Patrice Talon et Yayi Boni: Le duel

Pour Amzath Fassassi, derrière le premier tour de l'élection présidentielle, se cache un duel à distance entre deux hommes: Patrice Talon et Yayi Boni.

 

Patrice Talon et Yayi BoniPatrice Talon et Yayi Boni

 

Après deux semaines d’intenses débats, d’intrigues et de coups bas, la campagne électorale en vue du scrutin présidentiel de dimanche a pris fin.

 

Pour chacun, c’est l’heure du bilan; pour ma part, j’ai pensé à partager avec vous quelques réflexions que m’a inspirées la campagne de l’un des candidats les plus attendus, celui dont l’évocation du nom provoque prurit et irritation chez les uns, tarentule et passion chez les autres: Patrice Talon.

 

Il était attendu, en raison de ses déboires avec le président Yayi Boni, en raison de son opposition frontale à la volonté du bientôt principicule à conserver le pouvoir, contre la volonté populaire.

 

Les plus pessimistes parmi nous redoutaient l’affrontement entre deux styles radicalement opposés: d’un côté, le rentre-lui-dedans de Yayi Boni, grand cliveur devant l’Eternel, dissolvant de l’unité nationale et, un homme somme toute, plus aseptisé, plus apaisé et plus posé.

 

Eh bien, c’est l’homme posé qu’il nous a été donné de découvrir sous un jour nouveau, au cours de ces 15 jours de campagne.

 

Comme d’habitude, c’est Yayi Boni qui, le premier, a lancé les hostilités, voyant que la mayonnaise Talon commençait à prendre.

 

Après le « pardon » accordé au futur candidat, suite à la médiation d’Abdou Diouf, le président, que rien d’autre n’intéressait qu’un troisième mandat, a de nouveau insisté auprès des médiateurs sur sa volonté de ne pas voir Patrice Talon s’occuper de politique.

 

Ce dernier continuait cependant de recevoir de son exil parisien, tandis que le président mobilisait tous ses conseillers à l’effet d’étudier les meilleurs moyens de torpiller la candidature de l’homme d’affaires, agitant le torchon rouge de nouvelles poursuites judiciaires, bien plus pour dissuader que pour casser sa dynamique.

 

La torpille présidentielle, rendue publique à l’occasion d’un conseil des ministres extraordinaire, les vendredi 23 et dimanche 25 octobre 2015, fera… pschitt.

 

Il en ressort tout de même que les « activités de Bénin Control SA [l’entreprise de Patrice Talon, NDLR] dans le cadre du PVI auront permis à monsieur Patrice Talon d’engranger 40 milliards de francs CFA avant qu’il ne prenne la route de «l’exil» pour échapper à la justice de son pays en raisons, comme il est apparu, de ses nombreux crimes économiques. »

 

A ce stade, les diplomates estiment que tout semble devoir être refait.

 

Une nouvelle conciliation est donc prévue, à Abidjan, avec les présidents Alassane Dramane Ouattara de Côte d’Ivoire, Faure Gnassingbé du Togo et… Yayi Boni.

 

Las, le président béninois ne viendra pas, préférant envoyer son Premier ministre, Lionel Zinsou…

 

Celui-ci se contentera de présenter à ses interlocuteurs le compte-rendu du conseil des ministres, ce qui suscite la colère du président togolais, qui retourne à Lomé.

 

A ce moment, Patrice Talon décide de rentrer à Cotonou, à bord d’un vol d’Ethiopian Airlines.

 

Depuis, les deux hommes ne se sont pas rencontrés.

 

Talon, plus que jamais déterminé à prendre part à la présidentielle, s’emploie à expliquer, multipliant les meetings de proximité.

 

La population étant à l’écoute, Yayi, toujours aussi déterminé à lui barrer la route du Palais de la Marina, passe à l’offensive.

 

En dépit des mises en garde de son entourage, il multiplie les sorties hasardeuses contre un Talon plus sûr de lui que jamais.

 

Autre coup tordu, cousu main depuis le palais de la Marina, toujours aux petits soins: la fantomatique inculpation de Patrice Talon par la justice helvétique.

 

Vérification faite, il ne s’agissait, ni plus, ni moins, que d’une affaire d’empoisonnement-bis.

 

C’est-à-dire, du faux digne d’un Etat voyou.

 

L’ancien ambassadeur de France près le Bénin fait-il des révélations fracassantes sur le régime et ses méthodes?

 

Les porte-flingues de Yayi Boni s’empressent de pondre un démenti, sorti tout droit de leur imagination.

 

Tout ceci a fini par lasser la population et faire de l’homme d’affaires le souffre-douleur d’un Yayi Boni visiblement en peine de poser son Premier ministre sur le fauteuil présidentiel.

 

Malgré les trahisons multiples, à des niveaux parfois insoupçonnables, l’homme ne suit que son coeur et son étoile.

 

Mais avec à sa trousse un Yayi Boni qui semble dire: « Puisqu’il n’a pas voulu que je brigue un troisième mandat, il ne sera pas président non plus. »

 

De guerre lasse, Patrice Talon finit par ignorer son pourfendeur, pour se concentrer sur cet exercice qu’il affectionne tant: les meetings.

 

Aujourd’hui à Godomey, demain à Abomey, le jour suivant à Natitingou…

 

C’est un véritable phénomène de société, qui parle avec assurance et distille un discours empreint d’un rare esprit de responsabilité, dans ce pays où céder à l’invective est un sport national.

 

Le président n’en donne-t-il pas l’exemple lui-même, avec ses multiples sorties tant décriées par la classe politique et les médias?

 

Selon son humeur, Yayi Boni est capable d’appeler le matin à l’unité nationale et de menacer ses adversaires de guerre civile, le soir.

 

En témoignent ses appels incessants à ne pas voter pour des « hommes d’affaires corrompus et illettrés », ou encore, le discours de Ouaké, de fraîche date, dans lequel il demande à voter pour un candidat du Sud – en l’occurrence, son candidat, Lionel Zinsou -, à défaut de quoi, il pourrait y avoir « affrontement »; une pique maladroite, à peine voilée en direction d’Abdoulaye Bio Tchané, cet empêcheur de tourner en rond, qui a osé appeler à la destitution du Prince; en témoigne, enfin, ce (dernier ?) barrout d’honneur, dans lequel il traite l’un des candidats à la présidentielle de « sauvage. »

 

On ne fait pas plus présidentiel…

 

C’est que le président a peur.

 

Les dix ans passés à la Marina l’ont certes usé, mais c’est comme s’il avait un grand regret à l’idée d’abandonner un pouvoir dont il aura abusé à tous points de vue.

 

Il en sort plus cabossé qu’en forme, mais il aurait tant voulu remettre ça!

 

De guerre lasse, il va devoir l’abandonner.

 

Dès dimanche, pas le 6 avril.

 

Mais pas à n’importe qui. L’idée-même de passer les pouvoirs à Patrice Talon le révulse. Il se murmure du reste dans son entourage qu’il n’hésiterait pas à se faire porter pâle ce jour-là, si ce « maudit peuple » béninois en venait à installer Talon au Palais de la Marina.

 

De fait, ce n’est plus Lionel Zinsou qui est candidat; c’est Yayi Boni et, le scrutin de ce dimanche oppose une équipe faillie, qui cherche à farder ses échecs avec du blanc-de-Zinsou, à une nouvelle génération d’hommes, qui tous – en tous cas, pour ce qui est des cinq candidats majeurs – ont connu un certain succès dans leurs carrières.

 

Patrice Talon, le premier à avoir manifesté ses appétits présidentiels, est particulièrement exposé au courroux présidentiel.

 

Les coups, c’est lui qui se charge de les porter et de les asséner et – malheureusement -, il en prend aussi plein la tronche.

 

Plutôt que de se ménager une sortie d’honneurs, en restant à l’écart du débat politique, Yayi Boni va au charbon et en sort pas comme un président, mais comme un cheminot, avec son éternel bleu mécano.

 

En face, l’autre déroule, impassible, va à la rencontre du petit peuple, organise des débats par secteur, harangue les foules, dans ce style qui apporte de la fraîcheur sur cette scène politique en perpétuel tumulte.

 

Où on l’attendait, pour mieux le gourmander, Patrice Talon fait preuve de classe: pas un sesterce ne sera distribué lors des meetings, pas une conscience ne sera achetée.

 

Il se contente d’expliquer pourquoi il est revenu d’exil, se garde de jouer les victimes, invite à passer ses déboires aux oubliettes, jure que seul compte pour lui l’avenir du pays et… rassure.

 

Cette attitude agace évidemment ses adversaires du camp présidentiel qui, eux, passent à l’offensive.

 

Lionel Zinsou fait-il l’objet de critiques sur les réseaux sociaux?

C’est la faute à Patrice Talon.

 

Les cartes d’électeur tardent-elles à être confectionnées?

Sûrement un coup tordu de Talon.

 

Mais l’insolent répond par le silence et, suprême affront, sourit.

 

Bref, où d’autres auraient choisi l’affrontement, Talon a choisi de faire profil bas; tandis qu’il aurait pu faire étalage de billets de banque, il a fait étalage de savoir; alors qu’il risquait peut-être sa peau, il a fait preuve de courage; où d’autres se contentent de dormir sur leurs lauriers, il a mis le pied à l’étrier; tandis que sa carte de visite d’homme d’affaires à succès eût pu paraître comme une garantie de confiance, il l’a mise de côté et a travaillé dur sur un projet de société qui, enfin, ne se contente pas d’être un simple catalogue de bonnes intentions.

 

Pour une fois, un candidat à l’élection présidentielle a choisi de débattre plutôt que de nous rebattre les oreilles de promesses sans lendemain.

 

J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt les déclarations des uns et des autres, lu et relu les propositions mises en avant pour sortir le Bénin du sous-développement endémique dans lequel il se débat, suivi avec inquiétude et courroux, moult tentatives du gouvernement pour « placer » son candidat et, l’exemplarité de la campagne des candidats de la rupture: Sébastien Ajavon, Abdoulaye Bio Tchané, Pascal Irénée Koupaki et… Patrice Talon.

 

L’axe de la rupture a gardé une certaine constance et certainement une cohésion qui forcent l’admiration.

 

Mais au-delà, j’ai retenu pour ma part que la présidentielle de ce dimanche sera un duel entre Yayi et Boni et Patrice Talon.

 

Et si, pour se débarrasser du système Yayi, il faut passer par la case Talon, alors oui, je voterai Patrice Talon.

 

 

Par Amzath Fassassi

 

 

Source: http://www.afrika7.com

 

Afrika7 (USA)

 

 

 

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