SENEGAL – Macky Sall, victime de wadisation critique ? (par Karfa S. Diallo)

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SENENEWS.COM- Assommé ! On se demande bien ce que le discours du nouvel an apportera à la désespérance sénégalaise.

Je m’apprêtais à écrire un éditorial de fin d’année sur la gestion du régime apériste lorsque la nouvelle tomba de la nomination de l’ancien dignitaire socialiste et libéral, Djibo Ka, à la présidence d’un nouveau machin, spécialement créé pour caser les girouettes : la commission nationale de dialogue des territoires. On ne peut rêver pire cadeau de fin d’année !

 

L’invraisemblable tactique politicienne de Macky Sall aura donc, à la veille de ce nouvel an, stupéfié tous les démocrates sénégalais qui ont œuvré et se sont battus pour l’alternance de 2012. Rompant définitivement avec l’esprit des Assises nationales et les valeurs d’éthique politique pour lesquelles le peuple l’a élu, dans le but de renforcer ses chances de réélection, il n’aura donc rien épargné à cette nation désespérée qui, ébahie, le regarde fouler aux pieds la dignité qu’elle venait vaillamment de reconquérir. Comment peut-on rompre aussi froidement avec l’impératif républicain, dans l’unique but d’embarrasser une opposition réduite à sa plus insignifiante expression ?

 

Les gardiens de la mémoire politique sénégalaise, ceux qui se rappellent les conséquences politiques du fameux « Wax Waxeet » (j’ai dit et je me suis dédit) de l’ancien président, ne peuvent que constater  la wadisation de la pire des façons du nouveau président sénégalais que ni l’âge ni les circonstances politiques n’obligent à une telle débandade.

 

Mieux vaut essayer d’en comprendre les raisons. Elles sont multiples, et tiennent souvent à la médiocrité des hommes eux-mêmes. Mais d’autres sont plus structurelles. Elles ne sont pas sans rapport avec la dispersion et la fuite du débat démocratique lui-même qui n’a jamais été aussi attaqué dans l’histoire politique sénégalaise. Le temps et la vérité mis entre parenthèses et le mensonge éhonté érigé en valeur absolue, les propagandistes du régime cognent, calomnient et tympanisent une scène politique cannibalisée. Sans mémoire, ni recul, ni suivi, ni même futur.

 

De Charlie Hebdo à l’affaire Diack, en passant par Ouagadougou, le régime de Macky Sall semble rattrapé par un passé trouble.

 

C’est d’ailleurs sur la terre des hommes intègres, au Burkina-Faso où il assiste à l’investiture du nouveau président Kaboré, que va se vérifier la lente et inexorable dégradation d’un régime qui a perdu sa boussole. Cet après-midi, en foulant un sol burkinabé que sa désastreuse et improbable médiation a failli basculer dans l’anarchie, le président sénégalais expose aux yeux de l’Afrique entière les insuffisances et contradictions criantes de sa gestion chaotique des affaires du pays et au-delà des questions continentales et internationales.

 

C’est un goût amer qui revient. Au fond de la gorge. Une aigreur qui monte et donne envie de crier. Nous l’avions déjà ressentie. C’était le 23 juin 2011. Abdoulaye Wade, celui qui était qualifié par l’actuel président « d’autocrate » et de« népotique », tentait de violer, une énième fois, la constitution sénégalaise en imposant un 3ème mandat.

 

Aujourd’hui, qu’on ne nous parle ni d’alternance, ni d’émergence quand arrestations injustifiées de journalistes, convocations d’organes de presse, emprisonnement d’opposants, humiliations des institutions notamment de la cour suprême et du parlement, transhumance exacerbée, alignement occidental contre-productif et aventureux sur la question du terrorisme, diplomatie approximative inefficace et appauvrissement des populations, sont devenus le quotidien des sénégalais.

 

Le Sénégal semble désormais plongé dans une situation de brutalité et de panique, fragilisant l’Etat de droit et ouvrant la voie à une période d’instabilité lourde de périls.

Comment en est-on arrivé là ?

Quand en janvier dernier, un Etat moderne aspirant à « l’Emergence » pouvait, successivement et contradictoirement, envoyer son président marcher aux cotés de la France meurtrie par le terrorisme et son premier ministre vitupérer, quelques semaines plus tard, aux côtés des manifestants sénégalais anti-Charlie, nous avons cru à un pêché d’émotivité.

 

Les mois ont passé, 2015 se termine et les sénégalais assistent médusés à une déconfiture marquée par l’une des duperies politiques les plus remarquables que le pays a connu. Comment ce président, mémorablement élu à 65% des suffrages exprimés à la dernière présidentielle, dans une situation quasi-révolutionnaire, a-t-il pu dilapider en si peu de temps le capital de confiance que les sénégalais avaient placé en lui ? Comment peut-il persister si aveuglément dans la vulgaire politique politicienne quand tous les indicateurs sont au rouge notamment le dernier classement de l’IDH (indice de développement humain) qui place le pays à la 154ème place (inférieur à la moyenne des pays d’Afrique subsaharienne et en régression depuis 2012 selon le PNUD) ?

 

A l’inverse du conservatisme d’un régime PS épuisé par la course aux prébendes et de l’activisme, clientéliste certes, mais admettons-le, inspiré, du régime libéral d’Abdoulaye Wade, le pouvoir en place depuis 2012 semble, déjà, intellectuellement essoufflé et traîne comme un boulet un pays manifestement trop grand pour lui. En vérité, Macky Sall, en usant et abusant des vieilles ficelles éculées de son ex-parti politique, démontre une absence d’ambition, de sincérité et de respect de sa parole qui n’inquiéteraient pas si la situation du pays n’était pas aussi grave.

 

Quand la Banque mondiale, elle-même, avertissait non seulement d’un séisme, dans ses rapports de 2014 et 2015 et des dangers de la hausse spectaculaire de la dette publique et de la dette extérieure, mais aussi de la quasi-détérioration des moteurs économiques traditionnels que sont le tourisme, la pêche et l’arachide ainsi que de l’accaparement étranger des nouveaux secteurs porteurs comme les énergies renouvelables, les mines, les telecoms et l’horticulture.

 

Macky Sall et sa coalition, visiblement uniquement préoccupés par les prochaines élections, redoublent de voracité et d’un appétit de transhumants rendant exsangue le productif marché aux ruminants sénégalais, convaincus que le matraquage lourdement et grassement payé, de serviles organes de presse et d’intellectuels transformés en « dames de compagnie », suffira à hisser le pays vers l’émergence.

 

Ressassée, en toute bonne foi, par des conseillers amnésiques, cette injonction, la course effrénée derrière les transhumants, ne prospère qu’en vertu d’un postulat indémontré et même stupide. Non, les sénégalais, à tout prendre, ont prouvé qu’ils préféraient la constance dans l’engagement, la sincérité intellectuelle et la détermination dans l’action, plutôt que cette vieille ritournelle d’une affligeante pauvreté incapable de masquer les fissures du contrat politique qui les liait au peuple.

 

Citons en juste quelques-unes.

Des 64 pèlerins sénégalais piétinés à la Mecque, il ne restera, finalement, que la consolation sage et résignée d’une mort heureuse auprès des saints de l’Islam. Aucune commission d’enquête, aucune suite judiciaire, aucune plainte, aucune indemnisation d’un Etat sénégalais, dont la seule action a été de parcourir, accompagné des caméras de la chaine de télévision officielle, quelques vérandas de familles endeuillées pour distribuer quelques millions dans des enveloppes trop petites pour un sujet aussi grave.

 

Des accusations lancées par l’ancien président de l’IAAF, Lamine Diack, qui déclenchent une véritable tempête politico-judiciaire stupidement circonscrite à ceux qui se sont permis d’en demander des suites légales. Cette réaction disproportionnée de la justice sénégalaise qui, dans la panique, arrête journalistes et dirigeants de parti politique sous des prétextes fallacieux et manifestement illégaux, n’étonnerait pas si elle ne s’attaquait aux fondamentaux d’une démocratie.

 

De l’incertitude institutionnelle dans laquelle le président tient le pays entier en maintenant l’opacité totale sur les conditions du respect de son engagement à revenir à la volonté du peuple d’avoir un président élu pour 5 ans. A deux ans de cette supposée élection, les observateurs et analystes s’arrachent les cheveux devant les couts financiers et politiques faramineux qui risquent de découler de cette irrésolution.

 

Oui, ne nous le cachons pas, nous avons peur. Mais comme lors des événements de 2012 ayant permis de se débarrasser du régime PDS, une certaine forme de solidarité et de stimulation intellectuelle et politique doit prendre le pas. A peine le temps de réfléchir et d’adopter les réformes nécessaires à la démocratisation du pays, que l’amateurisme et le clientélisme, nous obligent à nous pencher à nouveau sur ce qui doit faire les fondations de notre société, nous obligent à reprendre le combat.

Macky Sall, qui semble obnubilé par ses petits calculs, aurait grand intérêt à songer à cette belle mais effrayante réflexion du philosophe américain John Rawls : le politicien, dit-il en substance, pense à la prochaine élection. L’homme d’État, lui, pense à la prochaine génération.

Meilleurs vœux et bonne année 2016 !

 

KSD (Editorial)

 

Source : http://www.senenews.com

 

Senenews (Sénégal)

 

 

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