CAMEROUN – Impossible alternance: Comment le pouvoir et l’opposition ont roulé le peuple (Par Etienne Penda)

34 ans de règne. Et ce n’est pas tout ! Paul Biya est bien parti pour quitter le pouvoir à son heure. Ou par la force du destin, comme il y est arrivé. Son opposition, si elle n’est pas usée par 26 ans de combat stérile et/ou de perfide ralliement au régime, est bien trop fragile face à la machine de guerre de l’Etat-Rdpc qui tient le pouvoir d’une main ferme.

 

Paul Biya, Président National du RDPC | Photo d’archivesPaul Biya, Président National du RDPC | Photo d’archives

 

En 2004, Paul Biya donnait rendez-vous dans 20 ans à une rumeur qui insinuait sa mort. Rendu en 2014, il «n’est qu’à» huit ans de son fameux rendez-vous de 2024. Bien avant, en 1991, un groupe de six leaders d’opposition déclarait à la Une de Jeune Afrique Economie : «Si Biya s’entête, nous le débarquons !». On pouvait y reconnaître Sindjoun Pokam, Kodock Augustin Frédéric, Charles Tchoungang, Siméon Kuissu, Eboua Samuel et Taku Alexander. Trois d’entre eux sont décédés aujourd’hui et trois autres ne sont plus tout à fait au front de l’opposition. 25 ans plus tard, impossible de ne pas observer que Paul Biya s’est entêté, mais qu’il n’y a eu personne pour le débarquer. Cette brave délégation portait la parole d’une opposition survoltée, le vent en poupe, en ordre de marche pour Etoudi. Elle avait pour elle le peuple. Un peuple tout aussi survolté, majoritairement animé par un désir profond et pressant d’alternance. Le train de l’alternance était en marche, près d’entrer en gare. Mais l’opposition était trop inexpérimentée pour le conduire en faisant face à un régime déjà bien rodé, formé à bonne école. Celle d’Ahidjo et de Louis Paul Aujoulat rompue aux méthodes de conservation de privilèges, par tous les moyens.

 

Nonobstant la pression populaire, l’opposition devait commencer par s’organiser face un impitoyable régime déterminé à rester en place, avec les moyens de l’Etat et des fonctionnaires payés par le contribuable. Parmi leurs armes, la torture, les incarcérations abusives, le chantage, les abus de pouvoir, l’achat des consciences. Ce qui a entraîné beaucoup de défections dans les rangs de l’opposition, qui étaient son lot quotidien dans les années 90, dont certaines agrémentées de ridicule et de folklore. C’est chaque jour qu’un leader quittait les rangs de l’opposition pour rejoindre le Rdpc. Les retournements de veste aussi ridicules que cocasses étaient courants. Le plus souvent sans conviction aucune, mais tout était bon pour déstabiliser l’opposition qui se faisait menaçante. Le Rdpc ayant compris la précarité de la plupart des membres de l’opposition avait fait le choix très payant de l’infiltration et de l’achat des consciences.

 

C’est ainsi par exemple qu’un certain Noucti Tchokouango, présidant une réunion de l’opposition au foyer protestant d’Akwa prétexta des migraines pour laisser ses pairs en plan afin d’aller rendre compte de ce qui se tramait à ses commanditaires du Rdpc ; Lapiro de Mbanga, en changeant de discours en novembre 91 après avoir porté très haut le flambeau de la contestation dans les rues, meetings et discothèques, avait efficacement fragilisé l’opposition ; Charles Tchoungang, enrôlé pour manipuler les étudiants en mission à Bamenda afin de faire échec à leur mission de sensibilisation, n’a pas été mal non plus. Charles Tchoungang avait ainsi reçu un sauf conduit de Fochivé (contre quoi ?), tout-puissant et sanguinaire patron de la police secrète qui avait endeuillé beaucoup de familles camerounaises. Malin, il va livrer Lapiro et garder secret son deal avec Fochivé… Le maître tortionnaire qui avait eu la trouvaille de confisquer les voitures des particuliers au port de Douala, de les peindre en jaune et de les faire conduire par des policiers armés et des agents de renseignement pour faire échec aux villes mortes.

 

Démission de l’opposition

 

C’est sur ces entrefaites que les élections législatives étaient organisées début 1992. John Fru Ndi, le prodige de l’opposition depuis le 26 mai 1990, date du lancement illégal du Sdf, lancement réprimé dans le sang, faisant 6 morts, qui jusque-là conduisait l’opposition avec assez de bonheur aux côtés des dinosaures comme Samuel Eboua ou Bello Bouba auréolé de son statut d’exilé, prône le boycott. Le boycott du Sdf profite à l’Undp désormais dirigé par Bello Bouba qui, dans un processus de collaboration avec le Rdpc, avait manigancé pour virer de la tête du parti Samuel Eboua craint du côté de Yaoundé. Erreur fatale donc de John Fru Ndi qui offrira ainsi les 68 députés qui auraient dû revenir au Sdf à Bello Bouba. Celui-ci ne se gêna pas de les noyer dans ce qu’il appelait alors «opposition responsable». Le Rdpc échappait ainsi à une vague qui aurait pu l’emporter. La machine de l’administration s’était laissé surprendre par le feu de l’alternance.

 

Mathématiquement, les voix revenant à l’opposition se chiffraient à 92 (68 pour l’Undp, 18 pour l’Upc conduite par Augustin Frédéric Kodock et 6 députés pour le Mdr de Dakolé Daïssala), contre 88 députés pour le Rdpc. Cette configuration disqualifiait le Rdpc à diriger seul. Ce qui l’a poussé à acheter à prix d’or les voix des partis d’opposition. Le chef du Rdpc et chef de l’Etat distribue des strapontins à tour de bras en échange de sa sérénité au pouvoir. Bello Bouba, Kodock et Dakolé nagent dans les ors de la République. Ils ont enfariné le peuple électeur et sont désormais dans le clan des prévaricateurs qui la bouclent pendant qu’ils mangent. Opposition responsable ! La présidentielle était encore plus renversante pour le régime Rdpc en apprentissage de conservation du pouvoir. Officiellement, John Fru Ndi, le candidat de l’Union pour le changement, avait perdu d’un cheveu. Mais tout le monde savait que le vainqueur moral était le candidat de l’opposition. Peu importe, un pays ne se gouverne pas par les sentiments. L’opposition n’a pas su mériter la sympathie de ses nombreux électeurs qui vont, au fil des années s’amenuiser comme peau de chagrin.

 

Ces premières élections pluripartites avaient pris le Rdpc et son administration au dépourvu. Conséquence, leurs résultats ont coûté les yeux de la tête à l’Etat-Rdpc obligé d’acheter son maintien au pouvoir. Le parti-Etat met donc ses stratèges au travail afin de trouver une solution moins coûteuse pour les prochaines élections. Gagner sans trop forcer pour ne pas être contraint au partage du pouvoir. Ceux-ci trouvent la déstabilisation des partis politiques comme parade, soutenue par les débauchages. Issa Tchiroma et Hamadou Moustapha sont mis à contribution pour émietter l’Undp. Ils le font de grand cœur parce que non seulement ils ont touché quelque pactole, mais ils peuvent à nouveau voir le soleil. Et surtout, ils se foutent pas mal que le Cameroun s’englue dans la misère et le dicktat de la pensée unique. L’Andp permet à Moustapha d’être ministre de l’Urbanisme et de détourner et/ou de faire détourner quelques domaines de l’Etat. L’Upc est à son tour écartelée par des tendances soutenues à tour de bras par l’administration Rdpc : Kodock, Hogbe Nlend, Tumaza. Et indirectement par l’Upc-Manidem et le Manidem. Dès lors, le Mdr n’en vaut pas la peine. Dakolé Daïsala fait couler du champagne uniquement en prolongation de ses sévices rendus à la nation et rémunérés par le pouvoir Rdpc.

 

A l’approche des élections de 97, le Rdpc est un parti tranquille. D’autant qu’il a calmé l’opposition avec le verrou de deux mandats présidentiels à l’issue de la révision constitutionnelle de 96, même si celle-ci ne garantit pas la responsabilité du président de la République dans l’exercice de ses fonctions. Aux législatives, L’Undp recule tout net comme de bien entendu. Le Sdf absent en 92 débarque à l’Assemblée nationale avec 42 députés, l’Upc descend à 6 députés ; l’Udc fait une entrée minimaliste. La configuration de l’hémicycle est largement favorable au Rdpc et plus facilement gérable. Celui-ci déroule et fait passer ses lois. D’autant plus aisément qu’ayant fait goûter les privilèges du pouvoir aux députés de tous bords qui vampirisent les caisses de l’Etat, ce qui leur importait vraiment étaient leurs avantages en espèces et les privilèges que leurs fonctions leur offraient, sous le couvert de leur immunité, se lançaient à toutes sortes d’affaires maffieuses pour s’enrichir.

 

Les députés ne débattent que rarement les projets de lois sorties d’Etoudi et quand bien même ils le feraient, les consignes du parti sont une parade insurmontable. Le grand oral des ministres du gouvernement n’était (et n’est) qu’un grand cirque. De la figuration. Paul Biya boit du petit lait en les voyant faire. Il s’est garanti l’Extrême Nord avec l’inamovibilité de Cayayé Yéguié Djibril au perchoir de l’Assemblée et la montée en puissance d’Amadou Ali. L’Ouest avec les argentiers Fotso Victor, Sohaing André ou Kadji Defosso. Dans d’autres régions, il s’est également appuyé sur des grosses fortunes, généralement mal acquises comme partout ailleurs.

 

Touts à la mangeoire… le peuple attend à la fenêtre !

 

Pour résumer, toutes les grandes fortunes constituées au fil des ans au détriment des caisses de l’Etat au travers de multiples jongleries avec les impôts et taxes, la corruption des douaniers, la contrefaçon, etc. vont se réfugier dans le Rdpc qu’ils financent à grands frais. Rentrent ainsi à l’hémicycle et bientôt au Sénat des bandits à col blanc en quête d’immunité. Les organisations de la société civile rentrent dans les rangs à leur tour. Seule reste une poignée généralement inaudible. Sur le plan de l’administration, tous les agents de l’Etat et fonctionnaires, ou presque, prennent la carte du parti-Etat.

 

Pour en revenir à la classe politique, celle-ci s’atrophie et se réduit à la portion congrue, avec des élus d’une ou deux têtes par parti dans les assemblées. Adamou Ndam Njoya s’est littéralement rangé tout seul, gérant comme un chef de clan son Udc confiné dans son Noun natal, uniquement perturbé par son cousin le sultan des Bamoun Ibrahim Mbombo Njoya, pilier du Rdpc. Jean Jacques Ekindi, anciennement chasseur du Lion, dans sa nouvelle tenue d’honorable, n’honore plus l’opposition de sa verve dénonciatrice, mais profite en silence des privilèges perdus depuis l’époque où il était président de la plus importante section du Rdpc.

 

Quant aux autres partis, les crises internes et souvent de croissance les ont décimés. Le Sdf est victime de son article couperet 8 : 2 qui clairseme les rangs du parti : Assongany, Ben Muna, Kamdoum, Kouemo, etc. sont passés à l’échafaud. Pendant qu’il épure, le Rdpc recrute les rebus. Comme Hysacam, il prend tout, sans tri et sans préoccupation des puanteurs nauséeuses. C’est important pour gagner les élections. D’autant que sur le plan institutionnel, le Sdf, son principal rival s’illustre par des atermoiements ridicules : un coup il va aux élections, un coup il n’y va pas, donnant le tournis à l’électeur lui-même instable. Ce qui fait invariablement les affaires du Rdpc qui gagne, néanmoins le plus souvent avec gomme et crayon qui sévissent sur les résultats. Les stratégies de tricherie règnent sur l’organisation des élections. Elecam est peinte en flammes comme le Rdpc. Aucune impartialité à attendre d’elle. Et elle s’assume.

 

Ceux des partis de l’opposition qui le peuvent encore, protestent, mais n’en mènent pas large. En face, c’est la politique de l’usure qui a pignon sur rue. Et quand on insiste, c’est la chicotte. Ainsi, de sombres sous-préfets règnent sur la vie des partis dont ils autorisent au gré de leur humeur du moment  de l’activité. Maurice Kamto et Kah Walla, les derniers mohicans, sont à la peine. Avec leurs partisans, ils prennent des gamelles et doivent jouer les équilibristes entre conquérants pacifiques du pouvoir et déstabilisateurs d’un pays «en paix» et «béni des dieux». John Fru Ndi, le patron de l’opposition a vieilli, mais ne s’est pas bonifié. Il tend vers la fin d’une carrière politique bredouille : le drapeau tricolore n’aura jamais effleuré ni ses épaules et sa poitrine vierge de médaille, ni ses hanches. Son avenir est désormais dans l’histoire ! C’est bien lui qui, ce mémorable 26 mai 1990, sonna le tocsin et entraîna le Cameroun dans le multipartisme. C’est en cela qu’il est affublé du nom sans dorure de «leader historique de l’opposition». On s’en souviendra, mais sans plus désormais, au risque de devenir des névrosés.

 

En 26 ans, l’opposition n’a pas trouvé la réponse idoine à l’équation conserver le pouvoir à tous les prix que manie avec habilité, grossièreté et cynisme Paul Biya. Même si à l’occasion des 26 ans du sdf, son vice-président Josua Osih déclarait que l’objectif de son parti demeure la conquête du pouvoir. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres !

 

Etienne PENDA

 

Les Nouvelles du Pays (Cameroun)

 

 

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