INTERVIEW – 1ère partie: Professeur Mamoussé Diagne : «C’est aux Africains de se définir et de construire le « cogito africain » pour être des interlocuteurs crédibles ! »

L’oiseau de minerve ne se déploie qu’au crépuscule ! Cette assertion hégélienne n’a cessé de raviver notre esprit pendant tout le temps que le redoutable philosophe s’entretenait avec nous.

 

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C’est précisément, à la tombée du jour, que le professeur nous a aimablement reçus dans sa paisible demeure sise à Fann-Résidence où nous l’avons trouvé en pleine méditation dans sa bibliothèque. Pendant un instant, il s’est accordé un répit pour s’énoncer sur les questions brûlantes de l’actualité politique au Sénégal et en Afrique.

 

De sa thèse sur l’oralité africaine, le philosophe a abordé la renaissance africaine et la fuite des cerveaux. M. Diagne a également procédé à une introspection au terme de laquelle il a convoqué l’identité culturelle, l’édification d’un cogito africain et l’exigence d’une pédagogie panafricaine comme préalables d’une renaissance africaine crédible et fructueuse !

 

Cette interview a été réalisée en 2009 lors d’un symposium sur le panafricanisme à Dakar, mais elle n’a jamais été publiée. Vu son actualité et les questions pertinentes que le professeur de philosophie y a soulevées, Senenews.com réserve à ses lecteurs l’exclusivité de cet entretien que nous publierons en 2 temps au regard de sa longueur.

 

 

Professeur, pouvez-vous vous présenter aux lecteurs et revenir sur vos préoccupations en dehors de la sphère académique ?

 

Je suis enseignant à l’université de Dakar, maître de conférences de philosophie. Université dans laquelle je suis entré il y a un bon bout de temps parce que cela fait une trentaine d’années que j’y enseigne. J’ai été tour à tour assistant, maître assistant et j’ai passé mon agrégation en philosophie en 1973.

Et à l’issue de la soutenance de ma thèse qui portait sur les Civilisations africaines, j’ai été nommé maître de conférence. Actuellement, mon souci est de faire en sorte que, sur les questions africaines, notamment celles qui touchent la culture, il y ait une féconde introspection.

 

En réalité, mes préoccupations en tant qu’enseignant me sont dictées par mes obligations de service. Mais en dehors de cela, j’ai des préoccupations en tant que chercheur. J’ai pensé qu’aujourd’hui, l’heure était venue, sur les grandes questions qui touchent notre continent, de faire en sorte que nos centres de recherches soient des centres d’expertise. A ce sujet, j’ai la ferme conviction que sur chacune de ces questions qui nous interpellent, nous avons un ensemble de questions pertinentes.

 

Nous serons, surtout, capables de leur donner, sur le plan stratégique, des réponses coordonnées, si toutefois nous arrivons à faire de nos universités des hauts lieux d’études, d’expertise et de réflexions.

Dans ce cadre là, nous sommes en train de mettre en place un centre d’études africaines multidisciplinaires, qui pourra dispenser des formations en histoire, philosophie, sociologie et psychologie africaines.

 

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Au-delà de l’académique, mon souci a toujours été un souci politique. J’ai toujours connu l’engagement politique depuis plus d’une quarantaine d’années parce que cela date de ma période d’étudiant. C’était sous le président Senghor, et j’étais un militant actif des événements de mai 68. J’ai été secrétaire général adjoint de la Cdp-Garab Gui et ministre, entre autres fonctions politiques.

 

 

L’Afrique claudique encore avec le phénomène dit «fuite des cerveaux» qui la gangrène et la dépossède de ses cadres. Comment l’intellectuel que vous êtes appréhende-t-il cette situation ?

 

Vous savez que j’ai eu le privilège d’occuper, même si cela a été pour une durée très courte, les fonctions de ministre de l’Enseignement supérieur. En vérité, j’ai toujours été extrêmement sensible à cette question dont j’ai débattu avec Abdoulaye Wade.

Et lors d’une émission d’enseignement au Burkina Faso, j’avais dit à mes collègues que le drame que nous risquons de connaître prochainement, c’est l’absence totale de relève lorsqu’il s’agit de cadres les plus pointus du continent, notamment en ce qui concerne l’enseignement supérieur.

 

L’Unesco a dit, et c’est parfaitement officiel, que l’année 2008 a vu l’évasion de 400.000 cadres du continent qui quittent l’Afrique. Cela veut dire que le pillage des ressources humaines a été remplacé par le pillage des matières premières avec les Africains laissés sur place après l’abolition de l’esclavage.

 

Au pillage des matières premières, va se substituer celui de la matière grise, car les sociétés du 21ème siècle sont définies comme des sociétés du savoir. Donc développement et puissance se conjuguent aujourd’hui avec le potentiel de matière qu’un pays ou un groupe de pays peut avoir sur place.

 

L’exemple le plus patent nous est fourni par le Japon qui, après la révolution des Meiji, a tout misé sur l’éducation. Et c’est aujourd’hui ce qui lui vaut, sans aucune ressource en matières premières, sans aucune goutte de pétrole, d’être la seconde puissance du monde, après avoir reçu deux bombes à Hiroshima et à Nagasaki.

 

Aujourd’hui, l’intelligence est le symbole et le support de la puissance. C’est pour cette raison qu’un peuple qui se voit vider de sa matière grise est un peuple qui va être débilité au fur et à mesure.

Comme si nos pauvres pays financent les études de leurs fils, de la maternité à l’université, la formation y compris, et que les pays étrangers héritent de ces 27 ans d’investissements financiers. Autrement dit, c’est le fruit mûr qu’ils cueillent sans avoir investi un seul franc dans la formation de nos cadres.

 

Voilà le schéma fondamental de base sur lequel repose, aujourd’hui, l’exploitation moderne. Et si c’est 400.000 qui s’en vont, chaque année, parce qu’ils vont trouver des emplois mieux rémunérés et des conditions de travail meilleures, il sera difficile de pouvoir leur faire l’objection selon laquelle ils ne seraient pas des patriotes.

 

Il y a un minimum dans l’aménagement et l’accueil de nos cadres, une fois qu’ils sont formés pour être opérationnels et acceptent de rester au pays. Le président Wade avait décidé, sans que cela ait été  l’objet d’une revendication syndicale, d’augmenter pour l’enseignement du supérieur, la prime académique, la prime de recherches et d’octroyer un certain nombre d’avantages. C’était pour les maintenir au pays.

 

La cité des enseignants du supérieur a été construite sous Senghor. Lorsque le terrain faisait l’objet de convoitise, le président Senghor avait décidé de le mettre à a disposition de l’université pour les logements des professeurs.

A l’époque, les contrats prévoyaient que tout détenteur de villa perdrait la maison s’il démissionnait avant terme. Et que personne ne pouvait solder le paiement de la villa avant 25 ans. Donc nous avons payé pendant 25 ans une villa au prix de 9 millions. Vous conviendrait que personne ne peut obtenir une villa à Fann Résidence à ce prix.

 

Voilà une politique qui a permis de fixer tous les collègues qui, pour la plupart, sont à la retraite. C’est une politique intelligente et d’intéressement des cadres que l’on veut fixer par des moyens qui font qu’à la longue, ils restent.

 

Aujourd’hui, il serait difficile de vouloir l’appliquer parce que la mondialisation signifie précisément que le marché de l’intelligence est totalement ouvert. Nos jeunes cadres vont être tentés parce que tout quand on s’est formé dans des conditions aussi dures et sélectives, on a droit, en retour, à un minimum de considérations. Il y a un minimum qui permettrait de retenir les gens.

 

Au Sénégal, on a fait un pas dans cette politique de maintien de la matière grise. Aujourd’hui, je peux dire qu’un cadre de l’université de niveau supérieur, un enseignant de rang magistral qui est maître de conférences ou professeur, peut toucher un million, déduction faite de tous les impôts. Au même moment, j’ai été ahuri de voir qu’au Burkina Faso, un enseignant du même rang, touche 450.000 francs.

La fuite des cerveaux est donc la plaie de l’Afrique. Et si le mot d’ordre est la construction d’une Afrique qui se développe, c’est à la condition que la gestion des ressources humaines de pointe soit maîtrisée, que cette hémorragie soit stoppée et que le flux soit inversé.

 

(A suivre)

 

Propos recueillis par El Bachir Thiam

 

 

Source : http://www.senenews.com

Senenews (Sénégal)

 

 

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