Colonel Lona Charles Ouattara : « L’objectif des jihadistes, c’est de nous islamiser (…) les Occidentaux sont la cible par diversion »

Colonel de l’armée à la retraite depuis 2008, il est le deuxième vice-président de l’Assemblée nationale burkinabè. Député de la Léraba pour le compte de l’Union pour Progrès et le Changement (UPC), cet Officier supérieur occupe le poste de secrétaire national à la Défense et à la sécurité au sein du parti de Zéphirin Diabré. Vous l’aurez bien deviné, il s’agit de l’Honorable Ouattara Lona Charles. Au cours d’un entretien qu’il nous a accordé le vendredi 18 mars 2016, ce natif de Ouéléni aborde la question sécuritaire, les causes de la « destruction » de l’armée burkinabè et l’annonce faite par la France d’envoyer le Groupement d’intervention de la Gendarmerie nationale française (GIGN) à Ouagadougou. Lisez !

 

Lona 1

 

Pourquoi êtes-vous venu en politique après une brillante carrière dans l’armée ?

Tant que j’étais militaire en activité, l’Hémicycle était très éloigné. C’est-à-dire que je ne me sentais pas concerné et de toutes façons, l’obligation de réserve défendait les Officiers de prendre part à des débats politiques. Mais à partir du moment où j’ai pris ma retraite en 2008, j’étais libéré de mes astreintes par rapport à l’armée. Vous savez, vous n’avez pas besoin d’aller en Sciences Po pour avoir une vocation politique. C’est ce que vous observez autour de vous, comment votre pays est géré, comment est-ce que votre région est gérée et puis vous vous faites une idée. Ma prise de position a deux origines.

 

Mon idée au plan national, c’est que vous aviez un groupe d’officiers – des capitaines plus un commandant, Lingani Jean Baptiste– qui ont utilisé des passe-droits pour se saisir du pouvoir en Haute-Volta en 1983, pour instaurer le régime du CSP, ensuite le CNR. Des contradictions sont très vite apparues, ils se sont entrés dedans et Blaise Compaoré a émergé seul à partir du 15 octobre 1987 pour instaurer son fameux Front populaire. Par des manœuvres successives, profitant de la Chute du mur de Berlin en 1989, il instaure en 1991 une soit disant République. Mais tout le monde sait que c’était toujours un Régime d’exception avec des élections pipées à l’avance, des assassinats ciblés, etc. Déjà, ce sont mes collègues de l’Armée qui prennent le pouvoir et qui musèlent tout le monde. Après avoir refusé ces systèmes-là et été à l’étranger, je suis revenu pensant que je pouvais dire mon mot et chercher à mettre dehors ce système-là. A partir de 2011, j’ai décidé de m’engager dans un parti politique.

 

Au plan local, je suis originaire de la Léraba, une région que je considère comme la plus touristique de notre pays. La Léraba a le toit du Burkina qui est le mont Ténakourou. Ensuite notre région (Cascades) a toujours été considérée comme le grenier du pays mais en même temps la région la plus délaissée.

 

 

Et pourquoi avoir largué les amarres à l’Union pour le Progrès et le Changement (UPC), un parti créé juste un an plutôt par Zéphirin Diabré ?

 

J’ai lu le Manifeste du parti et j’ai trouvé qu’il était conforme avec mes opinions, ma façon de voir la libération du pays sous le joug de ces gens-là. Et deuxièmement, le Manifeste disait clairement comment répartir les richesses du pays de manière équitable. Je me trouvais en phase avec tout ce qui était écrit.

 

Cinq ans après sa création, l’UPC en tant que parti chef de file de l’opposition contribue énormément au départ de Blaise Compaoré. Mais certains observateurs pensent que votre parti n’aurait pas réussi sans le Mouvement du peuple pour le progrès ?

 

Toutes les conjectures sont possibles et les gens sont libres de raconter ce qu’ils veulent (Sourire), de prédire ce qu’ils veulent. Je vais vous dire aussi que s’il n’y avait pas eu l’UPC, peut-être que le MPP n’aurait jamais existé. Pourquoi ? Parce qu’à l’époque où l’UPC bravait le régime, très peu de messieurs du MPP étaient suffisamment courageux pour prendre position. C’est vrai qu’on a entendu que Salif Diallo a pris des positions qui lui ont valu son départ du gouvernement, mais quand nous sommes venus nous avons dit des choses beaucoup plus fortes que ça. Moi particulièrement…

 

Qu’avez-vous dit ?

 

J’ai toujours critiqué de manière ouverte dans toutes mes réunions de sensibilisation de la population dans la Léraba. J’ai écrit également que Blaise devait quitter le pouvoir. Blaise Compaoré était ministre de la Défense, je l’ai plusieurs fois appelé à la barre à l’Assemblée nationale mais il ne s’est jamais présenté. Il a envoyé plutôt un Colonel-major pour le représenter. C’est pour vous dire qu’il y a eu des gens très courageux qui ont amené les acteurs du MPP actuels à se joindre à l’opposition. Eux-mêmes, ils le reconnaissent. Lorsque Blaise est parti, c’est l’UPC qui est resté encore sur la touche. Du point de vue intégrité politique, qui gagnait dans cette affaire ? Nous avons été 19 députés à nous saigner pendant deux années pleines (2012-2014), à cotiser de l’argent pour organiser les manifestations, mais au sortir de l’insurrection les 19 députés sont restés pratiquement sur le carreau pendant un an. Les autres sont partis à la soupe. L’UPC c’est un grand parti…

 

Justement en tant que grand parti, la plupart des analystes avaient pronostiqué le second tour entre l’UPC et le MPP à l’issue des élections du 29 novembre. Mais, ce fut le coup K.O. prédit par Salif Diallo, alors directeur de campagne du MPP. Qu’est-ce qui n’a pas marché au sein de votre parti ?

 

En pareilles circonstances, il ne faut jamais chercher à jeter la pierre sur l’adversaire. Nous avons connu des turpitudes surement dans notre manière d’élaborer nos stratégies de combat. Il y a des zones, des domaines d’activités pour lesquels nous aurions dû être beaucoup plus proactifs, mais là où nous avons été, nous avons considéré que c’étaient des activités marginales. Par exemple, l’enrôlement des populations. Je crois savoir que le MPP a dû mettre toutes les énergies pour enrôler le maximum possible de gens avec des méthodes qui ne sont pas forcément des méthodes que j’approuvais…

 

A quoi faites-vous allusion ?

 

Le fait de payer des gens pour faire leurs papiers, tout ça.

 

Avez-vous des preuves ?

 

Je n’en ai pas mais j’entends parler. Ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est nous. Ce n’est pas le MPP qui a commis les erreurs, c’est nous qui avons commis ces erreurs-là parce que chaque fois qu’on échoue, il faut se regarder. Nos stratégies n’ont probablement pas bien marché…

 

Un mois à peine après l’investiture du président du Faso Roch Kaboré, le Burkina Faso est frappé par des attaques terroristes dans l’Oudalan puis à Ouagadougou. Etait-ce prévisible ?

 

Bien évidemment, puisque Blaise Compaoré… Il faut que je remonte dans l’histoire. Souvenez-vous le 7 novembre 1982, le CSP (Conseil du salut du peuple) s’installe. Des officiers communistes. C’est inacceptable. Mais, ce sont des officiers qui se sentaient mal dans leur peau, dans la caserne et qui sont passés par des passe-droits pour rentrer dans l’armée, parce que la plupart n’y étaient pas destinés. Sankara devait faire ingénieur textile à Lille lorsque nous avons obtenu le Baccalauréat. Zongo Henri était caporal, Blaise Compaoré aussi et Jean Baptiste Lingani, sergent. Ce faisant, ils ont été embrigadés par le PAI (Parti africain de l’indépendance), le PCRV (Parti communiste révolutionnaire voltaïque), l’ULC, l’ULCR (Union des luttes communistes reconstruites) ; tous les groupes. C’est-à-dire que les étudiants qui perdaient leur temps en France à faire de la politique, qui sont rentrés et qui avaient besoin du pouvoir, ont instrumentalisé quelques quatre officiers. Après c’est le CNR (Conseil national de la révolution), le Front populaire, la IVe République. Mais ce faisant , ils ont détruit toute l’armée burkinabè.

 

Lona 2

 

Comment l’ont-ils détruite ?

 

En faisant disparaître la discipline. Il n’y a pas d’armée sans discipline. Quand vous avez des militaires, des policiers et des gendarmes qui ne sont plus disciplinés, qui va discipliner qui ? Ces messieurs ont donc détruit le socle de l’armée. Ils ont introduit aussi la politique dans la Justice. Il y a eu les TPR (Tribunaux populaires de la révolution) animés par des juges acquis. Un juge correctement formé peut-il accepter juger quelqu’un sans avocat ? En ayant fini de saper tous les fondements de nos forces armées et de sécurité au Burkina Faso, on a pensé exporter notre révolution et notre façon de faire dans la sous-région. On va s’attaquer d’abord au Libéria en 1989, à la Sierra Leone en 1997, à la Guinée Bissau en 1998, à la Côte-d’Ivoire en 2002 et au Mali à côté de nous. Lorsque vous avez des guerres civiles comme ça, tout est sens dessus dessous. Mais une fois ces guerres terminées, il faut de bonnes transitions. Ces transitions-là n’ont pas été bien menées car il n’y a pas eu de désarmement, de démobilisation et de réinsertion sociale des groupes. Les armes vont donc circuler partout dans la sous-région. Il y a donc prolifération des armes. Dans notre pays, il y en a partout. Blaise Compaoré, dans son système de déstabilisation des systèmes, est avec les jihadistes. Il les reçoit ici, il a déjà reçu les bandits de Côte d’Ivoire. Vous ne serez dons pas étonnés qu’après son départ, tous ces jihadistes – qui nous épargnaient parce qu’il y avait comme une sorte de pacte de non-agression – soient libres. Les jihadistes n’ont pas besoin de venir chez nous avec des armes car les armes sont partout. Le terrorisme, la piraterie maritime, le grand banditisme, le trafic de drogue sont le soubassement de ce qui s’est passé le 15 janvier à Ouagadougou.

 

A propos de cette attaque du Splendid Hôtel, que pensez-vous de l’assaut mené par les forces présentes ?

 

Vous avez vu la réaction de nos forces de défense et de sécurité. Ils ont mis une heure trente minutes pour y arriver. Une fois sur les lieux, ils ont gardé l’arme au pied pendant cinq heures pour monter l’assaut aux environs de 1h du matin. Assaut monté par les forces françaises parce qu’elles avaient elles-mêmes besoin de se regrouper d’abord. Les Français ne sont pas fous. Ils sont professionnels. Des forces sont venues depuis Gao, Bamako, le Niger, le Tchad. Nos gars, parce qu’ils n’étaient pas équipés de manière adéquate, ont dû attendre. Ils avaient des kalaches alors que ce ne sont pas des armes de précision. Pour ces situations, on a besoin de fusils à lunette et les hommes eux-mêmes doivent avoir des lunettes à visée nocturne. Si vous n’avez pas ça et que vous montez au charbon, vous êtes morts. Rappelez-vous, il y a un seul blessé du côté burkinabè – je veux dire dans l’intervention – mais ce blessé est un Français. Cela veut dire que ce sont les Français qui étaient devant. Nos éléments étaient derrière. Nos politiques utilisent la langue de bois. C’est de dire « Nos forces de défense et de sécurité ont été merveilleuses ». Mais d’un point de vue opérationnel, les environnants de l’hôtel pas été sécurisés par un cordon. Si vous voulez avoir tous les terroristes, ce n’est pas compliqué. Il faut sceller déjà la zone pour que les terroristes n’en ressortent pas.
Deuxième problème d’ordre opérationnel, c’est de ne pas posséder une antenne médicale avancée. Vous ne montez pas une opération de ce genre sans antenne médicale parce que vous êtes sûrs qu’il y aura au moins des blessés. C’est le centre médical international (CMI) français qui était là.

 

Après les attentats de Grand-Bassam, le ministre français de l’intérieur, Bernard Cazeneuve a annoncé l’envoi d’éléments du Groupement d’intervention de la Gendarmerie nationale (GIGN) à Ouagadougou. Comment avez-vous apprécié cette annonce ?

 

Est-ce que vous ne pensez pas que vous allez trop vite en besogne ? Moi, je n’ai pas appris qu’il y aurait une unité du GIGN français ici. Le GIGN n’a pas vocation à être déployé à l’extérieur comme ça. Les Français en ont besoin sur leur territoire. Vous me comprenez ? Par contre, envoyer quelques éléments du GIGN pour servir de conseillers à nos forces de défense et de sécurité, cela ne me choque pas. Pourquoi ? Parce que le pays a déjà accepté le déploiement d’à peu près 300 militaires de la force spéciale française qui est ici. Si vous envoyez quatre éléments de la gendarmerie française au sein des forces spéciales, vous changez quel équilibre ? Vous ne changez aucun équilibre. Il faut savoir que les forces spéciales, ce ne sont pas que les fantassins, les artilleurs, les sapeurs. Il y a des aviateurs, vous avez tous les corps de métier. Sachez que la gendarmerie est par subsidiarité, le corps judiciaire de l’armée de terre. Si vous envoyez donc des spécialistes militaires des enquêtes au sein d’une famille militaire de 300 bonhommes qui monteraient à 304 peut-être, je n’en sais rien, ça vous change quoi ?

 

Que pensez-vous de ceux, notamment Chryzogome Zougmoré, qui estime qu’une telle annonce devait être faite par les autorités burkinabè et non françaises…

 

Non, pas forcément. Vous ne savez pas ce qui se passe entre les pays. Qu’est-ce qui empêche le ministre de dire « Nous allons venir aider tel pays » ? Cela veut dire qu’ils ont déjà parlé plus ou moins. Je sous-entends, une question de souveraineté. C’est bien d’être souverain. Mais pour des questions qui touchent à la sécurité de l’homme, la vie, est-ce qu’il est possible de rejeter une aide de protection immédiate de quelqu’un qui est capable de vous l’apporter ? Oui, on est souverain mais il aurait fallu ne pas accepter l’opération Barkhane. Mais, c’est une erreur de raisonner aussi de cette façon, de dire que cette opération est une nouvelle colonisation. Souvenez-vous, si les Français n’étaient pas au Mali, le pays serait envahi et Bamako serait pris sous quelques jours. Nous aussi. Si l’opération Serval n’avait pas intervenu de manière efficace, je pense qu’aujourd’hui nous ne serions pas sur le problème de guerre asymétrique ! Notre gouvernement allait être sous la coupe réglée de groupes jihadistes. Quel est le moindre mal dans tout ça ? Aujourd’hui, on n’en est pas capable. Je ne dis pas demain. Il faut être honnête.

 

Le Burkina Faso en recevant cette aide de la France par l’envoi de la GIGN, ne s’expose-t-il pas à d’autres attaques terroristes dans les prochains jours ?

 

Non, on n’expose pas le Burkina Faso. Ne vous trompez pas. L’objectif des jihadistes, c’est de nous islamiser. Nous avons affaire à une guerre de religions. Vous voyez Daech (Organisation de l’Etat islamique), c’est le même concept. Le MUJAO (Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest) l’a bien dit : « Il faut islamiser l’Afrique de l’Ouest ». Pour l’instant, ils vous font croire qu’ils cherchent les Français, mais dans la réalité, ils cherchent à intimider les Français pour qu’ils nous abandonnent. Si les forces françaises rentrent, nous devenons une proie facile. La vraie cible, la cible sous-entendue, c’est nous les Africains, Burkinabè en particulier. Nous sommes la vraie cible et la cible par diversion, ce sont les occidentaux.

 

Pour terminer, parlons un peu des groupes d’auto-défense dénommés Koglwéogo, cet ogre qui semble narguer l’autorité de l’Etat. Que faut-il en faire ?

 

Les Koglwéogo sont l’avatar des initiatives locales de sécurité. Et ces initiatives datent du régime Compaoré. La trame, c’est que nos forces de défense et de sécurité ont été désorganisées. Ce qui a favorisé le grand banditisme. La Gendarmerie nationale n’est pas suffisamment étoffée en effectif. Il faudrait par exemple une Brigade de Gendarmerie par département. Aujourd’hui, vous avez dans certains endroits, une brigade par province avec souvent quatre gendarmes. C’est impossible. En équipement logistique, pas de véhicule, pas de carburant. Quand il y a un problème et que vous appelez la gendarmerie, il faut leur donner le carburant. Moi-même en tant que député, j’ai été confronté à ce genre de demande dans la Léraba. Comme c’est moi qui leur demandais, j’ai donné (le carburant) même si je sais que c’est à l’Etat de le faire.

 

Ces initiatives locales de sécurité ont été récupérées par le régime de Blaise Compaoré pour créer la police de proximité. C’était une idée géniale. Les textes ont été élaborés mais tout d’un coup en 2011, ça été stoppé par le même régime. Les casernes de gendarmerie, les policiers ont été éprouvés et politisés. Le banditisme allait crescendo. Lorsqu’un malfrat est arrêté et donné à la Justice, il est libéré très rapidement. Je vous ai parlé des juges acquis. Un système judiciaire couplé à un système de sécurité qui ne fonctionnent pas, c’est la crise. Cette crise-là, les Koglwéogo profitent pour s’engouffrer dans la brèche à la satisfaction de la population. L’Etat doit plutôt s’en approprier pour essayer de les éduquer, les endiguer, leur inculquer le sens de la bonne tenue d’un bandit, qu’on ne lynche pas les gens, qu’on doit les remettre aux forces de l’ordre. C’est-à-dire qu’il faut une coopération plutôt que de les voir comme des adversaires. Aujourd’hui le mal est fait et il faut habilement récupérer ça.

 

 

Par Herman Frédéric BASSOLE

 

 

Source: http://www.lefaso.net

 

Lefaso.net (Burkina)

 

 

A lire aussi:

 

BURKINA – Justice : « Pour une justice indépendante », les magistrats persistent et signent

 

BURKINA – Visite du premier ministre français au Burkina : Le volet sécurité n’a pas étouffé les questions de développement

 

NIGER : Le burkinabè Michel Kafando désigné pour conduire une mission de la Francophonie

 

CAMEROUN – Mariam Sankara : « Je me rends compte de l’impact des idées de Thomas Sankara sur la jeunesse »

 

PRISE D’OTAGES AU BURKINA : Un couple d’humanitaires enlevé et tout Djibo est désemparé

Commentaires