RENCONTRES ARTISTIQUES ET INTERRELIGIEUSES À ARS, EN FRANCE (II) : Grenade, Bagdad et Maison de la Sagesse : lieux et espaces d’un imaginaire pluriel

 

khal

Devant la basilique d’Ars, invitation fut faite, samedi 24 septembre à ceux qui le voulaient, de passer par la porte de la Miséricorde. Une messe fut ensuite célébrée, suivie d’une méditation commune autour des thèmes de la rencontre. Marie, figure tenue en très haute estime au sein de l’Islam et du Christianisme fut mise en relief. Moment de partage intense, ponctué par un concert de cithare des sœurs bénédictines. La matinée se poursuivit par un entretien entre Uzman Almerabet et l’auteur de ces lignes, autour de la musique andalouse, née des diverses sources, l’une étant de Bagdad, quand l’esthète Zyriab, l’homme qui inventa le repas à trois temps actuel, la mode et ajouta la cinquième corde au luth quitta Bagdad pour Cordoue. Uzman lui a rendu hommage en nommant son espace de représentations Dar Zyriab (la maison de Zyriab) à Grenade, lieu où il expose des instruments andalous qu’il restaure ou sauve de l’oubli en les fabriquant lui-même. Cette musique est aux confluences des traditions africaines, arabes, asiatiques et européennes, engageant les cultures des trois religions qui furent mises en présence en Andalousie, du IXe siècle jusqu’à nos jours, même après la prise de Grenade par Isabelle et Ferdinand en 1492. « Cette convivencia a permis à plusieurs imaginaires, instruments et langages musicaux de se frotter dans la matrice des Andalousies. Cela a donné une riche poésie de lettrés et d’amour courtois, qui a été essaimée par les troubadours à travers l’Europe et l’Asie. Le rabbin Nissim Malka a rappelé, le lendemain, que la plus belle poésie juive date de cette époque. Beaucoup de ces textes poétiques nous sont parvenus grâce, aussi, à cette musique profonde, incantatoire, méditative, mais aussi festive, qui fut celle de la cour califale comme du peuple. Il faut rappeler que cette époque de mises en contacts entre les trois monothéismes à Cordoue, Tolède ou Grenade, en dépit des conflits politiques, territoriaux ou religieux, a su donner une civilisation de la convivencia, à partir de laquelle la maison de la Sagesse puise la réflexion pour une réactualisation de celle-ci à l’époque actuelle, pour apprendre de ses échecs et, surtout, de ses succès que l’on ne peut contester.

 

Ce fut le propos de l’auteur, qui fonda la Maison de la Sagesse à Grenade il y a bientôt 4 ans, avant de l’ancrer à Fès, au Maroc, une ville qui rappelle Grenade des siècles précédents, où des familles d’origine andalouse se sont installées et où l’artisanat vivant rappelle que l’on peut encore construire cette beauté des mosaïques et de l’Alhambra de nos jours. « Fès et grenade ont la même topographie et des spectaculaires résonances mémorielles et historiques et sont amenés à poursuivre la convivialité qui les a mis en présence ». Puis, il rappela l’histoire de la Bayt al Hikma (Maison de la Sagesse) à Bagdad à travers 3 califes, notamment, le dernier, puissant mécène des arts et « fanatique du livre », al-Mamun. Le cratère Almanon sur la lune porte son nom, en hommage à ses contributions à l’astronomie et pour la construction du premier observatoire étatique pour mesurer le méridien terrestre. C’est ce jeune successeur du légendaire Haroun al Rashid qui fit quitter la bibliothèque prodigieuse de son père pour en faire un espace hors du palais, ouvert aux étudiants et savants de son époque. C’est là que furent entreposées des centaines de milliers de volumes, accessibles à l’étude et au prêt, avec index et catalogue, posant les bases des bibliothèques actuelles. Il importe de rappeler que la Maison de la Sagesse fut le centre des traductions sans équivalent dans l’histoire de l’humanité, où tout était traduit des langues grecques, romaines, syriaques, persanes, sanskrit, chinois… en la lingua franca de ces temps, l’arabe. Tout commença, dit-on, d’un songe qu’eut le jeune calife quand un philosophe lui demanda de développer l’étude et la réflexion. Cet étrange personnage onirique, nous rapporta-t-il, n’était autre qu’Aristote, le fondateur de la logique.

 

Rappelons que toute la science gréco-romaine fut ainsi sauvée de l’oubli grâce à cette Maison de la Sagesse, qui traduisit tout à tour de bras, et ce, avec l’aide financière du calife. On rapporte aussi qu’al Mamun couvrait d’or son traducteur-en-chef, Ibn Ishaq, qui était un chrétien parlant le syriaque et le grec. C’est lui qui traduisit l’Almageste de Ptolémée, livre que le calife demanda comme garantie d’un traité de paix avec l’empereur byzantin, tellement il donnait de l’importance au savoir.

 

Il est significatif de rappeler que, dans cet espace transfrontalier de traduction, on commentait aussi, on ajoutait des savoirs, on les dépassait dans l’invention et l’élaboration de la méthode empirique en médecine, l’algèbre, la géométrie, la cartographie et dans les autres sciences. Ici se rencontraient les savants et les savoirs hindous, musulmans, juifs, chrétiens, zoroastriens ou bouddhistes, notamment autour de l’œuvre de traduction dans la plus grande métropole du monde, à la croisée des routes de la soie et des épices. Ce souci du savoir et des sciences réunissait donc les humains de tous horizons, favorisait les débats et les arts oratoires et constitue, pour l’auteur, la matrice de la convivencia que l’on retrouva ensuite en Andalousie, où la mosaïque humaine était de mise, avec les heurts inévitables dans une époque où les guerres étaient légion, mais qui a aussi donné des périodes de stabilité mémorable pour le développement des arts, des savoirs, de l’agriculture et d’un vivre-ensemble à explorer. Notre but est d’apprendre de ces erreurs – quelle société humaine est parfaite ? – et de contextualiser ces enseignements à l’aune des enjeux contemporains, afin de désamorcer les haines et la peur de l’autre. Rappel fut fait que L’Unesco invita l’auteur des lignes pour présenter son projet La Maison de la Sagesse, inspiré de celles du passé, lors de la remise du Prix Sharjah en 2013. Il eut l’honneur d’en parler devant Madame Irina Bokova, la Directrice générale de l’organisation à Paris, et ce, en présence de plus de mille personnes, dont des ambassadeurs et la ministre de la Culture de Sharjah. Cette maison est désormais ancrée à Fès, tout en gardant la symbolique de Grenade où elle est née il y a bientôt 4 ans, pour conserver la dynamique des deux rives de la Méditerranée, son esprit nomade et citoyen. Elle organisera débats, rencontres artistiques et audiovisuelles, des échanges à divers niveaux, tant religieux qu’éducatifs et intellectuels. La MDS contribuera à la compréhension entre les religions, les croyances, les cultures, les imaginaires et les convictions pour désamorcer les tentatives de repli et de « clash » des civilisations qui menacent la paix dans le monde. Elle collaborera avec les instances et personnes désireuses de promouvoir cette culture de l’écoute, du débat, du partage et de la convivialité.

 

À SUIVRE

 

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PAR KHAL TORABULLY

 

 

Source : http://www.lemauricien.com

 

Le Mauricien (Maurice)

 

 

 

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