Le terrorisme, les puissances occidentales et nous

Toutes les questions ne sont évidemment pas (encore) posées ou évoquées après la terreur à Ouaga. L’on prend même souvent soin de ne pas poser certaines questions et de les examiner d’assez près. Pourtant certaines des questions contournées ou tues sont opportunes et fondamentales quand on parle aujourd’hui du terrorisme en Afrique.

 

Kwesi Debrsèoyir Christophe DABIREKwesi Debrsèoyir Christophe DABIRE

Or parmi ces questions, la plus opportune me semble celle de savoir, non pas si l’aide des puissances occidentales (français et américains) présentes sur notre sol et dans notre sous-région sahélienne est utile ou pas, mais bien la question de savoir analyser, situer et évaluer où et à quel niveau précis cette aide est nécessaire et utile ou pas. Car dire que nous n’aurions pas besoin de cette aide occidentale, ou même que la présence de ces puissances impériales sur notre sol n’est pas souhaitée, ça n’est pas une question mais une réponse, immédiate comme réaction. De même que la réaction contraire qui consisterait à affirmer que nos pays sont condamnés à la terreur jihadiste sans les occidentaux n’est pas une question mais une réponse.

 

La question simple est : au vu des attaques perpétrées au Mali et récemment au Burkina, où les occidentaux nous aident-ils à lutter contre le terrorisme ? Où, c’est-à-dire de quel côté, à quel niveau. Les experts et les politiques et autres officiels nous répondront évidemment que c’est « à tous les niveaux », et ils citeront forcément les renseignements et l’expertise des occidentaux. Or c’est précisément là, sur ces deux points, que tout se complique et devient questions :

 

1) Ce qui vient de se passer contre Cappuccino et Splendid hôtel à Ouaga montre bien que personne n’a évidemment et malheureusement rien vu venir côté renseignements, et des deux côtés burkinabè et occidental. On ne va pas en rendre responsables et coupables les puissances occidentales, puisqu’elles ne peuvent se substituer à nos États qui, même très pauvres, restent souverains (les africains eux-mêmes tiennent souvent à le rappeler). C’est donc d’abord et exclusivement sur le seul Burkina Faso que portent et se concentrent les analyses et les interrogations, et notamment sur le passé récent de sa politique intérieure : Blaise Compaoré, RSP, Diendéré ne seraient-ils pas ceux qui ont fait défaut au Burkina pour devancer les attaques ? Et tout le monde ou presque, cdpiste ou pas, de s’engouffrer dans cette unique voie d’explication

 

L’argument selon lequel les dernières attaques à Ouaga seraient, même en partie, dues au démantèlement du RSP qui aurait alors fragilisé les services de renseignement burkinabè ne tient pas deux secondes la route : car alors les terroristes allaient plutôt frapper Ouaga plus tôt, et pas maintenant ! Plus tôt, c’est-à-dire pendant la Transition, au cours de laquelle le Burkina a essuyé certes des attaques, mais des attaques périphériques limitées à ses seules frontières. Plus encore, les terroristes jihadistes auraient frappé d’autant plus Ouaga ou Bobo sous la Transition qu’ils sont ou étaient, nous dit-on, les amis de Blaise Compaoré, sauf à nous avouer ou révéler que le putsch de Diendéré était une attaque jihadiste ! Retournons au contraire les questions et demandons :

 

a/ Pourquoi les jihadistes n’ont pas frappé le coeur du Burkina pendant la Transition ? On devrait alors plutôt reconnaître que le Burkina était peut-être plus ou mieux surveillé et renseigné sous la Transition que maintenant (ce qui ne signifie en rien qu’il faille prolonger cette Transition ou y revenir) !…

 

b/ Nous fallait-il conserver et subir un terrorisme intérieur pour ne pas mourir du terrorisme jihadiste venu de l’extérieur ? Le Burkina avait-il le choix entre un bon terrorisme de maison et un mauvais terrorisme barbu de l’extérieur ? Ceux qui n’analysent les attaques de Ouaga en ayant comme plan que la seule situation nationale du Burkina risquent de s’enfermer inutilement et dangereusement dans cette impasse d’un choix entre deux terrorismes qui, dans tous les cas, n’aurait été qu’un mauvais choix par et pour les burkinabè…

 

Donc, tout de même, et sans accusation ni culpabilisation trop faciles, l’analyse se doit, au lieu de s’enfermer étroitement dans cette unique piste d’explication des attaques anti-Cappuccino et anti-Splendid, de ne pas oublier ou faire semblant d’oublier qu’il y a AUSSI la présence occidentale dans notre pays, présence dont l’unique raison est de nous aider à lutter contre le terrorisme, en même temps que ces puissances occidentales se protègent elles-mêmes de ce terrorisme.

 

Or, si le Burkina se retrouve fragilisé de l’intérieur au lendemain des élections présidentielles et législatives, cela ne pouvait échapper aux puissances occidentales qui y sont présentes pour combattre le terrorisme ! Les occidentaux ne peuvent pas dire qu’ils ne connaissaient pas la situation du Burkina avant les attaques, eux qui ne sont censés être au Burkina et dans le sahel que pour veiller contre le terrorisme ! On est donc en droit de penser que si le nouveau pouvoir burkinabè n’était pas prêt et opérationnel contre le terrorisme, pour les raisons que tout le monde dont les occidentaux connaît parfaitement, le soutien et le relais occidentaux, en termes de vigilance et renseignements étaient même encore plus utiles et nécessaires à ce moment que d’ordinaire !

 

Si les nouvelles autorités burkinabè pouvaient sembler trop s’attarder à savourer leur victoire électorale, ou à tergiverser sur des maroquins à trois têtes (tripole oblige !), au point de manquer d’équipe gouvernementale (annoncer le combat à venir sans l’équipe de combat était plutôt imprudent, et ce n’est pas parce que la loi n’impose pas de délai pour former un gouvernement que l’on doit prendre tout son temps pour en former, à cause précisément de catastrophes comme les attaques terroristes qui, elles, n’attendent pas ni ne préviennent ! ), l’aide et le soutien des occidentaux auraient aussi bien pu consister alors à réveiller ces nouveaux dirigeants burkinabè de leur sommeil euphorique prolongé (quand deux amis veillent ensemble contre un ennemi commun, si l’un s’endort, l’autre peut le réveiller ou redoubler seul de vigilance, sauf s’il s’endort à son tour) ! Comme une amicale piqûre de rappel à la vigilance …

 

Autrement dit, nul besoin d’accuser et de culpabiliser et la Transition, et les nouvelles autorités burkinabè (au point de regretter Compaoré-Diendéré-RSP, tournons cette page, sauf si certains masochistes préfèrent la kalach burkinabè à la kalach jihadiste, comme s’il ne s’agissait pas de deux kalach de terreur !), ni les puissances occidentales en particulier : les attaques de Ouaga, après celles de Bamako, sont un échec de tous les renseignements, burkinabè ET occidentaux ; un échec de plus qui traduit une impuissance collective face au terrorisme, même si la guerre se poursuit…

 

2) En revanche, quant à l’expertise des occidentaux, il est indéniable qu’elle est d’une aide et d’un secours inestimables pour nos États démunis : puissance de feu, expertise dans les enquêtes, etc. Oui, mais QUAND cette aide arrive-t-elle à chaque fois ?? APRÈS OU PENDANT LES ATTAQUES !! Autrement dit TROP TARD, après (le) coup (et quel coup !). Une aide à la fois précieuse et inutile, car elle n’intervient que quand le mal est déjà fait, quand la mort et la désolation ont déjà frappé. Une aide dont les africains se seraient bien passés, toute précieuse qu’elle soit.

 

La question fondamentale est précisément là, et que nos États et nos dirigeants devraient, devront forcément, se poser avec leurs amis occidentaux : n’avons-nous pas plus besoin de l’aide d’avant coup (et avant le coup) que d’après coup (et après le coup) ?? Question donc, non pas de la nécessité de l’aide occidentale, mais de sa temporalité, selon l’avant et l’après des attaques. Non plus, on ne veut pas dire par là que cette aide n’arrive jamais assez vite, mais qu’au contraire elle n’est prompte et rapide qu’après et pas avant les attaques…

 

C’est un enfant du pays dit des « hommes intègres », pour ne pas dire L’enfant du pays, qui disait que l’aide qui ne nous aide pas à nous passer de l’aide n’est pas une aide. Disons ici et aujourd’hui : l’aide toute précieuse des amis occidentaux qui n’aide pas nos États déjà pauvres à éviter de prendre des coups terroristes (attaques), parce qu’elle vient après coup et pas avant, n’est pas l’aide dont nous aurions bien besoin. Ou bien : si les occidentaux sont bien ceux qui nous aident contre les attaques du terrorisme jihadiste, mais nous attirent aussi ces attaques contre lesquelles nous n’avons pas ou moins d’aide d’eux si ce n’est après les attaques, alors nous devons nous interroger avec eux sur l’utilité de cette aide.

 

Autrement dit, si les puissances occidentales et leur présence sur nos sols, pour cause de terrorisme pourtant, ne sont jamais évoquées pour plutôt pointer les insuffisances de nos renseignements africains et burkinabè en particulier (que ces mêmes occidentaux connaissent et forment !), mais évoquées et volontiers médiatisées lorsque ces mêmes puissances nous apportent leur aide après coup quand il y a déjà attaques ; si donc la présence des occidentaux chez nous ne se remarque que quand nous sommes déjà frappés et pas avant, si encore cette présence occidentale chez nous exprime plus leur puissance impériale que leur impuissance à nous aider davantage avant les attaques qu’après, alors nos États africains et nos dirigeants doivent avoir le courage souverain de renoncer à l’aide et à la présence de ces puissances occidentales, dans la seule mesure où cette présence occidentale ne nous empêche pas d’être frappés et signifie même que nous sommes déjà frappés.

 

Indéniablement, l’intérêt des pays occidentaux présents en Afrique n’est pas D’ABORD d’empêcher que des africains et des ressortissants occidentaux pourtant cibles privilégiées des terroristes meurent du terrorisme, mais d’empêcher des terroristes de partir d’Afrique pour tuer en occident. D’où la priorité temporale de l’aide précieuse des après-attaques qui sert grandement à justifier et légitimer du même coup leur présence anti-terroriste dans les pays africains : regardez comment nous sommes très utiles aux africains UNE FOIS QU’ils sont attaqués, DONC nous DEVONS être présents en Afrique.

 

Mais si les africains doivent mourir du terrorisme chez eux, faute de renseignements, pour que les occidentaux n’en meurent pas, non pas chez nous, mais chez eux en occident, les dirigeants africains et burkinabè doivent renverser cet ordre de priorité temporale , qui est l’ordre des choses que chacun voit , pour instaurer, avec les occidentaux, un ordre des raisons basé prioritairement sur l’AVANT-attaques : très exactement comme les occidentaux eux-mêmes suivent cet ordre des raisons en occident en renforçant et perfectionnant les renseignements dont les…renseignements en Afrique où ils sont présents !… Les africains doivent le savoir une fois pour toutes : les renseignements que les puissances occidentales recueillent et collectent en Afrique sur les terroristes sont D’ABORD pour les pays occidentaux, pas pour les africains…

 

Comme toute action ou tout projet, la présence des puissances occidentales au Burkina en particulier doit être régulièrement évaluée dans ses résultats et son efficacité surtout avant les attaques et pas uniquement après celles-ci, selon les gains et les pertes pour nos pays en matière de sécurité. Si les pertes et risques l’emportent sur les avantages, nos dirigeants doivent avoir le courage de se passer des puissances occidentales, non par anti-occidentalisme, mais pour notre propre sécurité, chacun recherchant et connaissant son intérêt bien compris. Cela suppose alors d’affronter la question : comment, pour nous burkinabè et africains, lutter contre le terrorisme sans une présence des occidentaux chez nous ?

 

Cela appelle à nous inventer un système de renseignements visibles et invisibles rigoureux et efficace. Or une telle organisation ne peut qu’être POPULAIRE . Je ne crois pas un seul instant à une lutte contre le terrorisme par les institutions ou instances en Afrique, parce qu’il est archi connu que nos institutions sont faibles, pauvres et laxistes. Les pays occidentaux luttent contre le terrorisme par des institutions parce qu’ils les ont fortes, rigoureuses et disciplinées, sans être infaillibles non plus, pour que les citoyens vaquent à leurs occupations en relative sécurité .

 

Nos pays n’ont pas les moyens d’entretenir des institutions coûteuses pour contrer le terrorisme, alors que d’autres urgences s’imposent. Par contre au Burkina nous avons encore, et malgré ce qui est dit ici ou là depuis la Révolution de 2014, à la différence du Mali voisin déchiré par son nord, un lien social sans divisions religieuses qui permet de bâtir un système populaire de renseignements visibles. Ainsi pourraient se créer des comités de vigilance et de résistance avec des jeunes patriotes, dans toutes les localités frontalières du Mali et du Niger, et au sein des mosquées, pour surveiller, identifier et enregistrer systématiquement toutes nouvelles arrivées et présences.

 

Impliquer et responsabiliser de même TOUS les professionnels de la location de véhicules : pas de location de véhicule sans la copie d’une pièce d’identité valide (car même fausse, cette identité est déjà un indice, une piste pour l’enquête !), même si le client est milliardaire, car la sécurité prime sur les affaires, et il n’y a de toutes façons pas d’affaires à faire sans sécurité ! L’on a bien vu que laisser partir un client avec chauffeur n’assurait rien du tout : imposer un chauffeur c’est bien, mais encore faut-il savoir QUI il conduit !…

 

Les services téléphoniques de numéros verts ne seront pas efficaces, s’il n’y a personne pour y donner rapidement suite. Seules des personnes mobiles, capables de se déplacer rapidement pour constater des anomalies et les transmettre pour analyse aux forces de sécurité pourraient être efficaces dans la vigilance anti-terroriste. Et se contenter de renforcer les seules forces de défense et de sécurité est une demi-mesure quand l’on sait que ces forces avaient et ont déjà bien du mal à lutter seules contre l’insécurité bandite, à plus forte raison contre l’insécurité jihadiste !…

 

Ces petits comités (et non un comité central qui serait une institution ou une instance nationale figée et statique, vouée inévitablement à l’inefficacité faute de rigueur comme d’habitude !) incarneraient et pérenniseraient l’élan patriotique et vigilanciel issu de la Révolution d’octobre 2014. Il nous faut des sortes de CDR(!) du renseignement anti-terroriste visible, en lien et intelligence avec des services de renseignement plus invisibles et plus techniques, des jeunes patriotes intègres, disciplinés et sans armes (pour éviter excès et dérives).

 

Bref, des comités populaires et patriotiques de vigilance et de renseignements dans tous les lieux sensibles du territoire. Et peut-être faire d’une pierre deux coups : employer des jeunes et lutter contre les infiltrations terroristes dans notre pays. Cela, nous pouvons le mettre en place au Faso indépendamment de la présence des puissances occidentales sur notre sol…

 

Kwesi Debrsèoyir Christophe DABIRE

 

 

Kwesi Debrsèoyir Christophe DABIRE

 

Source: http://www.lefaso.net

 

Lefaso.net (Burkina)

 

 

 

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