FLORENT COUAO-ZOTTI, ECRIVAIN : «Un bon président en Afrique devrait, au terme de ses deux mandats, laisser place à son successeur »

Lauréat du Prix Ahmadou Kourouma en 2010, Florent Couao-Zotti a accordé il y a quelque temps une interview à Courrier des Afriques. Le célèbre écrivain béninois et auteur du roman « La traque de la musaraigne » y dresse un portrait sans concession du Bénin et du « géant de l’Afrique ». Retour sur cette interview dans laquelle il s’interrogeait notamment sur les dangers qui menacent le Nigeria et ses pays voisins.

 

L'écrivain béninois Florent Couao-Zotti.L’écrivain béninois Florent Couao-Zotti.


Dans votre dernier roman La traque de la musaraigne (Ed Jigal) vous évoquez les prises d’otage en Afrique de l’ouest, est-ce devenu un sujet de préoccupation majeur en Afrique ?

 

Florent Couao-Zotti : Préoccupation majeure en Afrique ? Non, je ne crois pas. Les prises d’otages, il y en a toujours eu dans certains pays africains. Mais, ces derniers temps, elles sont devenues plus récurrentes et, évidemment, plus médiatisées, surtout quand ça concerne les ressortissants européens ou américains. En dehors des zones de tensions, de crises, la criminalité en Afrique de l’Ouest se traduit plutôt par des braquages de banques, de boutiques ou de personnes. Les enlèvements crapuleux, excepté le Nigéria, sont rares.

 

Est-ce aussi un sujet d’inquiétude dans un pays comme le Bénin qui possède la réputation d’être très paisible ?

 

Les Béninois, dans leur majorité, ont toujours nourri, vis-à-vis de leurs voisins nigérians, une crainte plus ou moins justifiée. En fait, beaucoup n’ont jamais vécu des situations d’insécurité, mais se sont fait leurs opinions à partir des récits et des témoignages de tiers. Les Béninois sont comme les citoyens de tout pays. Dès que deux ou trois ressortissants étrangers sont impliqués dans un acte de banditisme, ils jettent l’opprobre sur l’ensemble de cette communauté. D’ailleurs, en 2011, un braquage spectaculaire à Cotonou (capitale économique du Bénin) impliquant des Nigérians, a failli provoquer la chasse aux « Igbo » – terme générique désignant ici les Nigérians. Ce qu’on oublie souvent, c’est que des milliers de Béninois se sont installés au Nigéria, font la navette entre les deux pays et s’y sentent à l’aise.

 

Que vous inspire l’enlèvement de 200 jeunes filles par Boko Haram ?

 

Là, on a touché le fond. Boko Haram a atteint son objectif : tourner vers lui les regards et les caméras du monde entier. C’est un coup médiatique qu’ils ont toujours voulu, mais qu’ils n’ont jamais véritablement réussi parce que les différents actes qu’ils avaient posés, même s’ils relèvent de l’horreur, n’ont pas atteint cette dimension émotionnelle.
Ils vont entretenir cette émotion sur plusieurs semaines et se présenter comme des héros, ceux qui luttent seuls contre le monde entier et susciter des vocations. C’est, pour eux, la version locale du 11 septembre 2001. Mais c’est le gouvernement fédéral du Nigeria qui a laissé prospérer cette secte à cause d’une stratégie inadaptée de lutte, à cause aussi de la corruption endémique des Généraux et de la complicité de certains lobbies avec ces fous (de Boko Haram).

 

Vous avez effectué un séjour au Nigeria, dans le delta du Niger, une région qui connait de nombreux enlèvements. Comment avez-vous vécu ce séjour ? Avez-vous hésité à deux fois avant d’entreprendre un tel voyage ?

 

Je n’ai pas hésité un seul moment. J’avais déjà été à Lagos (capitale économique) par trois fois. Même si je redoute de traverser la frontière Semey Border, c’est toujours avec excitation que j’aime visiter ce pays. En débarquant à Port-Harcourt, j’ai eu le sentiment d’être à Lubumbashi, au Congo. Car, les deux villes se ressemblent par leur verdure, l’architecture des maisons quand bien même, la ville congolaise paraît moins étendue et moins entretenue. Ce qui m’a frappé aussi à Port Harcourt, c’est la militarisation de la ville. On penserait à un couvre-feu. Mais cette impression se dissipe dès lors qu’on embrasse la nuit et qu’on se retrouve dans les milieux branchés.

 

Avez-vous l’impression que la violence que connait le Nigeria peut faire tâche d’huile dans les pays voisins, notamment au Bénin ?

 

Je ne crois pas. Vous savez, qu’ils soient musulmans, chrétiens ou vodouisants, les Béninois ont toujours rejeté toutes formes de radicalisme. Les gens, certes, sont pauvres, mais ils savent surtout à quelle sirène il ne faut pas céder. Mais attention, les choses sont peut-être en train de changer. A l’heure actuelle, l’argent pervertit tout. Les nouveaux chefs traditionnels et les guides religieux n’ont plus l’étoffe et la force morale de leurs aînés. Il peut arriver qu’ils pactisent avec les extrémistes ou qu’ils se fassent manipuler.

 

Vous vivez à Porto Novo. Dans cette région du Bénin, les Nigérians sont très présents. Avez –vous l’impression que leur influence s’accroit ? Est-ce une menace pour le Bénin ?

 

Les Nigérians y sont présents comme sur l’ensemble du territoire béninois. En fait, ici, quand on parle du Nigérian, ce n’est pas le Yoruba qui vient de Lagos, d’Abéokouta, de Badagri ou d’Oyo ; ce n’est pas non plus le Haoussa qui vient de Maïduguri, de Kaduna ou de Sokoto. A cause de la présence de ces peuples qui vivent de part et d’autre des 850 km de frontière entre les deux pays, on ne parle jamais d’étranger. Les Nigérians, c’est ceux qui viennent de loin, principalement les Igbos. Ils sont dans le commerce, ou à la tête des églises pentecôtistes. Mais là où on trouve beaucoup de Nigérians au mètre carré, c’est à l’entrée de Cotonou, dans un grand quartier universitaire qu’on appelle aussi « Nigerian land ».

 

La politique béninoise pourrait –elle devenir le sujet d’un de vos prochains romans ?

 

Non, je voudrais écrire un roman d’anticipation. Ce que le Bénin ou l’Afrique serait dans cent ans. Avec les phénomènes des cultures transgéniques. Le roman politique, j’en ai déjà écrit un, Le Cantique des Cannibales (Le Rocher, 2004).

 

A l’approche de la prochaine présidentielle, le climat politique béninois est- il en train de se tendre ?

 

A-t-on connu un climat apaisé depuis 2006, année de la première élection du Président Boni Yayi ? Certes, il a voulu faire des réformes pour améliorer la performance des régies financières et pour augmenter l’efficacité de l’administration ; mais il y a eu une telle impréparation, un tel cafouillage, une telle précipitation que tout s’est terminé en eau de boudin. Et puis, les scandales financiers et les actes de corruption se sont tellement accumulés dans le pays sans que leurs auteurs – tous proches du chef de l’Etat – soient inquiétés. Il y a quelque temps, alors que le pays était confronté à une crise énergétique sans précédent, aux grèves musclées des travailleurs, on nous a sorti cette histoire de présumée tentative d’empoisonnement du chef de l’Etat. Moi qui écris des polars, je n’en avais pas lus aussi mal ficelés….

 

Le président Boni Yayi reste il populaire et a-t-il des chances de jouer les prolongations ?

Un bon président en Afrique, pour peu qu’il respecte la constitution de son pays, devrait, au terme de ses deux mandats, laisser place à son successeur. Et le nôtre a publiquement dit qu’il ne briguerait pas un troisième mandat. Faut-il le croire ? Ou faut-il douter de lui ? Yayi Boni s’est tellement dédit dans des engagements ultérieurs que peu de gens le croient capables de respecter sa parole. D’ailleurs, les actes qu’il pose ou que ses partisans posent ne semblent pas aller dans ce sens. Cela ne contribue qu’à accentuer la tension, qu’à créer de la crispation. Ce sont autant de germes de division et de haine qui sont semés. Ainsi naissent les conflits…

 

Propos recueillis par Steve Uche

 

 

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