PRISE D’OTAGES AU BURKINA : Un couple d’humanitaires enlevé et tout Djibo est désemparé

Le 16 janvier 2016 restera gravé dans la mémoire des habitants de Djibo, chef-lieu de la province du Soum. Ce jour-là, la population apprenait, tôt le matin, que le médecin chirurgien Ken Eliott, installé dans la localité depuis 1972, a été enlevé avec son épouse, par des hommes armés non encore identifiés. La nouvelle se propagea et alla au-delà de la province du Soum. Deux semaines après cet enlèvement digne d’un film hollywoodien, pas de traces du Dr Eliott comme l’appelle affectueusement la population de Djibo. Nous avons effectué un séjour de 2 jours, soit les 28 et 29 janvier 2016, dans ladite localité.

 

Ken Eliott

 

Invraisemblable mais vrai ! Un humanitaire et son épouse kidnappés en plein centre-ville. Cela s’est passé le 16 janvier dernier à Djibo, localité située à environ 200 kilomètres de la capitale burkinabè, Ouagadougou. Dr Ken Eliott et son épouse ont été enlevés. La clinique Eliott, comme l’appellent les Djibolais, est située au cœur de la ville. Elle est séparée du district sanitaire, du côté Nord par une route. A l’Ouest, les magasins de la Société nationale de gestion des stocks alimentaires (SONAGES) et d’autres boutiques de particuliers. Au Sud, ce sont des maisons à usage d’habitation qui font face à ladite clinique. C’est d’ailleurs de ce côté-là, a-t-on appris, que sa paire de lunettes et une chaussure de sa femme ont été retrouvées après l’enlèvement. C’est là aussi que les traces de roues de la voiture qui les a emmenés, semble t-il, ont été aperçues. A l’Est de la clinique on aperçoit l’église protestante. La Clinique Eliott est composée de plusieurs bâtiments. Les blocs A, B, C et D. Outre les bâtiments abritant les salles de soins, d’autres sont dans la cour. On y trouve également plusieurs espèces de plantes. Un bosquet pour tout dire. Le tout entouré d’un grillage qui fait office de clôture. Le Dr Ken Eliott habitait aussi non loin du centre médical. Juste un grillage sépare son lieu d’habitation de celui de son travail. Comment les choses ce sont-elles passées ? Comment a-t-il été enlevé alors que le bruit aurait pu réveiller les voisins? Mystère !

 

Il y a eu une sorte de résistance

 

Pour avoir des tentatives de réponses, nous nous sommes rendu auprès du Procureur du Faso près le tribunal de grande instance de Djibo, Prosper Zerbo. Avant de répondre à nos questions, il prévient qu’on ne revient pas sur les éléments de l’enquête. Ici, a-t-il relevé, les choses ne sont pas simples comme les attaques de Ouagadougou ou encore de Ina Bao. Il s’agit de deux personnes capturées vivantes. Il s’agit de les retrouver, surtout vivantes. « Les faits se sont passés au petit matin du samedi 16 janvier 2016. Probablement aux alentours de 4h. L’information a été donnée à la brigade de gendarmerie de Djibo très tôt. Ensuite, j’en ai été informé. Je me suis rendu, avec les forces de l’ordre, sur les lieux. Il faut signaler que l’enlèvement a eu lieu sans effraction. C’est-à-dire qu’aucune des portes n’a été forcée. Si aucune des portes n’a été forcée, cela veut dire que les ravisseurs ont pénétré aisément dans la maison. Ou encore, qu’ils ont attendu qu’Eliott sorte avant de le prendre. Mais cette hypothèse est à réfuter parce que lorsqu’on voit le standing de la maison, il y a une porte au Sud et une autre au Nord. C’est par la porte du Nord que le couple a été emmené. C’est dire qu’ils ont certainement pénétré par celle du Sud. Tout était en ordre. Sur la table à manger, il y avait une torche qui était allumée. Il y avait un morceau de pain et une tasse de café vide. C’est dire qu’ils avaient fini de prendre leur petit déjeuner. C’est un indice important parce que c’est ce qui permet de nous situer sur l’heure de l’enlèvement. On a pu constater des traces de pieds. Des indices qui montrent qu’il y a eu une sorte de résistance. A ce même endroit, on a pu constater une torche endommagée. Une torche dont la partie ampoule a été séparée de la partie pile. On a suivi aussi les traces des pieds jusqu’au pied de la clôture. A ce niveau, on a vu un pied de chaussure de femme et une paire de lunettes de M. Eliott. On a pu probablement les faire passer par-dessus le grillage qui tient lieu de clôture. Derrière cette clôture, on a pu constater des traces de pneus de voiture. Ces traces, on a estimé que c’était celles d’un véhicule de type 4×4. C’est ce véhicule qui a probablement emmené le couple», a-t-il relaté avant d’indiquer que des efforts sont faits au niveau local et même au plus haut niveau, c’est-à-dire au sommet de l’Etat, pour le retrouver. Mais en attendant, pas de piste !

 

Avant de rencontrer le Procureur, nous nous sommes rendu au centre de santé du Dr Eliott pour rencontrer les patients. Certains d’entre eux continuent leurs traitements grâce aux collaborateurs du Dr Eliott. D’autres ont perdu le moral. « Le centre médical s’est vidé de ses patients », nous dit un collaborateur du Dr Eliott. « Avant, il était difficile de se faire de la place ici, tellement il y avait du monde, mais aujourd’hui, vous voyez, tout est vide », nous ajoute-t-il. Avec l’adjoint du Dr Ken Eliott, Moussa Tamboura, nous avons fait le tour du centre pour échanger avec les patients. Nous y avons rencontré la petite Oussamata Zoromé qui est venue dans le centre, il y a de cela 12 mois. En effet, la petite Oussamata Zoromé souffre d’une malformation congénitale. Depuis sa naissance, elle n’arrive pas à aller aux selles comme tout le monde. En termes plus clairs, elle n’a pas d’anus. Mais depuis lors, c’est le Dr Ken Eliott qui assurait ses soins. « Elle va de mieux en mieux », rassurent ses parents. Aujourd’hui, le père de cet enfant, Ousseni Zoromé et sa mère Alimata Gansoré, ne savent plus à quel saint se vouer. Autre salle, autre réalité. Adama Bandé, lui, est là depuis 4 mois. Il souffre d’une maladie urinaire. Après la disparition de son médecin traitant, c’est le désespoir. Pourquoi autant de patients à la clinique Eliott ? A cette question, beaucoup de personnes pensent à Djibo que le Dr Eliott est particulier. Pour eux, la différence réside au niveau de la qualité- prix. Des frais nettement inférieurs à ce qu’on paie ailleurs. Les interventions chirurgicales tournent autour de 50 000 F CFA. Quant à la consultation, elle est fixée à 250 F CFA. Parfois, ont dit certains anciens patients, lorsqu’il constate que le malade est indigent, il lui remet 40 000 F CFA sur les 50 000 F CFA qu’il avait exigés au début. Le Dr Ken Eliott représente beaucoup pour la population de Djibo. Une idole pour certains, une icône pour d’autres. Plusieurs personnes portent même son prénom Eliott aujourd’hui à Djibo, témoignent les habitants. « Côté santé, Eliott représente beaucoup pour nous. Il n’est pas le premier docteur mais le docteur qui a le plus longtemps résidé à Djibo. Il est là depuis 1972. Depuis lors, il a soigné beaucoup de personnes à Djibo. C’est dans les années 90 qu’il y a eu le CMA », nous explique l’Emir de Djibo. En effet, la « clinique médico- chirurgicale de Djibo » ou la clinique Eliott pour la population, peut prendre en charge près de 63 patients à la fois, selon les travailleurs. La semaine avant l’enlèvement du Dr Eliott, c’est-à-dire du 7 au 14 janvier 2016, il a fait 45 interventions chirurgicales. Ses patients sont venus du Ghana, du Niger et de la Côte d’Ivoire, selon Saïdou Sawadogo, collaborateur du Dr Eliott. En 2015, ce sont au total plus de 1 241 personnes qui ont été opérées. 1 151 en 2014, selon Saïdou Sawadogo. Outre la médecine, le Dr Ken Eliott faisait à la fois la menuiserie, la maçonnerie et la soudure. En effet, disent ses proches, tout ce qu’il y a comme bâtiments à l’intérieur du centre, c’est lui qui les a construits.

 

Le terrorisme n’a pas de couleur ni de religion, encore moins d’ethnie

 

Les tôles, la menuiserie, c’est lui qui s’en charge. Il a, semble t-il, aidé à réparer certaines infrastructures de la ville, en accord avec la mairie. Aussi le Dr Ken Eliott venait-il en aide aux personnes qui en ont besoin ! Au nombre de ces personnes, la vieille Ramata Dicko, admise dans son centre il y a de cela 25 ans. Tombée d’un arbre, relate-t-elle, elle a bénéficié des soins du Dr Ken Eliott. Malheureusement, elle a perdu l’usage de ses jambes. Ainsi paralysée, elle est restée au centre médical où elle est logée, nourrie et soignée. Pour elle, Eliott est son père et sa mère. Du haut de ses 55 ans, elle dit être découragée mais se confie à Dieu. «Elle est tombée d’un arbre et n’a plus eu l’usage de ses jambes. Les agents de santé lui ont conseillé, en son temps, la clinique Eliott. Après les premiers soins, elle marchait grâce à des béquilles. Une seconde chute, et elle n’a plus eu l’usage de ses pieds. Elle a 55 ans aujourd’hui. Son mari est mort, il y a 10 ans », se souvient-elle.

 

La sécurité du Dr Eliott était-elle menacée ? Là-dessus, chacun y va de son commentaire. Beaucoup de personnes pensent que quelque part, certains acteurs n’ont pas joué leur rôle. Un fonctionnaire de la localité, visiblement remonté, s’insurge et charge les autorités. Pour lui, la sécurité n’a pas été prise au sérieux. Car, a-t-il dit, des avertissements ont été donnés. Mais rien n’a été fait pour renforcer la sécurité. « Même s’ils veulent encore frapper, ils frapperont. Le Burkinabè, c’est le médecin après la mort », poursuit-il. A noter qu’après l’enlèvement du Dr Eliott, la population s’est mobilisée pour exiger sa libération. D’abord, dès le lundi 18 janvier, soit deux jours après son enlèvement, les élèves ont organisé une marche. Ensuite, le collectif « Je suis Eliott » leur a emboîté le pas. Une page facebook a été créée pour sonner la mobilisation autour du couple Eliott. Cette page « Djibo soutient Dr Ken Eliott » est animée en français, en arabe, en anglais et même en japonais. Pour ces populations qui ont sonné la mobilisation, si Eliott n’est pas libéré, l’avenir de ce centre qui fait du bien au Burkina et aux pays voisins est incertain. «Je doute que l’hôpital puisse continuer. C’est une clinique un peu privée. Eliott n’a jamais collaboré avec l’Administration de l’Etat. Il a toujours travaillé de manière indépendante. Je pense qu’aucun expatrié ne va accepter poursuivre le travail. Il y en avait un. Quand on a pris Eliott, il est parti», a déploré l’Emir de Djibo. A l’en croire, le Dr Eliott s’apprêtait, du haut de ses 82 ans, à préparer sa relève. « Je l’avais rencontré l’année passée. Il m’a dit qu’il se préparait à quitter et qu’il préparait la relève. Il souhaitait me rencontrer pour voir dans quelle mesure il pourrait me laisser la clinique », a-t-il confié. Si tout semble calme à Djibo, ils sont nombreux à penser que le climat de méfiance s’est installé entre la population autochtone et les réfugiés maliens. Beaucoup ont, dès les premières heures de l’enlèvement, pointé du doit ces derniers. Ils les accusent d’être complices ou au courant de l’enlèvement. Car, disent-ils, depuis leur arrivée, les vols se sont multipliés. «Avant, les motos restaient dehors pendant la nuit à Djibo. Mais aujourd’hui, personne n’ose le faire», raconte un habitant.

 

Si les premiers moments ont été chauds entre les réfugiés et les autochtones, les choses semblent être rentrées dans l’ordre grâce à la sensibilisation. L’Emir de Djibo appelle au discernement. Il partage l’avis du Procureur du Faso près le tribunal de grande instance de Djibo, Prosper Zerbo. Pour eux, le terrorisme n’a pas de couleur ni de religion, encore moins d’ethnie. C’est pourquoi il demande à la population de faire preuve de compréhension. Pas d’amalgame ! «Avec les réfugiés, tout se passe bien. Ce n’est pas la première fois. Dans les années 90, on a eu à les accueillir ici. Il n’y a pas eu de problème entre nous. Mais quand Eliott a été enlevé, beaucoup pensaient que ça venait d’eux. On était obligé de demander à la population de faire la part des choses. C’est vrai que les djihadistes sont le plus souvent des Arabes, des Touaregs ou des musulmans ; mais ceux qui sont avec nous sont des réfugiés. Ils ne peuvent pas tous être des djihadistes. On demande à la population de rester calme et sereine », a-t-il conclu.

 

Issa SIGUIRE

 

 

Source: www.lepays.bf

 

 

Le Pays (Burkina)

 

 

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