POINT DE VUE – Zuma, Lula, Dilma, Zida : La malédiction des intègres

Voici une provocation de plus sous la plume d’un Zidamaniaque, s’indigneront plus d’un lecteur du titre, à coup sûr, surtout ceux qui donnent dans la Zidaphobie primaire : comment oser traiter des individus, seraient-ils (ex)chefs d’Etat, d’ "intègres", alors même qu’ils sont poursuivis presque tous les jours par la Justice pour corruption (Zuma, Dilma, Lula), ou soupçonnés de malversations financières (Zida) ? Et pourquoi parler de "malédiction" comme s’ils n’étaient que d’innocentes victimes ?

 

Kwesi Debrsèoyir Christophe DABIREKwesi Debrsèoyir Christophe DABIRE

Mais, sans Zidamania ou Zidafolie irréfléchies, sortons un instant du faux « scandale Zida » en quittant le microcosme Faso-burkinabè, pour prendre un peu d’air et de hauteur dans le monde, et réfléchir à ceci : peut-être que l’intégrité n’exclut pas la faiblesse, qu’ »être intègre » n’a jamais complètement signifié « être irréprochable », et qu’être corrompu devant la Justice n’a jamais voulu dire être moralement indigne et méprisable. Autrement dit, on peut être intègre, patriote, altruiste, digne, etc, et céder devant les facilités de l’argent. C’est ce que semblent nous enseigner ces cas de corruption au Brésil (Lula, Dilma) et en Afrique du Sud (Zuma). La seule chose que l’intégrité exclut catégoriquement, c’est de tuer (l’homme intègre ne s’attaque pas à l’intégrité de l’autre pour la nier, mais se dévoue pour le respect et la dignité de tout homme). C’est pourquoi aucun dictateur ni aucun assassin ne peut être dit intègre…

 

Un faux scandale

 

Que le « scandale » ne marche pas comme tel, c’est-à-dire refuse de scandaliser, cela ne signifie pas que les révélations de malversations soient fausses, même si elles ne sont pas non plus attestées et prouvées. Mais l’on peut constater qu’en général, dans tous les pays du monde, surtout dans les pays où ce genre de révélations n’est pas une habitude mais une exception courageuse, les citoyens sont révoltés, choqués, stupéfaits et bouleversés quand sont révélés et publiés des cas de corruption et autres malversations de responsables politiques.

 

Or au Burkina c’est l’inverse qui semble se produire au sujet de l’ « affaire Zida » : plus les révélations se multiplient, se publient et se succèdent (les dernières en datent viennent du chef de l’Etat lui-même !), et moins l’opinion burkinabè, pourtant vigilante et critique, s’y attarde ; et plus les burkinabè s’en agacent même. À part les Zidaphobes de toujours (la phobie signifiant d’abord la peur), mais isolés y compris lorsqu’ils forment association, les burkinabè ne se bousculent pas pour réclamer la peau du général Zida. En revanche les seuls noms d’un Soro, d’un Diendéré, des frères Compaoré, et même d’un Komboïgo provisoirement libéré, révulsent et énervent littéralement nos compatriotes. Au point que l’on peut même se demander si cette « affaire » ne rend pas le général Zida encore plus populaire, et si les mêmes qui nécrologues prématurés du général ne sont pas les premiers en train de faire de lui le héros qu’ils n’ont jamais reconnu : Zida quotidiennement ressuscité par ses propres croque-morts malgré eux ?!

 

De même, lorsque des scandales sont révélés dans d’autres pays comme les 2 pris ici en exemples, le Brésil (Lula, Dilma) et l’Afrique du Sud (Zuma), ceux qui sont à l’origine des révélations deviennent spontanément populaires, voire de vrais héros : le juge Sergio Moro au Brésil, et la médiatrice de la République Thuli Madonsela ou Jonas Mcebici (qui a refusé et dénoncé les avances corruptrices des riches Gupta amis proches de Zuma) en Afrique du Sud. Au pays des hommes intègres il n’y a guère de révélateur du « scandale Zida » (à commencer par le Président du Faso qui n’hésite pas, transparence oblige, à rendre lui-même publiques des informations sur « l’affaire ») qui soit devenu plus populaire qu’avant. Visiblement ce n’est pas pas grâce à cette « affaire » que le Président Kaboré sera populaire dans l’opinion…

 

Est-ce à dire que les « hommes intègres » burkinabè sont tombés dans une déchéance morale inédite ? Non du tout. Ou se mettent-ils tout d’un coup à ériger la corruption en valeur nationale, après s’être insurgés contre crimes et corruptions ? Absolument pas ! Sont-ils en train de dire imprudemment adieu à toutes justice et intégrité ? Non, ils sont même plus justes et intègres que jamais, car ils voient bien la lâcheté qu’il y a à ne poursuivre que celui que l’on PEUT facilement attraper et sanctionner s’il le faut, et pas celui ou ceux que l’on DOIT traquer pour aussi, nous dit-on, « rendre compte »…

 

Coupables, soupçonnés, mais intègres

 

Mais c’est en mettant en parallèle ce « scandale Zida » avec les affaires Petrobras au Brésil (Dilma et Lula) et Nkandla / Gupta en Afrique du Sud (Zuma), que l’on perçoit mieux en quoi ce scandale n’en est pas un, en montrant les énormes écart et disproportion qui existent entre ce que sont et représentent Lula / Dilma et Zuma pour leurs peuples et les corruptions dont ils sont accusés dans leurs pays (les mettre en parallèle veut dire que l’on rapproche ces situations qui ne sont pas identiques)

 

L’ex président Lula qui a dirigé le Brésil de 2003 à 2010 est une icône, il est celui qui a considérablement amélioré les conditions de vie des couches populaires les plus démunies de son pays. Dilma Rousseff, qui lui a succédé, était son ministre des mines et de l’énergie entre 2003 et 2005, et avait donc sous sa tutelle le grand groupe industriel et pétrolier Petrobras qui fait l’objet de révélations de vastes corruptions dans lesquelles elle et son mentor Lula seraient impliqués, ce dernier pour une villa triplex, et Dilma pour des pots-de-vin qui auraient servi à financer ses campagnes électorales, en plus d’avoir maquillé les comptes de l’Etat. Résultat : sous la houlette de l’opposition adepte de l’austérité néolibérale, la présidente Dilma Rousseff a été destituée, et « victoire » des néolibéraux qui ne font pas du bien-être des plus pauvres leur priorité. Mais l’un de ceux qui sont à l’origine de la destitution de Dilma, Eduardo Cunha, son ancien allié, est lui-même impliqué dans le scandale Petrobras…

 

Jacob Zuma est l’actuel président de l’Afrique du Sud, mais surtout l’un des tout premiers cadres du parti de Nelson Mandela, l’ANC, qui ont combattu l’apartheid au nom de la dignité humaine des Noirs. Emprisonné avec Mandela, il a dirigé les renseignements de lutte anti-apartheid depuis son exil. Mais le voici impliqué dans beaucoup de scandales, dont celui de sa luxueuse villa de Nkandla rénovée aux frais de l’Etat, alors que beaucoup de ses frères Noirs pour qui il combattu l’apartheid continuent de survivre dans la misère et la violence des ghettos… Voilà le scandaleux. Et pourtant Zuma est fortement soutenu par ses camarades de l’ANC qui est le parti majoritaire au pouvoir en Afrique du Sud, de quoi retourner autant de fois qu’il y a de « scandales Zuma » le grand Mandela dans sa tombe…

 

Et notre général Zida national ? On voit tout de suite combien il ne soutient pas longtemps la comparaison avec ses ex homologues brésiliens et sud-africain : il n’est pas politicien mais militaire, inconnu du grand public avant la révolution de 2014 ; les trois semaines à la tête du Burkina et la petite année en tant que premier ministre ne pouvaient évidemment pas lui permettre de réaliser d’aussi grandes choses que les brésiliens et le sud-africain, ce qui ne veut pas dire qu’il n’a rien fait ni contribué en rien à la victoire du peuple sur le régime Compaoré /RSP (je l’ai suffisamment démontré ailleurs).

 

Du discrédit de Zida à la contradiction des autorités burkinabè

 

Or, si l’on réfléchit un peu sans Zidamania ni Zidafolie (qui est Zidafou au juste ? Si ce sont tous ceux qui réclament une fidélité qui soit à la hauteur de la vérité de l’événement révolutionnaire d’octobre 2014, j’en suis sans hésitation ni honte : sur les raisons de l’infidélité des insurgés eux-mêmes à leur insurrection, je reviendrai bientôt), si l’on réfléchit donc un peu, on ne peut pas tomber dans la facilité qui réduit l’intégrité et le patriotisme à l’absence de corruption (sans que la corruption soit pour autant un critère d’intégrité, on soutient ici que le lien d’exclusion entre intégrité et corruption n’est pas absolu et automatique) ; on ne peut pas non plus, en réfléchissant, éviter au contraire de se demander comment il est possible que des grands hommes qui se battent sincèrement pour la dignité de leurs peuples chutent dans la corruption. Ce n’est pas parce qu’un Mandela ou un Sankara n’étaient pas corrompus que tout héros de la dignité et du patriotisme devrait forcément être pur de toute faiblesse et de tout reproche (Mandela et surtout Sankara ont été critiqués pour autres choses que pour de la corruption).

 

Par conséquent, la disproportion est si petite entre ce qu’est ou représente Zida (son aura) et les soupçons de malversations que le scandaleux du « scandale Zida » s’en trouve affaibli, voire s’estompe. La contradiction que l’on prétend révéler entre l’engagement révolutionnaire du « plus rien ne sera comme avant » et les malversations dont le Général est soupçonné n’est pas énorme au point de faire scandale si l’on ignore à quoi a servi l’argent manquant pendant la période troublée de la Transition. Tout dépend de comment l’on entend le « plus comme avant » !

 

Bien au contraire, c’est cette « affaire Zida » qui révèle une énorme contradiction au sujet des dossiers judiciaires du putsch de 2015, au grand avantage du Général : on voudrait nous faire croire que Zida est venu, a « pillé » et s’est enfui, et que donc il n’est pas intègre ni patriote ; mais les preuves tangibles et capitales sur lesquelles la justice burkinabè se base aujourd’hui pour emprisonner Bassolé et accuser l’ivoirien Soro sont celles fournies par l’intelligence d’écoute de Zida ! Autrement dit, celui que la Zidaphobie (peur et haine de Zida) présente comme un traître non patriote est celui-là même dont les preuves contre les putschistes sont utilisées pour poursuivre et maintenant « dénoncer » les putschistes de septembre 2015 ! Contradiction gigantesque, dans laquelle s’enferment aussi ceux des insurgés de 2014 qui insultent à la fois le Général et exigent que la justice poursuive tous les putschistes, puisqu’ils oublient ou ignorent le travail de Zida dans la constitution de ces dossiers.

 

Car celui qui a eu le réflexe tout soldatesque et vigilant d’écouter dans le dos l’homme qui écoutait tout le Burkina d’en haut (Diendéré) , non pas pour « vider les caisses de l’Etat » mais pour protéger le peuple burkinabè de ses ennemis, ne peut pas manquer de patriotisme et d’intégrité. Non, celui qui le premier et le seul à ce jour à eu la virilité d’affirmer publiquement que les écoutes téléphoniques entre Bassolé et Soro sont authentiques, ce que beaucoup ne reconnaissent qu’en silence et en privé, ne peut pas être un vulgaire délinquant sans patriotisme ni intégrité…

 

Le fait contradictoire est bien que d’un côté l’on discrédite le Général et son action à la tête de l’Etat, et que de l’autre on tient ses écoutes pour suffisamment fiables et authentiques pour engager des poursuites et dénoncer hors de nos frontières. D’où le gros embarras de nos autorités judiciaires et politiques, coincées entre le discrédit de l’action de Zida et l’impossibilité de dire au peuple qui attend justice que les preuves laissées ou permises par Zida ne sont pas crédibles, car le dire devrait logiquement s’accompagner de la libération de Bassolé et de la clôture définitive du dossier Soro. Résultat : on fait semblant de jurer ne jamais abandonner les poursuites mais, sous le prétexte de la diplomatie et de la fraternité ivoiro-burkinabè (mais depuis quand des frères agressent-ils des frères au nom de leurs amis, qu’est-ce qu’une fraternité qui passe après l’amitié et qui lui est sacrifiée ??), pour les abandonner de fait

 

Or, si l’on tient les écoutes téléphoniques pour une solide pièce à conviction il faudra nécessairement s’interroger aussi sur l’origine des fonds qui ont permis à Zida et Barry d’acquérir une table d’écoute. Mais on s’en doute, ces fonds ne peuvent pas provenir de leurs poches. Et s’ils proviennent des caisses de l’Etat, alors ces fonds ne pouvaient pas être « budgétés » pour laisser des traces publiques, puisqu’il s’agissait d’une opération de guerre très secrète contre Diendéré et son empire aujourd’hui démantelé … Considéré sous cet angle et selon ces hypothèses, le « scandale » peut faire pschitt, sans que la justice en souffre …

 

Nous pouvons donc reprendre la formule philosophique de la « banalité du mal » pour l’appliquer à la corruption. Mais, pas plus que la banalité du mal ne voulait dire qu’il ne faut pas combattre le mal, la banalité de la corruption ne peut signifier de renoncer à lutter contre la corruption. Or, dans la mesure où la corruption est suffisamment rusée pour continuer de prospérer dans tous les Etats du monde dont aucun pourtant ne refuse de la combattre, le plus difficile est moins de combattre la corruption que de contrôler et surveiller ceux qui la combattent : ce sont souvent ceux qui se targuent d’avoir les mains et poches propres qui détournent ainsi la vigilance pour mieux sévir et détourner…

 

Kwesi Debrsèoyir Christophe DABIRE

 

 

Source: http://www.lefaso.net

 

Lefaso.net (Burkina)

 

 

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