BENIN / ELECTION PRESIDENTIELLE – Le sens d’un raz-de-marée

A considérer l’irrésistible déferlante des ralliements tous azimuts au candidat Patrice Talon, à laquelle il est donné d’assister depuis la proclamation, par la Cour constitutionnelle, des résultats du premier tour de la présidentielle, suivie de la rencontre de l’hôtel Azalaï de Cotonou où fut acté le protocole d’accord scellant la « Coalition de la Rupture », on est bien fondé à prophétiser – sans grand risque de se tromper –, un plébiscite du roi du coton béninois, au terme du scrutin du dimanche 20 mars 2016.

 

La foule enthousiaste lors d'un meeting de Patrice Talon et Sébastien Ajavon à Agblangandan, vendredi 18 mars 2016La foule enthousiaste lors d’un meeting de Patrice Talon et Sébastien Ajavon à Agblangandan, vendredi 18 mars 2016

 

Selon toute vraisemblance et sous réserve d’une confirmation supplémentaire par le verdict ultime des urnes au cours des heures et jours à venir, cette nouvelle tournure prise par le cours des événements est la résultante de trois (3) facteurs déterminants, à savoir :

  • le rejet populaire – via un premier vote protestataire dont la lisibilité cristalline ne fait plus l’ombre d’un doute – non pas nécessairement de la personne du candidat Lionel Zinsou et du projet de société qu’il propose, mais avant tout d’un système de gouvernance singulièrement décadent, calamiteux et mortifère à tous égards ;
  • le rejet d’un homme – le président Boni Yayi, pour ne pas le nommer –, vivante incarnation dudit système qu’il semble, dans un pathétique combat d’arrière-garde perdu d’avance et au grand dam des consciences les plus scrupuleuses, mettre un point d’honneur à vouloir perpétuer au-delà du mandat à lui dévolu par la constitution, contre vents et marées, en usant, pour ce faire, des stratagèmes les plus cyniques, les plus ubuesques, les plus indécents et les plus attentatoires à la cohésion nationale et au pacte républicain ;
  • la forte et légitime aspiration de tout un peuple trop longtemps bafoué et humilié (le mot est faible !), à plus de liberté et à un mieux-être effectif (et non plus seulement virtuel ou incantatoire !), après 56 ans d’errance et d’errements, sur fond de valse idéologique opportuniste aux mille facettes : indépendance néo-coloniale, révolution marxiste-léniniste, renouveau démocratique, changement-refondation et que sais-je encore…

Ce constat basique étant fait, mon propos ici vise, sans prétention aucune de ma part, à s’appesantir sur un certain nombre de considérations cardinales auxquelles le futur locataire du palais de la Marina devra accorder une attention particulière, pour autant qu’il veuille que le projet (sans doute amendé et enrichi) de « rupture pour le nouveau départ », en passe d’emporter l’adhésion de l’écrasante majorité des Béninois, ne se réduise pas in fine à un énième bégaiement de l’histoire, un cauchemar de plus dont la responsabilité serait trop lourde à porter.

 

Le principal enjeu, en l’occurrence, consiste donc à capitaliser au mieux ce raz-de-marée inédit, en sachant en faire un décryptage idoine et perspicace.

 

PRIORITÉ À LA COHÉSION NATIONALE ET À LA RESTAURATION DE L’ÉTAT  

 

Par-delà les nombreuses et indispensables réformes annoncées dans son projet de société, le tout premier défi que le candidat Patrice Talon, une fois investi de la légitimité populaire, devra relever est celui de l’Unité nationale sérieusement mise à mal par la longue descente aux enfers ayant indubitablement connu son paroxysme au cours de la dernière décennie.

 

Ceci passe aussi, entre autres, par une restauration de l’Etat de droit dans la plénitude de ses attributs dont l’Administration publique, à travers ses divers démembrements, constitue le pilier central, en tant que locomotive par excellence du développement, appelée à donner l’impulsion initiale et à entretenir le mouvement d’ensemble.

 

A cet égard, si la dynamique forte et éminemment consensuelle qui a présidé à la formation de l’actuelle « Coalition de la Rupture » constitue un gage non négligeable de l’impératif de sauvegarde de la cohésion et de la stabilité sociétales, elle n’en demeure pas moins porteuse des germes de sa propre destruction à plus ou moins brève échéance, quand on sait l’inclination naturelle de l’homo politicus béninois à surfer allègrement sur la vague du clientélisme à tout crin, au détriment de l’intérêt général, en termes d’efficacité et d’efficience de l’action publique.

 

Afin de prévenir une telle dérive, Patrice Talon devra, dès sa prise de fonction, s’astreindre à une obligation absolue d’ingratitude et d’exemplarité, en évitant soigneusement de céder à la tentation ô combien irrépressible d’un gouvernement et d’une administration publique de remerciement. Ce qui, très concrètement, revient à ne retenir pour principaux critères de casting de ses collaborateurs immédiats et indirects que la compétence et l’éthique professionnelles dûment éprouvées.

 

D’où le risque patent et inéluctable d’impopularité, par suite de la non-prise en compte des intérêts (avoués ou non) de certains alliés de la vingt-cinquième heure dont les soutiens, aussi dérisoires ou anodins qu’ils aient pu paraître, auraient tout de même valu, en son temps, leur pesant d’or, en termes de contribution à la bataille décisive du second tour.

 

Se trouve ainsi planté le décor d’une vraie quadrature du cercle, pour ainsi dire, dont pourtant seront tributaires la crédibilité et le succès du probable futur chef de l’exécutif, par ailleurs réputé pour sa rigueur managériale et son culte de l’excellence, ainsi qu’en témoignent à suffisance ses états de service en tant que premier employeur du Bénin après l’Etat.

 

Au demeurant, une telle exigence s’inscrit en parfaite cohérence avec l’engagement solennel, maintes fois réaffirmé, du candidat de la rupture pour un mandat présidentiel unique; option qui a l’avantage considérable de lui donner toutes les coudées franches pour garder le cap et exécuter sa feuille de route en toute sérénité, dans un esprit de concorde sous-tendu par une démarche participative intégrant les aspirations profondes des diverses composantes de la population.

 

Cependant, il convient de ne pas perdre de vue qu’entre, d’une part la gestion d’un empire industriel et financier si prestigieux soit-il, et d’autre part, la direction d’un Etat (si minuscule soit-il), avec le niveau de complexité, d’impondérables et de contradictions de tous ordres (sociopolitiques, institutionnels, économiques, humaines, géopolitiques, etc.) qui lui est inhérent, il peut parfois y avoir un fossé abyssal, malaisément franchissable.

DISSIPER UN MALENTENDU TENACE

 

Ceci permet d’ailleurs d’aborder l’autre écueil majeur, susceptible de contrarier au plus haut point l’action du futur président. Il s’agit de l’infaillibilité postulée de Patrice Talon à trouver des solutions toutes faites à l’épineuse problématique d’une croissance soutenue et inclusive, créatrice d’emplois durables et décents.

 

En effet, selon une idée très répandue, tirée de l’imagerie populaire et amplement véhiculée par les médias, en sa qualité d’entrepreneur à succès, le magnat du coton serait censé n’avoir aucun mal à transférer au secteur public et à la sphère institutionnelle, c’est-à-dire à l’échelle macroéconomique, les bonnes pratiques et autres secrets de prospérité ayant fait leurs preuves dans le secteur privé, aux échelons micro et méso.

 

Seulement, là où pèche gravement cette façon un peu simpliste et béate de voir les choses, c’est qu’elle conduit à commettre l’erreur fatale consistant à trop vite confondre deux statuts sans commune mesure, a priori :

  • d’un côté, la relative autonomie décisionnelle du fringant capitaine d’industrie, n’ayant de compte à rendre qu’à ses actionnaires sinon qu’à sa propre personne et mû essentiellement par l’impératif de rentabilité économique et financière, assorti, dans le pire des situations, de quelques contraintes connexes relevant de la responsabilité sociétale de l’entreprise et qui n’entament en rien sa marge de manœuvre en tant que patron ;
  • de l’autre, les obligations de l’élu du peuple et homme d’Etat, investi certes de privilèges régaliens mais davantage confiné dans une posture où il est d’abord question de veiller à la régulation institutionnelle de l’économie, dans un champ de contraintes multiples et hypercomplexes (économiques, sociales, politiques, etc.) et sans aucune prise directe sur la marche quotidienne des entreprises, les exigences de de justice sociale et de redistribution des fruits de la croissance l’emportant très souvent sur le critère de l’efficacité économique.

C’est pourquoi, là également, Patrice Talon devra s’employer résolument à lever, dans l’esprit de ses concitoyens qui attendent énormément de lui sur le front socio-économique, toutes équivoques préjudiciables à la conduite optimale des différentes politiques de développement à mettre en œuvre, tout au long de son mandat.

 

Dans cet ordre d’idées et s’agissant spécialement de la question névralgique à plus d’un titre de l’emploi des jeunes, il va falloir éviter de s’enfermer dans le paradigme réducteur, naïf et de plus en plus inopérant selon lequel, l’emploi étant par nature transversal à tous les secteurs d’activité, il suffit que l’économie se porte bien pour que soient automatiquement générés des emplois à due proportion, sans qu’il soit nécessaire de mettre en œuvre une politique volontariste de l’emploi. Ce qui, à l’épreuve des faits, est loin d’être toujours vérifié, même dans une économie capitaliste pure et dure.

 

En conséquence, l’effort de croissance économique et de création de richesse devra, pour infléchir et, si possible, inverser durablement la courbe du chômage et du sous-emploi, aller de pair avec un minimum judicieusement dosé de traitement social de ce mal absolu, au moyen d’un train de mesures audacieuses et adaptées visant à faciliter l’insertion professionnelle des jeunes, tant en termes d’emploi salarié que d’emploi indépendant.

 

Communiquer à bon escient pour apporter, en temps et en heure, toutes les clarifications requises sur cet aspect des choses serait de nature à ne pas faire naître inutilement, chez les électeurs, des attentes exorbitantes, génératrices de déceptions tout aussi grandes, susceptibles, au bas mot, de freiner le bel élan réformateur du successeur de Boni Yayi.

 

LE CASSE-TÊTE DES CONFLITS D’INTÉRÊTS

 

L’autre versant ou prolongement de la question économique réside dans la difficulté objective, pour Patrice Talon et en dépit de toutes les assurances renouvelées qu’il s’est évertué à donner à ce jour, de convaincre le Béninois moyen d’avoir formellement mis un terme définitif à sa vie d‘opérateur économique, en se désengageant complètement de l’exploitation de son patrimoine productif et commercial désormais passé, selon ses propres dires, aux mains de tierces personnes.

 

Pis, il lui sera encore plus difficile, malgré la petite stipulation expressément insérée à cet effet dans le protocole d’accord liant les membres de la « Coalition de la Rupture », de dissiper chez nombre de ses compatriotes l’idée de la malsaine survivance de conflits d’intérêts résiduels entre :

  • d’une part, l’industriel pugnace, prestataire de services et champion hors catégorie des marchés publics d’hier, au centre d’une kyrielle de procédures judiciaires (fondées ou non, éteintes ou en cours) l’opposant à l’Etat, quand bien même aucune condamnation n’aurait été, à ce jour, prononcée à son encontre ;
  • et d’autre part, le serviteur de l’Etat et l’élu de la Nation de demain qui, pendant les cinq (5) prochaines années, sera lié par le serment de défendre loyalement et en toutes circonstances les intérêts supérieurs du peuple béninois.

Par rapport à cet état de fait, il urge de travailler à soigner davantage l’image de l’homme d’Etat que Patrice Talon s’apprête à devenir.

 

Voilà, grosso modo, les quelques préoccupations que m’inspire le vaste et impétueux mouvement de rassemblement de ces derniers jours autour de la candidature de Patrice Talon à la magistrature suprême.

Nul doute que, vu le niveau des enjeux en présence, le principal intéressé, fort de sa réputation établie de personnage structuré, méthodique et doté d’un sens de l’anticipation hors du commun, ne manquera pas d’en tirer toutes les conséquences qui en découlent.

 

 

Par Roch Nepo

 

 

Source: http://www.afrika7.com

 

Afrika7 (USA)

 

 

 

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