INTERVIEW – Zachée Betché: « Bring Back Our Girls n’a duré que le temps d’une fleur »

Dans son nouvel essai*, le théologien camerounais interroge la «tourmente» instaurée par Boko Haram

 

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Senenews : Zachée Betché, pouvez-vous nous expliquer les raisons pour lesquelles la radicalisation islamiste a choisi le Nigéria comme terrain d’expérimentation ?

 

Zachée Betché : Le terreau nigérian est propice à l’islam radical parce qu’il y a malheureusement une culture du fondamentalisme qui date d’une période très ancienne et qui a nourri des visions politiques. Le jihadisme s’est toujours déployé dans ce pays depuis des siècles. Aussi, après les indépendances, ce pays n’a toujours pas pu se débarrasser du démon du radicalisme religieux. Le mouvement Maitatsine en a fait des siennes au début des années 80. A posteriori, il n’est pas superflu de souligner que l’hydre terroriste Boko Haram prend comme prétexte la revendication sociale pourtant légitime pour finalement sécréter la terreur. L’islamisme a longtemps flirté avec l’ensemble des secteurs socio-politiques au Nord du Nigéria même si aujourd’hui, des imams revendiquent une vision de l’islam dépouillée de tout radicalisme en collaborant avec des chrétiens pour la paix.

 

Senenews : L’Afrique de l’Ouest à l’Est est gangrenée par un terrorisme mené par divers groupes, d’Aqmi aux Shebab en passant par Ansar Dine et Boko Haram. Y a-t-il une stratégie coordonnée entre ces divers mouvements ? Puisent-ils aux mêmes sources de légitimation ?

 

Zachée Betché : Fondamentalement, ces mouvements se revendiquent de l’islam sunnite, de sa branche salafiste révolutionnaire. Leur encrage théologique est surtout marqué par le wahhabisme qui est influent en Arabie saoudite. La découverte du pétrole dans les années 30 a donné naissance à une sorte de haute bourgeoisie. Les moyens financiers aidant, cette oligarchie financière s’est progressivement imposée. L’appétit du pétrole s’est avéré probant dans certains pays occidentaux qui ne pouvaient se retenir face à une telle tentation. Aujourd’hui, pour raccourcir les choses, on se retrouve face à une prolifération de mouvements islamistes qui, sans forcément être reliés minute by minute, opèrent à peu près de la même façon. Tous ces mouvements véhiculent un islam radical et sèment la terreur à tout va.

 

Senenews : Qu’est ce qui explique le succès des sectes religieuses, catholiques et islamistes, en Afrique ?

 

Zachée Betché : D’une manière générale l’irruption des sectes est inhérente à une lecture littéraliste des textes religieux. Le discours fondamentaliste se nourrit de l’ignorance, de la peur et quelquefois d’un fallacieux projet idéologique ou politique. L’Afrique a cruellement besoin de personnes formées et capables d’un discours à la fois « prophétique », construit et critique. Dans de nombreux pays africains, par exemple, la question du pouvoir politique est abusivement reliée à la divinité. Cette manipulation est souvent dépendante d’une lecture très naïve des textes religieux. Boko Haram livre un discours simpliste basé sur la haine de l’Occident alors que l’avenir du monde est dans la connectivité des pôles de cette planète. Nous sommes appelés à nous relier les uns aux autres pour mieux interroger ce monde et le vivre de manière intelligente.

 

Senenews : Vous pointez les contradictions de la politique américaine de lutte contre le terrorisme en Afrique. Les pays africains sont-ils condamnés à recourir aux forces étrangères pour faire face à la menace terroriste ?

 

Zachée Betché : Les contradictions ne sont pas seulement outre-Atlantique. Elles sont à la fois internes et externes à l’Afrique. La France, par la prolifération des armes provenant d’elle,  doit aussi se poser des questions au même titre que certains pays du Golfe où le wahhabisme connaît une influence réelle. C’est vrai, le slogan « Bring back our girls » largement diffusé aux USA n’a duré que le temps d’une fleur. Les filles de Chibok n’ont pas été, pour leur grande partie, retrouvées. Les moyens mis à disposition n’ont jamais abouti. Est-ce suffisant pour parler de contradiction inhérente à la politique américaine ? De toute façon, le mouvement Boko Haram offre toutes les facettes pour être considéré comme l’antichambre d’une géopolitique dont l’Afrique est le théâtre.

Les pays limitrophes du Lac Tchad luttent courageusement  contre la menace terroriste en déployant leurs propres arsenaux. Il va sans dire qu’une expertise extérieure, si elle est honnête, n’est jamais de trop. Actuellement les armées nigérianes, nigériennes, camerounaises et tchadiennes semblent tenir le haut du pavé malgré des pertes humaines. Toutefois, il faut dépasser la seule armature sécuritaire pour investir dans d’autres domaines.

L’accélération du processus démocratique est incontournable pour que les hinterlands puissent s’exprimer et s’ouvrir au monde qui vient. Aux Etats d’êtres cohérents et justes pour investir leurs propres territoires sans en délaisser un. Dans le contexte d’interdépendance lié à l’exigence de la mondialisation, il faut savoir tirer son épingle du jeu. L’éducation n’est pas un impératif. Elle doit viser un imaginaire plus fertile.

*Le phénomène Boko Haram, Au-delà du radicalisme, Ed. L’Harmattan, 2016

 

Propos recueillis par Karfa Sira Diallo

 

 

Source : http://www.senenews.com

 

Senenews (Sénégal)

 

 

 

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