BENIN – LECON DU JOUR N° 5: La Cour Constitutionnelle et Adrien Houngbédji à la barre

Le président Boni Yayi lors de son investiture cahoteuse le  6 avril 2011.Le président Boni Yayi lors de son investiture rocambolesque le 6 avril 2011.

 

Comment en sommes-nous arrivés à nous accommoder des pestilences les plus corrosives au Bénin, au point où les déclarations qui auraient soulevé des vagues et des montagnes ailleurs, nous laissent indifférents. La Justice revêt-elle encore dans notre pays son caractère de pouvoir à part entière? Libre et indépendante ou pas il n’y a pas de petit pouvoir. C’est à peine si nous n’en sommes pas à rire de l’inacceptable si nous n’en sommes pas à célébrer des crimes sur la place publique.

 

J’ai l’impression que nous sommes dans un pays où tout se dit, où tout se fait. Les acteurs sont pourtant connus. Il manque peut-être le caviar et le champagne et la musique et les masques pour que nous allions tous nous défouler à ce carnaval d’un genre nouveau. Et, j’exagère à peine.

 

De quoi s’agit-il ? D’une déclaration publique de Maître Adrien Houngbedji. Oui. Encore lui. Il est intéressant parce qu’il n’est pas n’importe qui. Mon ex Président (je l’ai viré le 12 janvier 2016 à minuit) a déclaré sur les antennes de la télévision nationale, je cite :  » c’est nous qui avons gagné les élections présidentielles en 2011. Ça je le dirai jusqu’à ma mort. Ils ont fait ce qu’ils ont voulu mais c’est nous qui avons gagné  »

 

Me Adrien Houngbédji, président de l'Assemblée nationale du Bénin derechef.Me Adrien Houngbédji, président de l’Assemblée nationale du Bénin.

Je rappelle que le Président Houngbédji est juriste de formation, député depuis 25 ans, ancien 1er ministre, 5 fois candidat aux élections présidentielles et 3 fois président de l’Assemblée Nationale. Je veux dire : faut-il le prendre au sérieux ? Oui. Sans aucun doute ! Le personnage sait peser ses mots et mesure les tribulations judiciaires auxquelles cette déclaration l’exposerait au cas où elle se révèlerait fantaisiste et sans fondement. De plus, c’est une déclaration qui vient confirmer les rumeurs sur le KO scandaleux de 2011.

 

De deux choses, l’une : ou c’est une affabulation ou ce qu’a déclaré le Président Houngbedji est vrai. Dans le premier cas, il faut inviter Houngbedji à présenter tout au moins des excuses publiques à la Cour Constitutionnelle, au Président de la République et au peuple béninois. Dans le second cas, cela voudrait dire que la deuxième personnalité de notre pays nous apprend à la veille d’un scrutin majeur, que les institutions chargées d’organiser les élections chez nous sont capables d’inverser les résultats d’un scrutin en faveur du candidat de leur choix, qu’elles ont volé le suffrage du peuple à leurs profits en 2011, qu’elles sont coupables de parjure et de haute trahison.

 

La république des ripoux ?

 

Houngbedji a peut-être abandonné sa victoire entre des mains scélérates pour des raisons qu’il est le seul à connaître mais le peuple qui a été trahi, on en fait quoi ? Qui sait qui a souffert le deuxième mandat de Yayi, celui que Houngbedji l’accuse a la télé d’avoir volé si ce n’est le peuple? Et quel crédit ce peuple peut-il accorder à ces mêmes institutions aujourd’hui, vu que les mêmes nous menacent d’un nouveau KO? Ils chantent  »après nous c’est nous  » avec une assurance qui fait froid dans le dos.

 

Au demeurant, vu que la cour constitutionnelle habilitée à connaître des contentieux en rapport avec les élections présidentielles, laquelle cour a proclamé Yayi Boni élu, ne s’est pas jusqu’à ce jour prononcé sur une accusation aussi grave que celle-ci, il va s’en dire que  » qui ne dit rien acquiesce  », que la plus haute juridiction de notre pays nous a dépouillé de nos suffrages dans la nuit profonde, comme le font les braqueurs, que le Président dont nous avons découvert la tête à la UNE des journaux un matin de mars 2011 n’est pas celui que nous avons élu, qu’il est le résultat d’un tour de magie ourdi et exécuté contre le peuple par des gens dont nous connaissons les noms et les visages, qu’ils sont coupables, eux et leurs complices des supplices que nous endurons depuis cinq ans. Si la cour constitutionnelle accepte d’endosser un crime comme celui-ci, chacun de ses membres doit en répondre, individuellement et collectivement, fussent-ils en fonction encore ou non.

 

Rendre justice au peuple

 

A cet effet, l’idée de la jeune association  » les potiers de la République  » d’importer le processus  » justice et réconciliation  » expérimenté avec succès par l’Afrique du Sud me semble intéressante. Le but n’est pas de couper des têtes mais de rendre justice au peuple. Parce que si la justice n’est plus rendue au nom du peuple et pour le peuple ; le peuple finit par se rendre justice. Elle est quand même importante, la justice dans un pays.

 

Dans tous les cas, les acteurs de la société civile béninoise (ce qu’il en reste) et nos juges, le syndicat des magistrats notamment dont je salue l’activisme pertinent, l’ordre des avocats du Bénin et tous les organismes œuvrant dans le domaine de la citoyenneté et du droit des peuples devraient se pencher sur ce dossier. Ils tiennent là une occasion inespérée de redonner confiance au peuple. Il est absolument important que le peuple continue de croire en la justice, la même pour tous, sinon tout fiche le camp.

 

Il faudra, après le 6 Avril, l’actualité politique, et le contexte ne permettant pas de le faire avant, situer les responsabilités et sanctionner; ne serait-ce que pour l’exemple. Il y va de la survie de notre système démocratique et de la qualité de notre justice me semble-t-il.

 

Par Ousmane Alédji

 

Ousmane Aledji

Ousmane Aledji a été enseignant, puis journaliste. Ecrivain, poète et dramaturge, il dirige actuellement l’Espace Artistik Africa à Cotonou au Bénin. Auteur prolifique, sa prose est rapide, percutante, violente, décapante, rebelle, insoumise. Il est actuellement l’une des voix majeures du théâtre béninois et l’un des dramaturges les plus féconds.

 

Prince Yoruba, Aledji est profondément concerné par le destin de l’Afrique qui est en proie aux mutations post-coloniales et il traduit la vision qu’il a de cette nouvelle Afrique-là à travers son oeuvre. 

 

 

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