HAÏTI – Jocelerme Privert prend les commandes

Jocelerme Privert veut « étonner » le monde. Il appelle au dialogue, à une entente nationale pour poursuivre les élections. Il a fait son premier discours devant la communauté internationale, des représentants du secteur privé, d’irascibles opposants de Michel Martelly et des personnalités de la mouvance lavalas, dont Mildred Aristide, l’épouse de Jean-Bertrand Aristide. Tout un symbole.

 

Le président par intérim Jocelerme Privert /Francis ConciteLe président par intérim Jocelerme Privert /Francis Concite

D’épais nuages gris se détachent du morne L’Hôpital, le toit de Port-au-Prince. Sous des acajous géants de l’aile ouest de ce qui reste du palais national, le pupitre présidentiel en mal de vernis et le drapeau national sevré de vent, les invités à l’installation du président provisoire  Jocelerme Privert, écrasés par la chaleur moite de cet après-midi de la St-Valentin,  sont comme dans une serre. Des grands commis de l’Etat, le Premier ministre Évans Paul, les membres du cabinet ministériel, des diplomates, des personnalités de la mouvance lavalas discutent, tuent le temps en attendant le successeur de Michel Martelly, élu au petit matin par l’Assemblée nationale.

 

D’irascibles opposants de Tèt Kale, dont Me Newton St-Juste, Assad Volcy de Pitit Dessalines, foulent  le gazon, fiers comme des soldats victorieux après une campagne ardue. Tout un symbole, l’épouse de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide, Mildred Trouillot Aristide, revient au palais national, accompagnée de Maryse Narcisse, candidate à la présidence de Fanmi Lavalas. Les journalistes se ruent vers elle avant que Jocelerme Privert, président provisoire, ex-ministre de l’Intérieur de Jean-Bertrand Aristide, ne remercie les parlementaires pour leur « confiance dans cette période si critique de notre histoire de peuple libre, engagé dans un combat quotidien, inlassable pour la souveraineté, la dignité et le progrès ».

 

Les secteurs ayant «contribué à cette étape de sortie de crise à notre profit à tous et à toutes » sont salués par le président provisoire, vieux routier de la politique. Le caractère pacifique et inclusif de cette nouvelle étape dans la résolution de la crise, en plus de souligner que la tolérance est source d’étonnement. « Nous pouvons et devons étonner le monde par notre détermination, notre lucidité et notre sens de la dignité humaine », a renchéri Jocelerme Privert, chantre, dans son discours, de la préservation de l’intérêt général, arc-bouté à la logique nécessaire du retour à la normalité constitutionnelle. La lutte pour le pouvoir ne doit pas faire abstraction de cela. L’expression de la divergence dans la presse qui ne peut être « ni sous presse ni sous pression » est souhaitée.  Plus, il faut « chercher à mieux comprendre les contradictions pour les dépasser, car elles sont le gage de notre développement, du renforcement de notre démocratie », a appelé Jocelerme Privert. « À une entente nationale, à un dialogue national, nous sommes tous conviés », a-t-il dit, détaillant, dans « cette nouvelle conjoncture particulière », les « trois axes d’action qui constituent le cadre de référence » de son programme.

 

« Le rétablissement sinon le renforcement de la sécurité intérieure par la refondation des liens sociaux et le dialogue permanent ; le rétablissement de l’Etat de droit et la consolidation des institutions républicaines ; la poursuite du processus électoral », a détaillé Jocelerme Privert qui doit passer 120 jours maximum au pouvoir. « Mais nous ne pouvons ignorer notre situation financière et économique. Nos dysfonctionnements font système », a-t-il indiqué. « Avec toutes les Haïtiennes et tous les Haïtiens, je travaillerai au dénouement de cette crise. Je m’attellerai encore plus à renforcer nos liens sociaux à renforcer la citoyenneté et l’État. Le temps pour ce faire est court, les faits têtus. Notre volonté cependant est inébranlable », a expliqué Jocelerme Privert, qui a appelé le secteur des affaires à mieux soutenir l’État pour que celui-ci le soutienne mieux. L’empathie pour les gens faibles économiquement permettra le rapprochement indispensable pour rendre le pays et le peuple plus forts.

 

Pour la communauté internationale, Jocelerme Privert a droit à des remerciements, un rappel et ce qui sonne comme une mise en garde. La communauté internationale est saluée pour son « support à l’accord historique entre Haïtiens » le 6 février. « Le peuple haïtien a choisi le régime démocratique et souhaite compter et obtenir l’appui de ses pays amis pour sa croissance et sa consolidation », a dit le président provisoire. « Toutefois, la faiblesse de nos institutions et la récurrence de nos crises ne peuvent aucunement justifier des maladresses, des écarts qui, loin de nous aider, ne font qu’accentuer et approfondir l’entaille faite à notre souveraineté nationale », a souligné Jocelerme Privert.  « Aidez-nous à mieux être, car cette aide est le gage d’une refondation des liens internationaux. Ni maîtres ni professeurs, car nous sommes tous des apprentis de la démocratie et de l’État de droit. Nous la construisons ensemble, cette démocratie, sinon elle ne sera pas », a-t-il insisté avant d’être salué par les invités.

 

Pour l’ex-première dame, Mildred Aristide, sa présence au palais national souligne qu’en tant que résidente d’Haïti, elle « soutient la continuation de la démocratie en Haïti ». « Je suis très contente que l’on ait franchi une autre étape, que l’on aille sur les rails de la démocratie», a-t-elle indiqué croyant nécessaire que l’on revienne au plus tôt aux élections.

 

Elisabeth Beton Delègue, l’ambassadeur de France en Haïti, a qualifié de « pas très positif », de « phase très importante » l’élection de Jocelerme Privert par l’Assemblée nationale comme président par intérim, conformément à l’accord politique. Il y a les autres points de l’accord politique comme l’achèvement du processus électoral, a indiqué la diplomate, qui souligne avoir « écouté avec attention tous les propos de M. Privert sur l’union nationale  pour aller de l’avant et pour garder la continuité institutionnelle ». Ni maîtres ni professeurs n’est pas une mise en garde. Ce sont des propos qui sonnent naturellement dans le cadre d’un partenariat tant au niveau politique qu’au niveau du reste de la coopération avec Haïti, a indiqué Elisabeth Beton Delègue.

 

Le numéro un du Forum économique du secteur privé, Grégory Brandt, a indiqué « qu’on est dans une période d’apaisement pour trouver une stabilité politique en vue de continuer avec le processus ». « C’est ce que tout le monde recherche. Il fallait éviter qu’il y ait un chambardement, que des décisions politiques dictées par la rue, par le feu, les  casses de banques, de stations  d’essence », a expliqué Grégory Brandt, appelant les acteurs à prendre leurs responsabilités. « On espère que tout monde prendra ses responsabilités pour aller de l’avant », a-t-il dit. « Je vois là, dans la cour, beaucoup de membres de l’opposition. Cela veut dire qu’il y a déjà un dégel, un dialogue politique qui peut s’établir. Il faut que tout le monde joue sa partition », croit l’homme d’affaires.

 

Gérald Germain, l’ex-ministre des Affaires sociales et conseiller politique de Jude Célestin, candidat à la présidence de Lapeh, a appelé à un retour rapide au processus électoral.« Il faut un retour très, très rapide au processus électoral. C’est ce qui justifie ma présence ici », a-t-il dit, rappelant que le « processus électoral a été bloqué par le peuple pour rechercher la sincérité du vote ». La commission de vérification doit faire son travail. On doit monter un CEP, fixer la date des élections dans un court laps de temps pour que le peuple choisisse le président qui doit le diriger, compléter le pouvoir législatif et statuer sur les élections des collectivités territoriales, selon Gérald Germain. « Il n’y a aucune raison pour étirer la transition », a insisté le conseiller politique de Jude Célestin. Le président provisoire, signataire de l’accord, a fixé le délai constitutionnel de 90 à 120 jours. C’est parce qu’il savait qu’il pouvait respecter ce délai qu’il l’a fixé. « Il a signé l’accord. Il est devenu président. Nous nous attendons à ce qu’il respecte l’accord », a affirmé Gérald Germain.

« Jocelerme Privert a pris des engagements formels quant à la commission de vérification devant clarifier le processus électoral », a fait remarquer Assad Volcy de Pitit Dessalines, soulignant que le pays entre dans une « nouvelle dynamique politique ». Cela ne veut pas dire que la crise est résolue parce que nous avons un gouvernement de transition qui doit faire des vérifications, organiser un second tour pour qu’un nouveau régime monte au pouvoir, a-t-il indiqué. « Nous croyons que la mission de M. Privert est de taille. C’est à lui de jouer », a indiqué Assad Volcy, qui souhaite que la justice fasse la lumière sur la gestion de l’administration Martelly.

 

Le Premier ministre sortant, Evans Paul, a dit que l’installation du président provisoire est «le résultat d’un effort de dialogue qu’il faut saluer ». « Vaut mieux une mauvaise solution que ne pas en avoir du tout », a affirmé le Premier ministre. Il a souligné que « Nous sommes sur la voie de la stabilité ». « nous sommes sur la voie, mais nous ne sommes pas encore arrivés. Il faut continuer les efforts en privilégiant le dialogue », a nuancé Évans Paul, qui a réitéré un appel au dialogue à l’ensemble des secteurs du pays. « Quelles que soient nos différences et nos divergences, nous devons nous engager à enterrer les armes de la violence pour nous attacher à la voie du dialogue comme l’unique manière d’aboutir à nos objectifs. Nos objectifs doivent viser essentiellement à garantir une ambiance de paix pour mieux vivre ensemble, dans la cohésion », a conseillé Évans Paul, qui croit impératif un retour au processus électoral. « Il n’y a pas de choix. Il faut renforcer le processus démocratique par l’effort de correction d’une part, par la poursuite au plus vite du processus électoral pour que le pays retrouve sa normalité d’autre part. C’est ça la mission essentielle de ce pouvoir », a dit le Premier ministre, déplorant que la politique ait mis entre parenthèses les vrais problèmes auxquels la population est confrontée au quotidien.

 

La prise du pouvoir de Jocelerme Privert ne fait pas l’unanimité. Certains secteurs, avant et après son élection au second degré, avaient appelé à la tenue d’un dialogue politique pour que le Parlement ne s’aventure pas seul dans la résolution de la crise politique de jour en jour plus complexe.

 

 

Roberson Alphonse           

 

robersonalphonse@lenouvelliste.com

 

 

 

Source : lenouvelliste.com

 

Le Nouvelliste (Haïti)

 

 

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