YASMINA KHADRA : « En Algérie, certains écrivains passent plus de temps à se faire des parrains que des idées »

 

Yasmina Khadra Photo

 

Vous vous êtes fait connaître du grand public à travers les enquêtes du commissaire Llob, publiées à la fin des années 1990. Pourquoi avoir choisi ce genre littéraire ?

 

Yasmina Khadra : Je ne crois pas être un auteur de polars. Je suis romancier et j’ai la chance de pouvoir toucher à tout sans me sentir dépaysé. J’ai écrit une vingtaine de romans, dont six policiers. Mes livres qui ont le mieux marché dans le monde sont A quoi rêvent les loups [éd. Julliard, 1999] et Les Hirondelles de Kaboul [éd. Julliard, 2002]. Ce dernier a même été élu meilleur livre de l’année aux Etats-Unis par le San Francisco Chronicle et par The Christian Science Monitor. Il est vrai que c’est la trilogie du commissaire Llob qui m’a fait connaître. Mais je serais très malheureux si l’on ne s’en tenait qu’à elle. J’ai horreur des étiquettes, surtout lorsqu’elles se découvrent la vocation d’une camisole de force. J’ai choisi, à une bretelle de mon aventure littéraire, le polar par simple souci pédagogique. Je voulais donner à voir la tragédie fondamentaliste qui sévissait dans mon pays, l’Algérie. Comment rendre compte d’une telle monstruosité sans traumatiser le lecteur ? Il se trouve que le roman policier se prête parfaitement à cette façon de présenter les choses. Le commissaire Llob a été convaincant. Il a touché des milliers de lecteurs, même aux Etats-Unis, où il a été salué par la presse américaine. Mais sa dernière sortie – La Part du mort [éd. Julliard, 2004] – a été un bide. Ses fans nous ont posé un sacré lapin. La confrérie des auteurs de polars nous a déçus. Je laisse tomber cette voie. Je n’écrirai plus de romans policiers.

 

De manière générale, le roman noir est un genre assez peu pratiqué en Algérie. Est-ce parce que les critiques de la société peuvent provoquer des réactions violentes des autorités ?

 

Le genre policier n’est pas pratiqué en Algérie. Longtemps, il a été considéré comme réducteur et rejeté par les écrivains. Ce n’est que grâce aux succès de Morituri [éd. Baleine-Le Seuil, 1997] que les susceptibilités se sont calmées. En réalité, ce n’est pas le genre qui fait la force d’une écriture, mais l’auteur. Pour moi, il n’y a que de bons écrivains, et d’autres qui le sont moins. S’exprimer à travers des flics ou à travers des personnages shakespeariens ne veut rien dire si le talent ne suit pas.

 

Vous avez choisi un pseudonyme féminin pour publier vos romans. Pourquoi avoir dissimulé votre identité ?

 

Yasmina Khadra (Photo: Wikipédia)Yasmina Khadra (Photo: Wikipédia)

Dans mon pays, on ne peut pas écrire sans prendre de risque. J’ai publié six livres sous mon vrai nom. A l’époque, j’étais officier dans l’armée algérienne. Les sujets que je traitais ne s’attaquaient guère aux vrais problèmes de la nation, du fait de l’obligation de réserve. Ce qui m’importait était l’exercice de l’écriture. Rien d’autre. En 1988, la hiérarchie a vu d’un mauvais œil ma “notoriété”, somme toute relative. Elle avait décidé de me soumettre à un comité de censure. Je ne pouvais pas me prêter à ce jeu. Ma femme m’a proposé de prendre un pseudonyme. Elle m’a beaucoup aidé dans ce sens. C’est pour lui rester redevable que je lui ai emprunté ses deux prénoms. C’est aussi pour moi un honneur et une fierté de signer sous un pseudo féminin et de prouver que nous ne sommes pas tous des machos en Algérie. Dans les pays arabes, c’est une vraie révolution. A Koweït, où j’ai été honoré en mai 2005, le Premier ministre a été amusé et flatté de voir un Arabe, de surcroît ancien militaire, brandir son pseudonyme féminin comme un trophée !

 

Vous dressez un portrait très critique de l’Algérie contemporaine, notamment de ses élites. Comment réagissent les Algériens et les autorités à vos écrits au vitriol ?

 

En général, les Algériens réagissent très bien à mes livres. Toutefois, il est difficile de plaire à tout le monde dans mon pays. Les frustrations sont telles que toute réussite, notamment dans le cruel et très controversé monde des lettres, est vécue comme une agression. J’ai conscience des jalousies que je suscite et qui faussent les appréciations de mon travail, et de l’hostilité qui me rend particulièrement indésirable. Cela ne m’effraie aucunement. J’aime mon pays et je crois en mon talent. J’essaie d’associer ces deux acquis pour construire et une œuvre et un idéal. Le reste, l’exclusion qui me frappe par endroits, la pseudo-incompréhension qui me disqualifie auprès de certaines chapelles, m’affligent, mais ne me déstabilisent pas. Des voix lointaines m’interpellent et m’encouragent. Si trente-six ans d’armée ne sont pas parvenus à me rogner les ailes, ce ne sont pas quelques mines défaites qui vont m’empêcher de rêver.

 

Peut-on dire aujourd’hui que l’Algérie est sortie de la guerre civile ?

 

Oui, l’Algérie a bel et bien échappé au cataclysme fondamentaliste. Sévèrement traumatisée certes, mais indemne. Il lui reste maintenant à être digne des sacrifices consentis. Cependant, son destin est-il réellement entre ses mains ? Je ne le pense pas. Dans cet univers d’ogres et de manipulations géostratégiques, aucun pays n’est à l’abri des boulimies du marché mondial. Surtout lorsqu’il est riche et vulnérable. Les Algériens ne seront totalement libres que lorsqu’ils auront situé les sources véritables de leur malheur. Pour cela, il leur faudra regarder un peu plus loin que le bout de leur nez, au lieu de se regarder en chiens de faïence à leurs heures perdues.

 

Le travail de mémoire est-il achevé, aussi bien pour la guerre civile que pour la guerre d’Algérie ?

 

Un travail de mémoire n’est jamais achevé – surtout pour les têtes brûlées et les esprits tordus. Il faut continuer de dire et de redire, de rappeler et d’entretenir le souvenir, car certains peuples sont tellement oublieux que, souvent, ils renient le soir ce qu’ils entreprennent le jour. Les Algériens ont des comptes à régler avec l’Histoire, une histoire constamment falsifiée, travestie et instrumentalisée à des fins inavouées. En écrivant La Part du mort, j’avais le sentiment de renaître, avec des yeux propres et des mains moins abîmées. J’ose espérer que ce sentiment est aussi celui de ceux qui l’ont lu. Aimer son pays, ce n’est pas obligatoirement vanter ses mérites, c’est quelquefois lui botter le cul pour le relever.

 

Les écrivains algériens jouent-ils un rôle important dans le travail de mémoire ?

 

Les écrivains algériens attendent d’avoir les égards qu’ils réclament et qu’ils méritent. Ce n’est qu’après, qu’ils sauront quoi faire de leur plume. Pour le moment, ils n’ont pas voix au chapitre. Contraints de plaire au lieu de convaincre, certains passent plus de temps à se faire des parrains que des idées. De cette façon, ils auront peut-être des pages dans les journaux, quelques prix d’estime, mais pas assez d’authenticité pour élever des monuments.

 

Mohammed Benchicou, le directeur du quotidien algérien Le Matin, a été incarcéré au lendemain de l’élection présidentielle de 2004. Son journal est depuis lors absent des kiosques. Faut-il y voir le symptôme d’une reprise en main de la presse ?

 

J’ignore de quoi il retourne exactement dans cette affaire. Mohammed a-t-il été condamné pour ce que la justice lui reproche ou pour ses prises de position virulentes à l’encontre du président de la République ? Toujours est-il que l’apprentissage de la liberté d’expression en Algérie reste encore à dissocier de l’affectif. Je déplore d’un côté l’extrémisme des dénonciations, qui parfois ne reposent sur rien de concret – j’ai moi-même été traîné dans la boue par des journalistes beaucoup plus à l’affût de l’extravagance et du spectaculaire que mus par un souci déontologique -, de l’autre, l’inaptitude de nos gouvernants à contribuer à la mise en place d’une véritable démocratie. Il s’agit donc d’un dialogue de sourds qu’aggrave davantage la haine aveugle que se vouent les uns et les autres. Cela dit, Mohammed Benchicou n’est pas à sa place là où il croupit. On l’a empêché de se défendre et de s’expliquer, ce qui est inacceptable. Je crois que tous les Algériens, d’un côté comme de l’autre, ont besoin de mettre un peu d’eau dans leur vin. Pour construire une nation, nous devons faire des concessions. Nous sommes trop fragiles pour nous croire en mesure d’exiger sans contrepartie. L’une des concessions incontournables, c’est sûrement d’apprendre à dépasser nos propres ressentiments, car toute passion fausse immanquablement le débat.

 

Alors que l’on évoque la signature prochaine d’un traité d’amitié entre la France et l’Algérie, peut-on dire que les relations entre les deux pays sont normalisées ?

 

Je ne boude jamais les initiatives heureuses. Pour moi, tout élan de solidarité et d’amitié est sincère jusqu’à preuve de sa mauvaise foi. J’ai toujours encouragé le rapprochement de nos deux peuples. Je souhaite que le bon sens dame le pion aux rancœurs, que le cœur apprenne à la raison à être plus tolérante et moins calculatrice.

 

Propos recueillis par Pierre Cherruau

 

Source : Ulysse

 

 

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