Le néocolonialisme aujourd’hui : où en sommes-nous ?

 

Florent Couao-ZottiFlorent Couao-Zotti

Dans les manuels scolaires, le néocolonialisme désigne les nouvelles formes d’occupation de l’Afrique par les puissances tutélaires. Il trouve son relais dans le système mis en place par le colonisateur à la fin des années cinquante, mais que prolongent, tout aussi efficacement, les dirigeants africains issus des indépendances. La France, bien sûr, y a joué un rôle important, son influence se traduisant la plupart du temps par ses interventions scabreuses dans les affaires intérieures des Etats, le plus souvent en intelligence avec les dirigeants eux-mêmes. Ce système s’appuie sur des réseaux informels agissant comme une nébuleuse et dont la parfaite illustration reste la France-Afrique. Les livres de Pierre Péan (Affaires africaines et Nouvelles affaires africaines), ceux de François-Xavier Verschave (la Françafrique, Noir silence, Noir Chirac) en offrent les descriptions pathétiques.

 

Mais aujourd’hui, ce néo-colonialisme, pour plusieurs raisons, s’est essoufflé et son influence, quoiqu’encore réelle, reste limitée. A sa place, un autre se développe, plus insidieux, plus pernicieux, avec les mêmes effets, les mêmes élans prédateurs sur les ressources minières du continent. Nos Etats, continuellement exsangues du fait de la mal gouvernance, il s’ensuit la paupérisation généralisée des populations, la plupart des richesses étant concentrées dans les mains d’une minorité. Rien que par ce fait, l’Afrique demeure un continent vulnérable qui joue continuellement au malade agonisant et dont les besoins en capitaux, pour être en mode survie, deviennent plus impérieux. Or, la cartographie du monde, en ce 21ème siècle, a changé de pôle. Désormais, les anciennes puissances, confrontées à la crise économique et au chômage de leurs jeunesses, ont de moins en moins de ressources à consentir aux Etats africains. Face à une opinion publique plus exigeante, elles conditionnent leurs prêts à l’application d’une charte de bonne gouvernance.

 

D’ailleurs, elles ont délégué leurs pouvoirs à l’Union européenne, communauté qui mutualise les aides des pays membres afin qu’elles soient plus efficaces sur le terrain. Mais les dirigeants africains, engoncés dans leurs mauvaises habitudes, préfèrent s’adresser aux nouvelles puissances économiques comme la Chine, l’Inde, la Malaisie, la Russie, des pays plus préoccupés à satisfaire les besoins de leurs propres populations qu’à exiger à leurs partenaires l’orthodoxie financière ou le respect des principes démocratiques. D’ailleurs, ceux-ci résument leurs interventions en trois mots « business et non-ingérence». Il est vrai qu’au sujet des droits de l’homme, la majorité de ces pays sont loin d’être des exemples face aux modèles prônés par les occidentaux.

 

Au bout d’une décennie, Chine et Inde sont devenues les donateurs importants des pays africains. La Chine, pour ses investissements, par exemple, est passée de 10 milliards de dollars en 2000 à 200 milliards en 2009. Désormais, se tiennent tous les ans, les sommets sino-africains qui rassemblent l’ensemble des cinquante-quatre états africains avec les dirigeants chinois. A l’occasion, les engagements en faveur du continent se renouvellent. Cela, en échange des promesses de cessions des richesses naturelles des pays africains.

 

Contre l’exploitation des ressources du continent, en effet, les puissances émergeantes proposent la construction d’infrastructures routières clé en main (chaussées, ponts et échangeurs) l’érection de centres communautaires (stades, hôpitaux, immeubles administratifs, aéroports, centres de conférences) et le déferlement de leurs produits manufacturés – souvent bas de gamme – sur le marché africain. Les pays qui n’ont ni or, ni diamant, ni pétrole, cèdent en contrepartie leurs terres arables et leurs forêts. Bien entendu, ces contrats qui ont des prolongements bancaires favorables aux négociateurs et à leurs chefs, ne sont pas visibles pour le commun du citoyen. Les activistes de la société civile qui veulent y regarder de près sont accusés de sorcellerie et parfois mis brutalement aux fers. Je pense à « Publiez ce que vous payez » au Congo-Brazza, « la voix des Sans voix » au Congo-Kinshasa. Leurs leaders, pour avoir réclamé transparence et droit de regard sur ces contrats, ont été envoyés en prison ou carrément exécutés. Qu’on se rappelle le cas de Floribert Chebeya, président de la « Voix des sans voix » retrouvé mort dans une banlieue de Kinshasa en juin 2010 en compagnie de son chauffeur. La même infortune a failli arriver à Martin Assogba, président d’AlCRER (Association pour la Lutte Contre le Racisme, l’Ethnocentrisme et le Régionalisme) indécrottable pourfendeur de la mauvaise gouvernance au Bénin, qui a récolté, à la place d’un cercueil devant le conduire en terre, une pluie de plombs dans la tête. C’était suite à un attentat sanglant survenu le 9 décembre 2013 à Ouédo.

 

Car ici, au Bénin, la razzia des terres, comme partout en Afrique, reste une réalité. Les Chinois, discrètement, achètent à tour de bras les parcelles, hectares sur hectares, par des prête-noms ou par des grands groupes ; soit, pour y implanter des exploitations agricoles ou pour commercialiser les arbres, usufruits de leurs acquisitions. « Un jour, avance Martin Assogba, les Béninois se réveilleront en constatant que le pays ne leur appartient plus ».

 

Mais le néocolonialisme n’est pas qu’en liens directs avec l’ancienne puissance coloniale ; il n’est pas qu’économique avec les nouveaux pays émergents. Il est aussi religieux, du moins djihadiste, même si ce nouveau type se nourrit des mêmes ingrédients que les deux autres : la misère et l’ignorance du peuple.

 

Le djihadisme opère selon le même schéma développé par le Hezbollah au Liban. ONG d’obédience chiite, il a longtemps offert aux populations du sud Liban les réponses sociales que l’Etat central n’a jamais su leur apporter. Financé par des groupes religieux originaires de l’Iran, le Hezbollah est devenu si populaire que l’implantation en 1985 de sa branche politique et armée était apparue inévitable. Surtout que l’ennemi héréditaire, Israël, a réussi à réduire l’influence de ses leaders, considérés, pour la plupart, comme terroristes.

 

En Afrique, plusieurs ONG aux capitaux arabes, se sont engouffrées dans le même secteur de l’action sociale. Au Bénin, Mali, Niger, Burkina Faso, si elles n’accordent pas des bourses aux enfants des familles démunies pour des études islamiques dans les pays arabo-musulmans, elles financent sur place la construction d’infrastructures sociocommunautaires (écoles, centres de santé, mosquées, etc.) Ici aussi, l’histoire nous enseigne que cette méthode avait été utilisée par le colonisateur européen quand il avait envoyé, pour baliser le terrain, le missionnaire avec la croix et la bible. Le bon prêtre, avec sa bonhomie, devrait endormir la méfiance des populations en leur « offrant la civilisation » à travers l’église et les dispensaires. L’archevêque de l’Afrique du Sud, Mgr Desmond Tutu ironisait là-dessus en ces termes : « quand les blancs sont venus, ils nous ont demandé de fermer les yeux et de prier. Quand nous avons ouvert les yeux, ils nous ont laissé la bible et pris nos terres ».

 

Au nord du Nigeria par exemple, surtout dans les états majoritairement musulmans, les actions de ces ONG en faveur des populations déshéritées sont si visibles qu’elles ont trouvé un terrain favorable au développement des idéologies djihadistes et nihilistes de leurs financiers. La faillite de l’Etat aidant, l’adhésion des populations à leurs idées devient inéluctable. C’est le cas de Boko Haram.

 

En fait, les éminences grises de ce néocolonialisme religieux pensent créer un califat à la Daesh (l’Etat Islamique) en Afrique. Il aura pour territoire l’ensemble de l’Afrique occidentale et nord orientale, qui part du Sénégal jusqu’à la Corne de l’Afrique, intégrant, au sud, le sahel, une partie du Nigeria, du Cameroun et de la Centrafrique. Malheureusement, ce dessein a été violemment contrarié par différentes opérations, celle de l’Union Africaine qui a chassé du pouvoir les Shebabs à Mogadiscio, celle de la France qui a mis fin à l’avancée djihadiste au Mali et en Centrafrique, celle de l’état fédéral du Nigeria qui a considérablement nui aux actions de Boko Haram. Car, ce territoire, s’il est conquis, sera connecté au califat en construction en Lybie, l’autre réplique magrébine de l’Etat islamique. Avec les ressources conjuguées de ces deux entités, le néocolonialisme religieux aura raison non plus seulement de l’Afrique entière, mais d’une grande partie du monde. Le rêve fou de Ben Laden, à côté, ne serait qu’anecdotique.

 

Mais ces projetions restent aujourd’hui incertaines. Car, sur le terrain, la riposte est de taille. Une riposte militaire qui se révèle plus réactive que préventive et où sont mises en avant les forces de l’ancienne puissance coloniale, appuyées par les experts américains. C’est ici que se révèle encore une fois la fragilité de l’Afrique face à ce néocolonialisme religieux. Maillon faible du front international anti-djihadiste qui s’est constitué, ce continent rame pour mutualiser ses forces et protéger ses populations. Le plus grave, c’est qu’il est obligé, pour sa survie, de confier sa sécurité à autrui. Même si cet « autrui » porte le casque de l’ONU, il reste et demeure l’ancienne puissance coloniale qui en oriente la direction et en finance l’action. Si ce n’est le serpent qui se mord la queue, ça lui ressemble étrangement.

 

Par Florent Couao-Zotti

 

Extrait conférence à l’ENI de Dogbo (Bénin) -18-28 juillet 2016

 

 

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Commentaires

  1. Le , Roch NEPO a dit :

    Excellent décryptage!