BENIN – Victor Topanou : « pas question de laisser perpétuer le système sortant »

Quelques heures après le dépôt de son dossier de candidature à l’élection présidentielle, Victor Topanou, l’ancien garde des sceaux sous Boni Yayi décrypte l’actualité politique au Bénin. Interview Afrika7.

 

victor-prudent-topanou-696x464

 

 

Vous êtes l’un des tout premiers à avoir déclaré votre intention de briguer la magistrature suprême. Comment préparez-vous cette élection ?

 

En annonçant relativement tôt ça me permettait simplement de prendre le temps d’aller au contact des compatriotes, de faire des portes à portes, d’échanger avec le maximum d’entre eux plutôt que de me contenter des campagnes de dernières minutes où on s’adresse à des foules sans trop grande conviction. J’ai continué à le faire et je vais continuer de le faire jusqu’à ce que l’élection se déroule en espérant que ça porte ses fruits.

 

Le paradoxe jusqu’ici c’est que vous n’avez pas encore enregistré des déclarations de soutien en votre faveur alors que certains de vos adversaires ne cessent de bénéficier de soutiens. Qu’est ce qui se passe exactement avec Topanou et son parti ?

 

Mais non, il n’y a rien qui se passe. Il y a juste que nous avons une différence dans nos cultures politiques. Et dans mon esprit, il n’est pas question que je prenne de l’argent pour aller financer des mouvements de suscitation et de soutiens. Malheureusement, c’est ce que font beaucoup de nos candidats et chacun assume. Je pense que ce n’est pas une bonne chose et j’ai voulu le prouver par l’exemple ; donc en effet vous ne verrez pas des mouvements nés pour soutenir Topanou. C’est un choix que j’ai fait et j’ai voulu m’en tenir à ça et je le ferai autant que ce sera possible.

 

Pour être élu, il faut avoir une base électorale, dites-nous comment ça se passe à votre niveau ?

 

Oui, c’est aussi ça une culture de la démocratie que je ne partage pas toujours. Quand on dit il faut avoir une base électorale. Non. L’élection présidentielle se déroule dans une seule circonscription. C’est la circonscription nationale. C’est le territoire national. Donc si vous voulez être élu, vous êtes censé avoir des voix sur toute l’étendue du territoire. Ce n’est pas comme les législatives où parce que vous êtes d’un coin de la circonscription élection que vous soyez justement emmené à parler de fief et que c’est là qu’on vote pour vous. Non. Je pense que pour la présidentielle la circonscription électorale étant l’ensemble du territoire national, le problème se pose autrement. Vous pouvez être d’un village du Sud et avoir beaucoup de voix au Nord ne pas l’avoir assez dans le Sud. Ça m’est arrivé déjà en 2011 où j’avais presque 15 000 voix dont 12 000 quasiment au Nord sans être du Nord.

 

Victor Topanou s’engage dans cette course face à de grosses cylindrées notamment du gotha économique et face à Lionel Zinsou porté par le président sortant. Vous n’avez pas peur?

 

Avoir peur ? Non. Moi je suis un homme courageux et tout ce que je fais relève du courage donc à partir de ce moment-là il n’y a aucune raison pour que j’aie peur.

Mais vos adversaires, eux ils sont sur le terrain depuis mais on ne vous voit quasiment pas. Cela voudra-t-il dire que vous avez opté pour une action plus silencieuse ?

Sans doute oui. J’ai opté pour une action différente de ce que les autres peuvent avoir. Je pense que en allant aux élections c’est parce que j’ai des convictions que j’entends défendre et je m’en tiendrai à ça jusqu’au bout.

 

Justement parlant de vos convictions, allons-y cas par cas. Quelles sont vos convictions ?

 

Je pense que nous sommes dans un pays qui a besoin que l’on réalise des conditions préalables pour son décollage. Et moi ma conviction est que les conditions pour le décollage ne peuvent être réalisées dans le système actuel qui fait que d’une part on a une très mauvaise conception de l’Etat dans notre pays. L’Etat comme on le dit péjorativement en fon l’Etat « axossou sin nou wê ». On considère que tout ce qui appartient à l’Etat est plutôt implicitement pour sa poche donc personne ne se dérange pour ça. Je crois que dans cette conception de l’Etat il y a beaucoup de maladresse qui sont réalisées. Je pense notamment à ce que la corruption est devenue généralisée à la limite légitime parce qu’elle a été érigée en seul mode de redistribution de la richesse nationale. Et tant qu’on ne travaillera pas dessus, vous avez beau avoir le meilleur plan économique du monde, vous avez beau avoir à la tête du pays les meilleurs économistes de la BCEAO et d’ailleurs vous avez beau avoir des meilleures politiques économiques le meilleur économiste, fatalement vous n’y arriverez jamais.

La belle preuve c’est ce qui nous arrive d’ailleurs depuis 1960 où indépendant, on a continué de travailler selon les modes anciens de sorte que aujourd’hui nous en sommes là. Donc il y a cette première divergence de conception au niveau de l’Etat. Moi je continue de penser que l’Etat n’est qu’un moyen. Un moyen au service de l’intérêt général. Où on n’accède pour le servir que sur la base des compétences notamment à travers les concours. Ensuite maintenant, je défends une conception de la démocratie qui n’est pas tout à fait la même que ce qui est généralement admis chez nous et qui aussi est important à régler si nous voulons avoir des bonds qualitatifs à l’avenir. Je pense que nous devrions absolument passer de ce que j’appelle la démocratie de l’argent à la démocratie d’idées.

Aujourd’hui au Bénin plus personne ne cherche à se faire élire sur la base de ses idées mais tout le monde court sur la base de l’argent. et c’est de notoriété dans la société que vous entendez dire que trois ou quatre personnes se font acheter à coups de centaines de millions des fois à coup de milliards selon l’importance de celui qui est en train d’être débauché. Presque tout le monde continue par trouver ça normal même si certains continuent encore de faire de la résistance. Donc à partir de ce moment-là tant qu’on n’aura pas résolu le problème de la conception de l’Etat et celui de la conception de la démocratie on continuera par tourner en rond pendant cinquante ans encore voire cent ans en plus.

 

Dans vos discours, revient souvent le refrain « opérateurs économiques » et on a l’impression que la présence de ces derniers dans la course électorale vous dérange alors que la constitution leur en donne le droit.

 

Non, il y a une réflexion qui est récurrente chez nos compatriotes et que je trouve un peu bas, c’est celle qui constitue à dire oui la constitution permet donc on le fait. Ce n’est pas parce la constitution permet que conformément à son article 44 ceux qui ont 44 ans et qui sont de bonne moralité peuvent être candidat que du coup on décide d’être candidat. Non. Je ne pense pas que ça se passe comme ça. Vous allez aux Etats Unis par exemple vous ne pouvez pas être président si vous n’êtes pas né sur le sol américain. En Côte d’Ivoire les ivoiriens ont mis une disposition qui a été discutée. Toujours est-il que chaque pays fait l’effort de fixer les critères d’éligibilité. Nous en avons dans l’article 44 mais tout le monde reste unanime aujourd’hui à reconnaitre que ces critères sont insuffisants. A partir de ce moment-là est ce qu’on reste les bras croisés ou est ce qu’on soumet cette question à débat quid à trouver une solution ; moi j’ai fait le choix de ne pas rester les bras croisés, de me battre et d’espérer qu’un jour pas si lointain que ça les populations comprendront.

 

Victor Topanou s’engage dans la course en tant que candidat indépendant, de la mouvance ou de l’opposition ?

 

C’est une question bien curieuse parce que, ça fait bien longtemps que j’ai créé le parti en 2012 et dès la création le parti a choisi de faire l’opposition et qu’en conséquence nous n’avons jamais rien demandé au président de la République, bon voilà ; si trois ans après vous revenez encore me demander si je suis de la mouvance ou de l’opposition, c’est me demander si mes efforts ont été vains. Non. Sérieusement, je suis sorti du gouvernement depuis le mois de mai 2010 et en tant que tel, je crois que j’apporte ma contribution au débat démocratique et c’est aussi là une des obligations des partis politiques.

 

Autrement dit, vous êtes de quel bord politique précisément?

 

C’est-à-dire ?

 

C’est-à-dire doit-on vous classer parmi ceux-là qui appellent à une continuité ou à une rupture à la tête de l’Etat ?

 

Il va de soi que si vous me posez la question de la sorte je vous répondrez de façon toute aussi claire. Pour moi il n’est pas question de laisser perpétuer le système sortant. Tout simplement. Donc il faut pouvoir le combattre ; il faut proposer de solutions, des approches nouvelles pour que nous puissions avancer.

 

Vous proposez de combattre le système actuel, pendant ce temps deux gros morceaux de la classe politique viennent de rejoindre le camp de la mouvance et on parle désormais de la « coalition Républicaine » FCBE-PRD-RB. Quand vous avez appris cette nouvelle, quelle était votre première impression ?

 

C’est une impression de surprise. Personne ne s’y attendait même si les rumeurs circulaient depuis quelques jours. Mais forcément, on attendait d’abord de ces grands partis qu’ils désignassent leur candidat, c’était la moindre des choses. Ce qu’ils n’ont pas fait. Ils ont plutôt préféré jeter leur dévolu sur des candidats qui hier étaient leurs principaux financiers. Libre à eux. Je n’ai pas de jugement par rapport à cela. Mais je pars de l’idée quand même que chacun n’est bien que lorsqu’il est dans son domaine. Moi-même je suis professeur de science politique, je me sens très bien lorsque je parle de science politique un peu moins bien lorsque je dois parler des sciences de géographie de l’histoire etc.

 

Justement vous êtes un professeur de science politique, quelles leçons politiques se dégagent de cette coalition qui vient d’être née ?

 

Je pense qu’on est tous dans la société et on a souvent entendu dire à tort ou à raison -mais plus à raison qu’à tort- puisque les principaux concernés n’ont pas démenti. Mais on a quand même régulièrement entendu que ces gens-là se font acheter par-ci par-là. A partir de ce moment-là si c’est faux c’est à eux de dire que c’est faux. Mais ce n’est pas à nous de dire ce qui n’est pas.

 

Apparemment la nouvelle vous abat plus qu’elle ne vous conserve votre sens pointu d’analyste politique.

 

Oui peut-être ; mais si vous voulez pour moi c’est la fin des partis. Le risque était grand et il est réalisé. Bon ! On assume. Désormais le PRD s’engage à assumer le bilan du dernier mandat de Boni Yayi alors qu’ils ont combattu ce parti, cette alliance pendant dix ans. C’est vrai que la RB a intercepté la main tendue du président de la République depuis 2011, ce qui lui a valu d’avoir des cadres dans le système politique, libre à lui. Mais à l’arrivée ils seront durablement affectés, discrédités et pas pour le bien-être de la démocratie. Imaginez que la coalition si elle venait à gagner -ce que je ne souhaite pas, nous allons tout faire pour que ça ne soit pas le cas- mais à l’arrivée s’il gagnait cela voudra dire que : – un, n’importe qui pourrait venir de Paris sept mois avant les élections et l’emporter – deux, c’est qu’on peut être opérateur économique de quelque acabit que ce soit et l’emporter. Et je commence par dire que le Bénin est le pays de tous les possibles. Je pense que les principaux enseignements portent davantage sur la pérennité de notre système partisan et si rien n’est fait dès 2016, c’est sûr que nous partirons encore sur un cycle de vingt-cinq ans. Et ce n’est pas tout à fait gai.

 

On vous a vu aussi récemment à la rencontre convoquée par le président Nicéphore Soglo qui invitait la classe politique à forger une arme contre la candidature de Lionel Zinsou de la mouvance. Plus tard son fils à qui il a laissé le parti la Renaissance du Bénin (RB) pactise avec la même mouvance. Quelle lecture vous en faites ?

 

C’est une affaire de famille, moi je n’ai pas envie de commenter. Il est évident que lorsque vous laissez les familles s’incruster en politique, ça se termine toujours par ce type de cacophonie. Ça ne nous a pas gêné hier et ça ne nous gênera pas aujourd’hui.

 

Autrement dit, pour cette concertation la montagne aurait-elle accouché d’une souris ?

 

Ecoutez, vous parlez d’une concertation à laquelle effectivement j’ai pris part mais pour une durée maximale de trente-cinq minutes. Parce que le président voulait mettre en place un front et il l’a mis en place mais pour le mettre en place il a invité ceux qui sont du front et il a également invité des gens de la classe politique tout court. Il y avait pratiquement tout le monde. Mais c’est aussi parce que c’est tout le monde qui était invité. Non pas pour un front anti-Zinsou mais davantage pour discuter des conséquences sur la politique et le politique du fait du parachutage du Premier ministre et puis de sa présentation à la candidature à la présidentielle de 2016. Mais comme je le dis fondamentalement, il faut éviter de confondre les effets et les causes. Si on en est arrivé là, c’est parce que nous l’avons rendu possible. Ce n’est pas maintenant que nous allons nous en plaindre.

 

Victor Topanou prêt à faire partie d’une coalition pour barrer la voie à Lionel Zinsou ?

 

Oui comme je l’ai dit à titre personnel je ne soutiens pas Lionel Zinsou. Il ne m’en a d’ailleurs pas fait une demande. Donc je n’ai pas de problème. Par contre il est évident que si je suis sollicité par d’autre personnes qui elles réfléchissent à mettre en place une coalition pour gagner, pour combattre ceux d’en face qui disent déjà qu’ils vont gagner, en ce moment-là ça se saura. Lorsque vous me retrouverez dans une alliance, je l’assumerai jusqu’au bout.

 

Victor Topanou a déjà déposé son dossier de candidature, où a-t-il désormais la tête ?

 

Il a la tête à l’organisation de cette élection, il a la tête aux échanges avec les compatriotes dans les hameaux les plus reculés. Il va essayer de faire ce qu’il a l’habitude de faire, c’est à dire se battre. Je n’ai fait que ça tout au long de mon existence. Se battre pour y arriver.

 

Propos recueillis par Romain Dékadjèvi

 

 

Source: http://www.afrika7.com

 

Afrika7 (USA)

 

 

A lire aussi:

 

De la Culture en tout lieu et en tout temps…

 

JUSTICE POUR THOMAS SANKARA : Le chemin risque d’être encore long pour la manifestation de la vérité

 

La mémoire volontairement amputée

 

Commentaires