BENIN – La grotte et le rebelle

Alors que le Bénin célèbre de 2014 à 2017 le Centenaire de la guerre de résistance de Kaba contre les troupes coloniales françaises (1914-1917), la question de la sauvegarde de la mémoire collective se pose toujours avec acuité. Dans cette région de l’Atacora, au Nord-Ouest du pays, vivent les derniers peuples les plus conservateurs d’Afrique et qui refusent toujours de s’ouvrir.

 

La traversée de la chaîne des montagnes de l'Atacora, à l'entrée de TanguiétaLa traversée de la chaîne des montagnes de l’Atacora, à l’entrée de Tanguiéta

 

Dès l’aube, la voiture s’élance et échappe de justesse aux embouteillages monstres qui enserrent Cotonou à partir de six heures du matin. Elle mange la terre rouge qui couvre les chaussées, la latérite humide et chaude de la saison des pluies. Au milieu des paysages de savane apparaît la ville d’Abomey Calavi. Aussitôt, nous sommes sur nos gardes. « C’est la cité des sorciers ! », avertit l’écrivain et journaliste Marcus Boni Teiga. Il a longtemps vécu dans cette ville, qui est aussi le siège de l’université du Bénin. Sans que l’on sache trop pourquoi, Abomey Calavi est un lieu de rassemblement des sorciers du Bénin, pays qui est le berceau du vaudou. « Un jour, ici, un de mes cousins a croisé un homme étrange aux yeux de chat. Mon cousin, qui circulait à moto, a commis une erreur. Il l’a regardé fixement. Le sorcier a dû considérer qu’il s’agissait d’un acte d’une audace extrême. Quand mon parent est rentré à la maison, il ne m’a rien dit. Mais au cœur de la nuit, un chat s’est mis à miauler sans discontinuer. J’ai voulu aller le chasser, je sentais bien qu’il se passait quelque chose d’anormal. Mais j’étais paralysé sur le lit. Je ne pouvais pas bouger. Nous avons compris que ce chat n’était pas un simple chat, c’était l’envoyé d’un sorcier qui venait nous menacer. Nous avons fait des cérémonies pour nous débarrasser de cette menace », raconte Marcus Boni Teiga, qui a été secrétaire général adjoint de la Communauté nationale du culte vaudou du Bénin (CNCVB).

 

Même si la majorité des Béninois sont chrétiens et 15 % d’entre eux musulmans, le vaudou reste au cœur de la vie quotidienne. Dans les milieux populaires comme chez les intellectuels. Une fois quittée la ville d’Abomey, nous faisons route vers le grand nord, en direction de la chaîne de montagnes de l’Atacora. « Là-bas, le vaudou pratiqué est plus pur, plus authentique, car les contacts avec les Occidentaux et leurs religions ont été beaucoup plus restreints », explique Marcus Boni Teiga. Dans le Sud, notamment dans la région de Ouidah, haut lieu de la traite négrière, les Portugais sont arrivés dès le XVIe et ils ont construit des églises. Les syncrétismes ont fait florès. Mais dans l’Atacora, il a fallu attendre le début du XXe pour que le colonisateur français se risque à envoyer ses troupes.

 

La voiture, une Japonaise en excellent état, file sans encombre. Elle a été révisée la veille de notre départ. Le moteur ronronne. Et puis, tout à coup, il se met à hoqueter. Pendant un ou deux kilomètres. Avant que le véhicule ne s’effondre dans une côte. En plein virage. Au milieu de nulle part, la brousse à perte de vue. Nous sommes stupéfaits par cette panne qui paraît tout à fait irréelle. Mais il faut bien se rendre à l’évidence, notre véhicule ne va pas redémarrer. Nous poussons la “Japonaise” sur plusieurs centaines de mètres pour sortir du virage et éviter un accident. Nous faisons des signes désespérés aux rares véhicules qui passent. Finalement, un taxi-brousse s’arrête à notre hauteur. Il propose de nous remorquer. Sauf qu’il n’a pas de corde. Alors, le chauffeur du taxi a une idée. Il se saisit d’une machette. Et tranche sa ceinture de sécurité. Il propose de l’utiliser pour nous remorquer. Mais il nous vend la ceinture de sécurité. « 5 000 francs CFA (8 euros) », lâche-t-il. Ismaël, notre chauffeur, est indigné. « 5 000 francs CFA, c’est du vol. Personne ne se sert des ceintures de sécurité au Bénin. » Mais nous n’avons pas le choix, c’est à prendre ou à laisser. On tend le billet froissé. La ceinture est attachée à notre pare-choc et à celui du véhicule qui nous précède. Et ça marche. Nous rejoignons cahin-caha la ville la plus proche : Bohicon. Là, nous trouvons un garage. Il faut changer la pompe à eau. Pendant huit heures d’affilée, nous attendons au bord de la route. Un vrai spectacle… Un homme en mobylette se déplace avec un corbillard sur son porte-bagages. Des vendeuses de pains chauds, de maïs grillé, de noix de cajou ou d’agoutis courent après les chauffeurs de camion qui négocient tout en continuant à rouler doucement. Épuisées, les petites marchandes finissent souvent par accepter le prix de l’acheteur, autant pour écouler leur marchandise que pour reposer leurs pieds.

 

Nous sommes abattus. Cette panne étrange a laissé des traces. Marcus affiche un visage sombre et tendu. Il faut bien le reconnaître, ce voyage n’a pas commencé sous les meilleurs augures. Est-ce que cela préfigure un cauchemar à venir ? Marcus n’est pas loin de le penser. Si les dieux ne sont pas de notre côté, tout peut rapidement tourner à la catastrophe. « Nous allons pénétrer dans une montagne sacrée où les blancs ne sont pas les bienvenus », m’explique Teiga qui est originaire de cette région. « Chez nous, les Natemba, les Blancs sont considérés comme des sorciers. Les anciens ne veulent pas révéler les traditions, de peur d’offenser les esprits des ancêtres et les dieux. » En acceptant de me mener dans le village de ses ancêtres, il a pris un risque certain : celui de se mettre ses parents à dos. Mais il l’a fait en toute connaissance de cause. « Il faut faire découvrir notre culture au reste du monde. Nous ne pouvons plus rester repliés sur nous-mêmes », explique-t-il. Pourtant, s’il est persuadé du bien-fondé de sa démarche, il n’en éprouve pas moins une certaine appréhension. Au cœur de cette montagne se trouve une grotte sacrée dont seuls les initiés connaissent l’emplacement. « C’est la grotte de Kaba, du nom d’un rebelle natemba qui s’est battu contre les Français de 1914 à 1917. Selon nos croyances, elle est gardée par une panthère et par des abeilles tueuses. » Marcus entend parler de cette grotte depuis sa plus tendre enfance. Pour autant, son emplacement ne lui a jamais été révélé. C’est un secret bien gardé. Et pour cause. La grotte aurait le pouvoir de guérir les femmes stériles. « Ma mère, qui n’avait jamais réussi à avoir d’enfants, a passé un séjour entier dans cette grotte. Après, elle a enfanté à sept reprises. »

 

Deux monuments  dans la ville de Natitingou qui symbolisent la résistance de Kaba à la conquête coloniale française au BéninDeux monuments dans la ville de Natitingou qui symbolisent la résistance de Kaba à la conquête coloniale française au Bénin

 

Avant de rejoindre le pays des Natemba, nous faisons halte à Natitingou, dans le Nord-Ouest du Bénin, chez un oncle de Marcus. Il est favorable à ce projet et propose de nous aider. « S’ils vous demandent de sacrifier une chèvre pour apaiser les mannes des ancêtres, je vous aiderai à l’acheter », explique l’oncle, qui s’inquiète cependant de la suite des événements. « Les anciens qui gardent les lieux sacrés ont peur de mourir s’ils vous révèlent nos secrets. Ils seront difficiles à convaincre. »

 

Enfin, la montagne apparaît à l’horizon. L’Atacora majestueuse. Les hauteurs somptueuses et abruptes sont recouvertes d’un manteau de végétation vert pâle, les traces de présence humaine sont rares. Nous quittons les routes bitumées. Les terres de latérite sont de plus en plus cahoteuses. Au pied de la montagne altière, un petit village sommeille. Les baobabs, auxquels les Béninois prêtent des pouvoirs magiques, tendent leurs branches vers le ciel, pareils à des bras tordus de noyés. Comme un signe avant-coureur du vaudou qui rythme la vie des villageois, des crânes de singes et des mâchoires de chèvres y sont suspendus. Nous décidons d’aller discuter avec les anciens. Marcus a acheté à leur attention des bouteilles de gin local, du sodabi. Une sorte d’eau-de-vie à base d’alcool de palme, une boisson qui met le feu au ventre et fait tourner la tête dans la moiteur ambiante.

 

Les Natemba nous font bon accueil. Ils sont contents de revoir l’un des leurs. Nous nous allongeons sous un baobab festonné de crânes de singes. Le sodabi coule à flots. Peu à peu, les villageois qui s’étaient cachés à l’arrivée du Blanc sortent de leurs huttes pour nous observer. Marcus explique notre démarche. Mais les anciens font la sourde oreille. Ils prétendent qu’ils ne savent pas où se trouve la grotte de Kaba, c’est-à-dire la grotte qui a abrité les Natemba pendant que les résistants se battaient contre les troupes coloniales françaises. L’aîné s’adresse directement à moi en nateni (la langue des Natemba), alors qu’il connaît la langue de Molière. C’est un ancien combattant de l’armée française. « Si tu veux savoir où est la grotte, demande à ton père ! Lui, il le sait », déclare-t-il. Dans son esprit, les Français, qui ont combattu Kaba le rebelle, savent où se trouve sa grotte. J’ai beau lui dire que mon père n’est jamais venu au Bénin, qu’il ignore tout de cette guerre coloniale, rien n’y fait. Les anciens ne disent pas non, mais ils doivent discuter encore et encore. Avant de prendre une décision. « La société natemba est très démocratique : tout le monde doit être consulté avant qu’une décision soit prise. Même les parents éloignés. Dans ce cas précis, la concertation peut prendre plusieurs années », prévient Marcus, qui constate malgré tout que le sodabi commence à faire son effet. De fait, les esprits sont de plus en plus confus. Les anciens m’autorisent à me rendre à la mare des crocodiles. « Personne n’a le droit de les manger. Ils sont sacrés, ils ont protégé les hommes de Kaba lors de la guerre contre les Français », explique l’un des anciens.

 

Tayacou, le centre politique et religieux du peuple Natemba où se trouve la grotte sacrée de BoriTayacou, le centre politique et religieux du peuple Natemba où se trouve la grotte sacrée de Bori

 

Au bord de la mare, une jeune femme nue se lave. Nous n’osons approcher, de peur d’effaroucher la belle et de perturber le sommeil des crocodiles sacrés. « Pour les Béninois, Kaba est un symbole de liberté, s’enthousiasme Marcus. Ce paysan natemba s’est révolté contre la conscription et le travail forcé imposé par les Français dans les mines d’or. Il a levé une armée. Les Français ont mis des années à le vaincre. Ils ont dû faire venir des renforts de toute l’Afrique. Kaba a été l’un des précurseurs de la guérilla. Avec leurs flèches empoisonnées, ses hommes ont fait des ravages dans l’armée coloniale ». Il ajoute en regardant la montagne : « Les troupes de Kaba s’étaient réfugiées dans une grotte de l’Atacora en 1917. C’est là qu’elles ont mené leur plus belle bataille contre les Français. Les ennemis pensaient que les Natemba étaient dotés de pouvoirs magiques qui leur permettaient d’échapper aux balles rebelles. Depuis lors, la grotte était déjà le sanctuaire des Natemba a gagné encore en notoriété. Et nous sommes l’ethnie du Bénin qui garde le plus jalousement ses secrets. »

De retour près des anciens, Marcus me prend à part. Il a sorti une autre bouteille de sodabi. Les anciens ont les yeux de plus en plus rouges et brillants. Discrètement, il me montre du doigt l’entrée de la grotte avant de repartir avec une bouteille « d’eau de feu » dans une des huttes où les anciens ont l’habitude de se réunir. Avec le chauffeur, Ismaël, lui aussi d’origine natemba, nous nous approchons de la grotte. Au bout de quelques centaines de mètres, Ismaël refuse d’avancer davantage et me conseille de faire de même. « Les abeilles tueuses vont nous faire la peau », me prévient-il. Mais je continue à avancer. Je vais respecter l’interdit. Ne pas entrer dans la grotte. Mais il faut au moins que je m’approche pour la prendre en photo. Tant pis pour les abeilles et le léopard. Quand je reviens vers Marcus, il est fou de joie. « Jamais l’entrée de la grotte n’avait été prise en photo ! ». À ses côtés, un des anciens est dans un état second. Il rit en permanence et s’accroche à nous pour garder l’équilibre. Il veut nous montrer la source sacrée. Celle où s’est déroulée la dernière bataille contre les Français. Celle où un canon a été arraché aux troupes coloniales. Marcus demande à voir la prise de guerre. Mais malgré son ivresse, l’ancien se rappelle qu’il n’a pas le droit de révéler sa cachette. Même à un autre Natemba. Car Marcus n’a pas été initié. Nous marchons en plein soleil. L’ancien est en proie à des hallucinations. Il court après des chèvres.

 

Tayacou, le centre politique et religieux du peuple Natemba où se trouve la grotte sacrée de BoriTayacou, le centre politique et religieux du peuple Natemba où se trouve la grotte sacrée de Bori

 

Enfin, la source sacrée apparaît. Marcus n’était pas revenu ici depuis son enfance. « Lorsque nous arrivions ici, où le sang des Natemba et celui des Français a coulé, l’usage du français nous était interdit. Car c’est un territoire sacré », révèle Marcus. L’ancien me demande de tremper les mains dans l’eau sacrée. Je m’exécute. Au-delà de la petite musique de l’eau vive, j’entends le bruit d’un bout de bois sec qui craque sous le pas d’un homme. Je lève les yeux vers la montagne. Je jurerais avoir aperçu une silhouette furtive. Kaba, bien sûr… Il nous observe. Sans animosité. Juste pour vérifier que nous ne découvrons pas tous les secrets de sa montagne. Marcus n’est pas loin de partager mon sentiment : « Lorsque les Français ont pris le dessus après ces batailles terribles de Tayacou et de Datawory, Kaba a ordonné à ses hommes de se rendre. Mais il a prévenu : lui, on ne le prendrait pas. Même si cette version est contestée, ils se sont plutôt battus à mort. Et c’est vrai qu’on n’a jamais retrouvé son corps. Les Français n’ont pas réussi à tuer Kaba, même si cette autre version est tout aussi contestée. Kaba veille toujours sur les Natemba.» La montagne est paisible. Aucune abeille tueuse à l’horizon. Et si Kaba, dans son infinie sagesse, avait décidé de calmer le courroux des abeilles tueuses ? De nous laisser la vie sauve ?

 

Pierre Cherruau

Source : Ulysse

 

 

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