BENIN – Projet culturel de Zinsou : très transparent

 

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J’avais, dans un précédent article, préjugé prometteur le programme culturel du candidat Lionel Zinsou et estimé, eu égard à ce que fait sa Fondation, qu’il pouvait nous faire rêver, nous projeter, nous, hommes de culture, dans une autre dimension du développement culturel à mille lieues des balbutiements et de l’amateurisme du régime sortant. J’étais tout émoustillé, curieux de découvrir, ligne par ligne, les ambitions que Zinsou nous réserve là-dessus. Vous devinez mon empressement quand le projet de société « LE BÉNIN GAGNANT » a été rendu public. Je l’ai téléchargé, je l’ai parcouru plusieurs fois, tout en haleine, persuadé que le Bénin allait décrocher le gros lot. Surprise et déception. La montagne, comme dit mon voisin, a accouché, non pas d’une souris, mais d’un gentil..pet.

 

Ramassées en quelques alinéas (78-81), les ambitions du candidat du régime au pouvoir constituent une compilation de banalités, quelques idées passe-partout, ce dont les hommes politiques ont l’habitude de nous abreuver quand il s’agit de trouver « quelque chose » pour boucher, à la dernière page, le chapitre réservé à la culture. A la limite, ces idées restent aussi imprécises qu’évasives, mais relèvent surtout – bizarre – d’une méconnaissance étonnante de l’existant. On a l’impression que la réalité matérielle des arts et des lettres, le fait culturel béninois à partir duquel doit pourtant s’échafauder ce programme, échappe en majorité au candidat.

 

Page 78 par exemple, on proclame « le financement de la création contemporaine et de ses infrastructures culturelles ». Je rappelle ici que ce financement se fait déjà à travers les différents guichets du ministère de la culture: que ce soit par la Direction de la Promotion Culturelle et par le Fonds d’aide à la Culture. A aucun moment, dans les déclinaisons liées à cet engagement, Zinsou ne parle de ce fonds. Or, il constitue l’obsession des créateurs béninois, même si le mode de son opérationalité est sujet à polémique. Cette caisse existe-t-elle dans le chantier du candidat? Sinon, que veut-il en faire? Va-t-elle la reformer, la supprimer? Mystère.

 

Autre incompréhension relevée : la construction d’une bibliothèque Nationale. Elle existe déjà, cette institution, nichée à Porto Novo ( Ouando)construite depuis 1985 sur un espace grand comme deux terrains de football. Il y a lieu de la restaurer, d’en augmenter le fonds documentaire, de la moderniser, peut-être aussi d’en dupliquer le modèle, à petite échelle, dans les chefs-lieux de département. Mais alors que vont devenir les bibliothèques départementales, les CLAC qui peinent à vivre? Lionel Zinsou a certes créé des bibliothèques à Cotonou et à Ouidah, mais connaît-il les souffrances des CLAC de Savalou et de Lokossa par exemple ?

 

Autre constat: la création des Maisons des Jeunes. Il en existe déjà, construites avec la collaboration de La Loterie Nationale du Bénin. On a en recensé trente-deux à travers le pays. Là dessus, se greffent les Maisons du Peuple élevées au temps de la Révolution, espaces dédiés à la culture de masse mais malheureusement mal adaptés ou mal équipés pour la diffusion, dans des normes universelles, des arts visuels ou vivants. Ici, j’approuve le candidat qui promet d’équiper ces lieux, non pas après les avoir créés, mais après les avoir restaurés.

 

Le programme culturel de Lionel Zinsou pèche aussi par l’absence, dans ses projets, des grands rendez-vous culturels qui rythment la vie des professionnels des arts. Outre les festivals départementaux des arts, il y a, érigés en institutions, des grands moments qui fédèrent la création contemporaine et projettent le Bénin sur le curseur international: le Fitheb, le Silco, Bénin Regards, etc, financés par l’État, sont loin de produire les synergies attendues. D’ailleurs, en ce moment, se joue une « tragédie Fitheb » sous nos yeux sans que personne ne lève le petit doigt. On me dira qu’on ne peut aller dans les détails. Mais je m’étonne que, lorsqu’il s’agit de Musées, domaine d’intervention de la Fondation, le programme n’est plus anecdotique. Au contraire, il est bien fourni:

 

Page 79: « assurer la gratuité des musées publics et les associer au projet pédagogique des écoles et collèges. »
Page 80: « développer des musées locaux d’arts et traditions, créer un Mémorial de l’Histoire nationale et un Mémorial de Mathieu Kerekou ».

 

Si les visites scolaires dans les musées sont depuis toujours intégrées aux sorties pédagogiques, j’apprécie qu’on propose qu’elles soient gratuites. Mais les recettes générées par cette activité permettent à ces espaces de faire face à leurs dépenses courantes que les subventions maigres et ridicules de l’État n’arrivent pas à couvrir. Sur ce plan, j’applaudis des deux mains lorsqu’on me parle de « valoriser le patrimoine historique culturel et cultuel », quand bien même cette notion demeure générique et fourre-tout. Par contre, je suis sceptique sur la création d’un Mémorial de Kérékou. Le personnage, malgré l’émotion suscitée par sa mort, reste encore vivement controversé…

 

D’une façon générale, le programme n’a pas d’évaluation chiffrée. A combien s’élève le financement de la création contemporaine ? A combien peut-on estimer le coût de l’érection d’infrastructures culturelles comme le Théâtre National, les salles de spectacles, le Conservatoire National de Musique, les studios d’enregistrement ? Que dit-on des grandes fêtes traditionnelles communautaires pour lesquelles la contribution de l’État est requise et obligatoire ? Rien, aucune ligne budgétaire n’a été annoncée. Bref, un projet non chiffré reste une idée certes, avancée, mais elle ne peut se convertir en véritable projet, incitateur d’allants et de convergences.

 

Florent Couao-ZottiFlorent Couao-Zotti

Je pourrais relever mille et une choses que je trouve imprécises et peu innovantes dans ce programme, mais on me dira que j’ai tendance à trouver le diable dans le détail. Mais le diable, c’est bien le grain de sable qui enraye toujours le bon fonctionnement de la mécanique. Lionel Zinsou a de quoi séduire les culturels béninois, mais son approche m’a paru transparente et me laisse un arrière goût de ce que j’appellerai le « minimum syndical ».

 

Par Florent Couao-Zotti

 

 

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