comment êtes-vous arrivée en politique ?

 

Je vis en Belgique depuis 1980. Je dirais que je suis arrivée en politique tout à fait par hasard, si tant est-il que le hasard existe. J’ai beaucoup travaillé et milité dans les mouvements associatifs. De 2002 à 2009, j’ai été responsable de projets au Centre régional du Libre Examen de Bruxelles où, outre l’organisation de colloques et de conférences, j’ai mené des études et publications concernant la problématique des femmes issues de l’immigration. J’ai collaboré également à des ouvrages collectifs concernant des enjeux de société. En 2005, j’ai cofondé le Comité belge Ni Putes Ni Soumises (Wallonie-Bruxelles) dont j’ai assuré la présidence jusqu’en février 2009. J’ai lancé et coordonné la publication du Guide belge du respect, un outil pratique pour «construire le vivre ensemble, filles et garçons, égaux en droits et en devoirs » et du Kit du Respect, un outil d’animation pédagogique à destination des structures éducatives et associatives.

 

Toutes ces actions ont sans doute fait que j’ai été remarqué par le FDF qui m’a approché pour me proposer de figurer sur leur liste aux élections législatives de 2007. Mais à l’époque, je n’étais pas encore prête et j’ai décliné l’offre. Un an et demi après, une fois décidée, c’est donc tout naturellement que je prends langue avec les Fédéralistes Démocrates Francophones (FDF) pour défendre avec eux mes idéaux de justice sociale, de laïcité, d’égalité, de mixité et de droits humains. J’ai ainsi été élue aux élections régionales du 7 juin 2009 sur la liste des FDF. Candidate suppléante aux dernières élections de mai 2014, je reprends mon mandat suite à l’entrée des FDF au gouvernement. Lors de la législature précédente, j’ai été présidente de la Commission Affaires sociales du Parlement francophone bruxellois. Je suis actuellement présidente de l’association des femmes FDF.

 

Pourriez-vous nous parler un peu de votre carrière d’artiste ?

 

La peinture est quelque chose que je me suis découverte plus tard, disons en 2002. Depuis je m’y consacre, à mes heures perdues, avec l’énergie qui est la mienne chaque fois que je me penche sur un travail. J’avoue que cela me permet aussi de me régénérer, en quelque sorte, à travers les masques que je peins et qui me lient aussi à mes racines africaines, et particulièrement maliennes. Comme j’aime à le dire : « J’ai besoin de cette bouffée d’oxygène, de ce souffle de liberté. Créer, c’est imaginer qu’un autre monde est possible ». La peinture est comme une initiation à un monde mystérieux et magique. Celui des masques omniprésents depuis des millénaires dans toutes les civilisations. Celui des masques qui dissimulent, dévoilent, métamorphosent, effraient, apaisent, inspirent, fascinent, illuminent, libèrent, troublent, inquiètent.

 

Couverture de l'oeuvre, Les masques parlent aussi... de Fatoumata SidibéCouverture de l’oeuvre, Les masques parlent aussi… de Fatoumata Sidibé

 

Celui du visible, de l’invisible, des couleurs, des codes et des signes. Celui des masques qui parlent aussi… Ce travail est le symbole de mon métissage culturel. Je ne peins pas que des masques mais c’est le thème du masque qui est la trame de mon travail. Bien que fréquentant sporadiquement des ateliers de peintures, je me définis comme une autodidacte. Je peins des masques. Réels ou imaginés, leurs empreintes proviennent d’Afrique, d’Amérique du Sud, d’Europe, d’Asie, etc. Je peins à l’huile même si, ça et là, l’acrylique s’invite en mode mineur. J’ai à mon actif une quinzaine d’expositions individuelles et collectives. Jusqu’ici, je me suis concentrée sur la création artistique. L’heure et venue d’apprendre à appréhender le monde de l’art, des galeristes. J’envisage de développer mes activités.

 

Entre votre carrière politique et celle d’artiste, de laquelle êtes-vous particulièrement fière ?

 

Je suis surtout fière d’aller au bout de mes choix et de saisir les opportunités que la vie me donne.

 

 

Votre pays d’origine, le Mali, a connu ces dernières années une situation sociopolitique difficile avec la crise au Nord. Comment l’avez-vous vécue de votre position ?

 

Durant 20 ans, le Mali était considéré comme un modèle de démocratie en Afrique, un cas d’école. Le 17 janvier 2012, débutait l’agression de notre pays, le Mali, de la part de groupes armés et alliés djihadistes et narcotrafiquants. On connait la suite… Le Mali a traversé une des crises les plus graves de son histoire. Crise politique, institutionnelle, sécuritaire, humanitaire, identitaire. La crise que le Mali a connue avec la rébellion touarègue et l’occupation du nord de son territoire par des mouvements terroristes et jihadistes est la résultante de plusieurs facteurs.

 

La discrimination des Touareg évoquée par le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) est une manipulation. Le Mali est une mosaïque ethnique et culturelle ou les différentes communautés et ethnies qui là composent ont généralement vécu en paix et en bonne intelligence. Le Mali est un pays pauvre. Les Touareg n’en sont pas les seules victimes.

 

Il y aurait entre 1,5 et 1,8 millions de Touaregs dans cinq pays d’Afrique (Algérie, Mali, Niger, Lybie, Burkina Faso). Environ 500 000 d’entre eux seraient installés au Mali. Ils sont minoritaires (pas 4%) dans une région où se trouvent 10% des Maliens et où cohabitent différentes ethnies. Depuis 1960, les Touaregs se sont soulevés à plusieurs reprises. Cependant, les révoltes antérieures n’étaient pas explicitement séparatistes. Les revendications appelaient à faire cesser la discrimination exercée, selon eux, par le gouvernement central de Bamako. Suite aux précédents soulèvements, la représentation des Touaregs – y compris d’anciens rebelles – au sein du gouvernement, des hautes fonctions administratives et de l’armée a augmenté. Des subventions supplémentaires ont été également accordées aux Touaregs pour leur développement (cette zone a connu plusieurs épisodes de sècheresse). Mais cette région est, comme une bonne partie du pays, minée par la corruption, le clientélisme.

 

Les Touaregs sont dans leur très grande majorité profondément attachés à leur appartenance au Mali et adhèrent aux valeurs de la République. Aucun des groupes armés à velléités séparatistes ne peut donc se prévaloir de la moindre légitimité pour parler au nom des populations de ces régions. Au fil des années, ce mouvement s’est tissé des alliances et constitué des des lobbies dans les pays occidentaux qui les soutiennent dans leurs revendications et qui les encouragent dans ce sens. Il faut le rappeler, le MNLA s’est allié avec les mouvements djihadistes, Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), d’Ansar Dine et Mujao (mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’ouest) et avec d’autres groupes clairement mis en cause dans de nombreux cas de violences sexuelles, mariages forcés, amputations, lapidation, enlèvements et viols commis dans le nord du Mali. En janvier, avec l’appui de la France, de la CEDEAO et de la communauté internationale, le Mali est entré en guerre pour stopper l’avancée des terroristes djihadistes.

 

Aujourd’hui, l’Etat malien est contraint par la communauté internationale, à négocier avec ses agresseurs qui, par ailleurs, maintiennent de solides liens avec des groupes djihadistes, toujours actifs dans la région, malgré les opérations SERVAL puis avec la MINUSMA.

 

Pour ma part, à Bruxelles, j’ai organisé des conférences, écrits des communiqués de presse, participé à des manifestations pour alerter l’opinion publique et politique.
Je pense à toutes les victimes quelles qu’elles soient, et en particulier aux femmes et aux enfants qui ont payé un lourd tribut. Il s’agit aussi de reconnaître la souffrance et le traumatisme des nombreuses victimes du conflit. Sur le terrain, les associations de femmes et de défense de droits humains continuent de réclamer justice et réparation.

 

Le combat du développement de l’Afrique se gagnera ou ne se gagnera pas non seulement avec sa Diaspora, mais également et surtout avec les femmes. Qu’avez-vous à dire à celles qui sont plus jeunes que vous, qu’elles soient dans la diaspora ou sur le continent?

 

L’Afrique est un continent qui regorge d’énormes potentialités, mais dont on n’a jusque-là eu du mal à canaliser les différentes énergies en termes de ressources humaines pour la transformation de ces énormes potentialités en facteurs de développement. Les femmes, et ce n’est pas nouveau, ont toujours joué et continue de jouer un rôle moteur dans le développement économique et social du continent. En cela, du reste, la diaspora ne doit pas être vue comme cette communauté dont on n’apprécie uniquement sa contribution remarquable quant au transfert de devises vers l’Afrique. Elle doit être considérée à part entière aux côtés des communautés nationales respectives. Malheureusement, rien n’est fait pour aller dans l’organisation dans ce sens. Figurez-vous qu’un Malien qui décide de rentrer au pays pour s’installer ne trouvera aucune structure organisée pour l’accueillir. Ce sont des choses qu’il faut nécessairement améliorer afin que les membres de la diaspora africaine qui souhaitent contribuer au développement de tel ou tel autre pays ne se sentent pas totalement déboussolé dès lors qu’ils veulent entreprendre.

 

Il est très important de souligner que les dirigeants africains doivent travailler aussi à améliorer la condition des femmes africaines. Je pense notamment à « l’élimination de la violence à l’égard des femmes » sur laquelle j’ai beaucoup travaillé et à bien d’autres. Les femmes sont l’Espoir, la force du continent. L’Afrique marche avec les pieds des femmes.
Si j’ai un conseil à donner aux plus jeunes c’est qu’il faut se libérer des chaînes des traditions qui enferment et oppriment, se battre pour disposer de l’autonomie financière, apprendre à connaître sa valeur en tant que personne, cultiver la confiance en soi, l’effort, le courage, la résistance, la patience, la persévérance, le lâcher prise. Se dire que l’on peut perdre des batailles et pourtant gagner. Ne jamais renoncer à ses rêves tant qu’ils n’ont pas renoncé à vous. Ne pas oublier d’où l’on vient. Car comme dit le proverbe « le baobab tire sa force de ses racines ».

 

Interview réalisée par Marcus Boni Teiga, envoyé spécial

 

 

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