DANIEL JONAS RANO : « Je définis la créolitude comme « identité et spécificités d’une culture afro-créole »

Inventeur du concept de la Créolitude, Jonas Daniel Rano est un journaliste, poète et écrivain français d’origine martiniquaise. Auteur de plusieurs ouvrages, notamment Créolitude : Silences et cicatrices pour seuls témoins paru éditions L’Harmattan, il est aussi connu pour être le Directeur général du célèbre magazine Racines et Couleurs. Courrier des Afriques a rencontré cet homme culturellement engagé au-delà des frontières de sa Martinique natale pour parler non seulement de son fameux concept de Créolitude, mais également de bien d’autres sujets entre Afrique, Europe et Antilles. Interview exclusive.

 

 

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Daniel Jonas Rano, vous êtes le président-directeur général de la revue « Racines et Couleurs » pour le public averti, mais comment vous présenter à nos lecteurs ?

 

Cher Monsieur, « Se connaître soi-même, c’est s’oublier. S’oublier soi-même, c’est s’ouvrir à toutes choses ». Me livrer à une telle prétention me fragilise toujours. Disons, loin des faiseurs de bruits, que j’essaie d’être en harmonie avec les valeurs que m’ont enseignées mes parents. Celles qui complétées par nos aînés me portent, me guident, me rendent à l’image d’un homme ayant parcouru le monde, qui s’est assis sur une roche pour partager ses connaissances, humblement. Pour ce qui est de mes actions, je renvoie volontiers à mes ouvrages, notamment à la préface de Georges Ngal (ancien professeur de Lettres à La Sorbonne) à Créolitude (1997), comme à celle de Jean Metellus à Semences de vie. Wakaru (2011), voire à une page Wikipédia, ou à ce qu’en disent les autres, etc.

 

Je reste attaché aux valeurs d’amour, de tolérance, de ce que j’appelle « les beaux impossibles ». Je m’intéresse à la culture créole dans son sens le plus large. Une culture qui ne se limite pas à un pays ou une nationalité. Ainsi que le définissent Jean Barnabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant : « Nous nous proclamons Créole », ou mieux encore René Ménil : « Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques »En effet, un des éléments principaux qui caractérise la culture créole, me possède, est la langue créole née de l’esclavage, que tous nous parlons quelle que soit notre nationalité. En fait, mille excuses, on m’en a souvent fait le reproche, je ne sais pas trop parler de moi.

 

Racines et Couleurs, en quelques mots, qu’est-ce que c’est comme revue ?

 

Cette revue a reçu l’Oscar du meilleur magazine afro-antillais (en 1990), elle porte à l’international la culture afro-créole si chère au cœur. Racines et Couleurs se veut de qualité avec notamment la participation de nombreux universitaires, et porte-parole à l’international du concept de créolitude. Racines et Couleurs est au centre de nombreuses rencontres avec des personnalités et des universitaires de renom à travers le monde. Elle s’efforce de promouvoir largement les cultures africaines, créoles et caribéennes qui font notre société d’hommes.

 

Vous êtes l’auteur notamment de ce fameux livre paru aux éditions L’Harmattan et intitulé « Créolitude : Silences et cicatrices pour seuls témoins », que voulez-vous nous dire par ce titre lourd de sens : parler de négritude, d’antillanité, de créolité et de créolitude et quoi encore ?

 

Créolitude : Silences et cicatrices pour seuls témoins renforce la qualité du lectorat de Racines et Couleurs en qualité avec son introduction dans des universités de renommées comme Harvard, Laval, Alexandrie, Papeete, Nouméa, Jussieu, Paris XII, La Sorbonne Nouvelle, des institutions comme l’UNESCO ou encore l’Académie des Sciences d’Outre-Mer, etc. Plus que jamais la notion, moderne, de créolitude rassemble. Cet ouvrage est en somme, l’avant-propos du concept de créolitude que je développe toujours. Épistémologiquement, la « créolitude », est un concept qui renvoie à la « constitution des connaissances valables » (voire Les théories de la connaissance de J.-M. Bernier) du monde afro-créole. Elle se propose de faire l’état des lieux et de considérer les valeurs culturelles du monde afro-créole. Créolitude, ne concerne pas que « les langues créoles » mais porte également à penser la relation théorique entre le langage et les sociétés créoles.

 

La créolitude invite à la prise de conscience du soi : une telle perspective historisante de cette créolisation, outre de se définir par opposition à toute forme de réduction d’une « question identitaire d’ordre phénotypique » – blanche et noire – en révèle à vrai dire le caractère de modernité. En effet, la créolitude est un processus de « véhicularisation » exprimant le lien qu’elle développe entre les structures sociales émergeant dans le monde actuel et les télescopages de valeurs qui accompagnent son émergence. Elle convoque les processus de créolisation et de métissage. Elle est de fait l’adaptation de l’outil linguistique à la stricte fonction de communication et de dissémination de l’information à travers des groupes de locuteurs pour qui « le créole est une langue seconde ».

 

Daniel Jonas Rano, président-directeur général de la revue « Racines et Couleurs ».Daniel Jonas Rano, président-directeur général de la revue « Racines et Couleurs ».

Je définis la créolitude comme « identité et spécificités d’une culture afro-créole ». La créolitude, c’est valoriser les valeurs afro-créoles, mais également selon Théophile Obenga, c’est « revaloriser à juste titre l’apport de l’Afrique à l’humanité ». C’est ainsi le contraire de la redescente en soi que proposent la créolité et l’antillanité. Ce sont certes là deux processus de « véhicularisation » également mais qui concernent la « vernacularisation », soit l’adoption d’un véhiculaire comme langue de groupe, langue identitaire et instrument de communication. De fait, la distinction entre créolitude, créolité et antillanité, c’est-à-dire entre « processus » et « produits », est manifeste. Le « processus » n’aboutit pas nécessairement au « produit ». La créolitude, « fille indomptée de la négritude », est le lien identitaire et unifiant à partir duquel les fondements historiques posés par Price-Mars et Césaire, dans une nouvelle « thématique du métissage », interroge encore sur tous les attentats de l’Occident envers l’Afrique. La créolitude souligne le phénomène créole et le « génie créole » qui, pour beaucoup d’observateurs ramènent au passé tant les notions de sensibilité et d’inspiration créoles résistent à toute tentative de « catalogage ».

 

En effet, « L’extension de la caractérisation de créolité qu’on attendait au moins applicable aux autres insulaires créoles se resserre petit à petit quasiment sur les seuls Martiniquais ». Ainsi, dans la perspective historisante de la créolitude, j’exprime les actions qu’elle pose intégralement comme « réalités » où la parole trouve un contenu et s’affirme par rapport à toutes les conditions qui permettent d’en remonter la source, l’irréductibilité et l’autonomie. En définitive, la créolitude est le rapport entre la focalisation sur un mot et le « cadre » entier de l’énoncé qui est à la base de la production métaphorique qui ne porte pas seulement une information géographique, mais définit une vision du monde. C’est un processus universel qui n’est donc pas de « revendiquer » mais qui est de « concevoir autrement ».

 

Telle que je la conçois, la créolitude est une prise de conscience, une quête du sens. C’est le rapport entre la focalisation sur un mot « créolitude » et le « cadre » entier de l’énoncé qui ne porte pas seulement une information géographique. Elle définit une vision du monde. De fait, la créolitude est « porteur de sens ». Le sens véritable de la créolitude s’exprime entre signification sémiotique qui donne au mot son droit « à la parole », et signification sémantique qui prend le tout comme unité insécable, un ensemble d’unités harmonieuses qui comblent la lacune sémiotique.

 

 

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Selon Huit Mulongo (Créolitude en terres-source, 2008), « la créolitude est dépassement de la Négritude dans l’espace des cultures croisées en Amérique antillaise francophone. Elle est dépassement parce qu’à la fois, elle est reconnaissance de la ’’source’’ et reconnaissance de l’ ’’embouchure’’. Ce qui se jette dans la mer n’est pas seulement ce que la Source a offert. La créolitude est en somme, l’aval qui reconnaît son amont et non l’amont qui se fait aval. Et la terminologie d’Afro-créole vient traduire cette vision nouvelle. Cependant, elle n’en prolonge pas moins, et d’une manière quasi permanente, le combat identitaire. En tant qu’être créole, linguistiquement et culturellement, nous la voyons comme pouvant fédérer la source identitaire nègre et l’acquis culturel de la francitude ensemencée dans l’espace antillais par la dictature de l’histoire ».

 

Je reconnais, même si la « créolitude » est un concept moderne et évolutif, il est déjà bien présent depuis la publication du livre « Créolitude » aux éditions l’Harmattan et l’édition régulière de la revue « Racines et Couleurs ». Le concept de créolitude fait école et est porté par des personnalités reconnues du monde universitaire. De nombreux témoignages en attestent. Aimé Césaire disant, « À Jonas Rano pour le remercier d’aider la Martinique et son peuple à retrouver le chemin de la fraternité qui est aussi celui de l’identité… En toute sympathie » (2002). René Ménil écrivant, «À Jonas Rano en reconnaissance de son travail et de son apport dans notre avancée historique » (2001). Georges Desportes : « Pour Jonas Rano, qui n’a jamais oublié ses racines et qui s’emploie activement par-delà les mers à faire s’épanouir merveilleusement notre grand arbre de la culture antillaise ». Grégoire Biyogo : «Pour ce que vous faites, pour l’honneur de l’histoire et de la science ». Daniel Maximin : « En partage de poésie/ ce portrait de nous-mêmes/ autres dérives et dérades/ jusqu’à nos retrouvailles/ en nos désirades recréées ». Georges Ngal : « à mon cher Rano, Tu sais pourquoi et pour saluer le sens du beau et du bien dire qui t’habite ». Papa Samba Diop (Paris XII) : « la créolitude tend à assurer les fondements identitaires et littéraires de l’intelligentsia afro-créole, elle est « l’identité culturelle d’une communauté […] Elle conditionne à la conscience d’une nécessaire démystification de la pensée coloniale, en en faisant même une forme d’engagement littéraire singulière dans le champ littéraire francophone ».

 

Daniel Jonas Rano, en compagnie d’Aimé Césaire.Daniel Jonas Rano, en compagnie d’Aimé Césaire.

Daniel Jonas Rano, vous avez écrit plusieurs autres ouvrages. Voulez-vous bien nous parler de quelques-uns ?

 

L’ouvrage « Édouard Glissant, rives créoles et dérives opaques » (Paris : Éditions Alfabarre, 2015), c’est la question de responsabilité qui occupe cette nouvelle épistémologie : appréhender le concept de la « créolisation », c’est comprendre le concept de « créolitude » qui n’est pas exclusif d’une réalité locale créole comme peut l’être la « créolité », ou « la réduction de l’être » – reproche que fait Glissant à la « négritude » dans sa Poétique de la relation–, lequel concept posé comme terme, appelle une problématique nouvelle qui vient corriger les insuffisances de la négritude, de l’antillanité et de la créolité.

 

Dans « Créolitude : Léon Gontran Damas et la quête d’une identité primordiale » (Édi. Universitaires Européennes, 2011), j’exprime le fait suivant : Quand racisme, xénophobie, exploitation, obscurantisme, polluent le cours de l’histoire humaine, s’il est juste de souligner que la mémoire politicienne intègre inégalement et peut être réifiée, organise l’oubli volontairement ou non, bien souvent les peuples, leur conscience et leurs aspirations, ne sont que de sombres alibis dont se servent les théoriciens du chaos et de la dérive. Cet ouvrage essentiel pose une question certes dérangeante, mais pertinente : Pourquoi nombre de politiciens, ainsi que les témoins porteurs de mémoire, s’acharnent-ils à toujours raconter autrement et autre chose, à se taire trop souvent au besoin, pourrissent le sens de l’Histoire, et comment leur modèle « inconscient » finissent par nourrir le travail d’histoire !

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« Semences de vie. Wakaru » (Paris, Éditions équinoxe des arts et Lettres, 2011). C’est Jean Metellus qui exprime sans doute le mieux son fonds critique dans sa préface « Dans le sillage d’Aimé Césaire » (17-29) : « C’est en interrogeant, dans ce beau et riche texte, l’errance et l’humilité de l’homme noir, sa fragilité et sa douceur, sa disponibilité et ses émotions que, d’une part, Jonas Rano s’insurge devant l’inacceptable condition faite à la population mondiale par une minorité de profiteurs et que, d’autre part, il appelle l’homme afro-créole à gripper cette machine infernale et destructrice, à se mettre, à se remettre debout pour défendre et promouvoir les valeurs fondamentales de l’existence : l’équité, la fraternité, la liberté et pourquoi pas… la poésie. Mais Rano, qui ne semble pas voir s’ébaucher même furtivement ses vœux, reste confiant dans l’avenir de l’homme. Cette lutte pour l’élévation de l’homme au-delà du quotidien doit donc être menée inlassablement, j’espère que la lecture de « Semences de Vie » y contribuera ». Ou Aimé Césaire, l’universel  Martiniquais : « À Jonas Rano pour le remercier d’aider la Martinique et son peuple à retrouver le chemin de la fraternité qui est aussi celui de l’identité… En toute sympathie » (2002). ». Ou bien l’immense Théophile Obenga : « Mon frère et ami, merci pour tout ce que vous faites pour l’Afrique ». Et puis, il y a tant d’ouvrages et d’écrits ou interventions dans des colloques internationaux qui m’ont fait connaître avec succès, comme Créolitude en terres-source (Éditions scientifiques contemporaines, Paris, 4 septembre 2008), etc.

 

Martiniquais d’origine mais citoyen du monde, vous avez à votre actif de nombreuses initiatives et actions en Afrique tout particulièrement. Que représente l’Afrique pour vous le Martiniquais, l’Antillais et le Français?

 

La connaissance profonde de l’Afrique et de l’homme Africain passe par l’interprétation des signes et des symboles. C’est à la simple surface des choses qu’on nage si, écrivain afro-créole, on se contente seulement de célébrer le continent dans ses angoisses, ses peines, ses ressentiments, ses frustrations, ses refoulements, ses désirs profonds et ardents, ses joies.

 

Je regarde et vis l’Afrique avec courage. Du courage disait Gandhi, courage un jour courage toujours. Regardons l’Afrique qui pleure, l’Afrique qui saigne, l’Afrique qui gémit, mais aussi l’Afrique qui se redresse, enfin. Certes mon regard est celui de l’exil : aimer n’est jamais fuir ; il n’y a rien de plus beau que la vie croire ; la vie vouloir. Car dans le creux de nos mains est une Eau misérable, gouttes de pleurs. Une étoffe sur notre cœur. Flamme dure, comme une lame acérée ; « Ils » l’ont voulue !  Mais, l’exemple qui vaille pour notre jeunesse est que mon écriture exprime (G. Ngal le dit bien dans sa préface à Semences de vie) que le courage est une fuite en avant quand on rassemble ses sanglots, gouttes de conscience dispersées, enfouies ou perdues dans l’écrin de nos espoirs. La connaissance profonde de l’Afrique et de l’homme Africain, c’est une relation intime, « relationniste et autoconnaissante » que je développe sur le plan social ; de la sorte l’esprit critique peut aider à la métamorphose en démasquant « les pensées pétrifiantes » ainsi que les « interdépendances asservissantes et mutilantes », l’image récurrente qui met en relief leur aliénation est celle des « moutons » toujours à la recherche des « verts pâturages » du Père… Verts pâturages à jamais promis aux minorités blasées. Voyez ! Là où nous nous exprimons, comment notre « émancipation » est en train de suffoquer, de trépasser, verticalement. DEBOUT !!! Zut ! Zut Zut ! et Zut !!

 

Voyez de quelle manière je m’efforce de redonner du sens aux mots aux creux des vagues de l’Atlantique ou dans les vastes terres africaines. Noyer nos Maux. Inhumer nos stériles vertiges dans notre fatidique Renaissance. DEBOUT !!! Croyez bien que je m’efforce, dévêtu des nuances du croire, élevé  au-delà des cris stériles contre la sourde conscience du monde, de toucher l’infini d’Amour, face à la main du Tout-Puissant ouverte à l’Espérance, d’un doigt touchant notre cœur de vérité, et s’inclinant vers l’homme en l’Homme. Aimer l’âme africaine n’est jamais chose aisée quand les oreilles de l’inhumaine-âme s’ouvrent sur les vives brûlures de l’humain-cœur, entretenues illusions cousues. Donc, c’est bien pour guérir les « moutons » des « miasmes de l’ethnocentrisme occidental » capable de se métamorphoser (un peu comme le fit Damas), de se construire, se détruire au besoin pour se reconstruire, de s’introspecter, de se mettre « debout » en fonction des données objectives. De reconnaître nos erreurs, les étudier et les corriger.

 

Daniel Jonas Rano, en compagnie de....Daniel Jonas Rano, en compagnie de René Ménil.

 

Daniel Jonas Rano, revenons si vous le voulez bien à l’Afrique et aux Antilles. Est-ce que le pont existe vraiment aujourd’hui ?

 

Cette question, bondissante, appelle de ma part plusieurs arêtes. Durant l’année 1993, je m’étais rendu au Gabon pour une série de reportages. La presse gabonaise comme ivoirienne m’avaient fait un bel accueil, un honneur. Il était question de ce « pont » dont vous parlez. J’en parlais déjà dans Lumières Noires (1989). Bien avant vous, Audrey Pulvar (ATV Martinique) m’avait posé la même question. À l’époque l’entourage du regretté président Omar Bongo, en la personne de son principal conseiller, le Dr Okias, m’avait proposé de devenir le Consul honoraire du Gabon pour la Caraïbe. Au Bénin, le Président Hubert Maga, amoureux de la Martinique avait insisté, et en Côte d’Ivoire, le Gouverneur Guy Nairay, un ami proche, en avait fait autant. Au Bénin encore, le ministre du Tourisme, Richard Adjaho, lui, ayant été sensible à mon idée d’une fête des deux rives autour du Vaudoo et du « Fa » ; « Ouidah 92 » s’est révélé un succès.

 

J’en ai parlé avec intelligence avec le président Eyadema qui m’avait invité à Kara (Togo). En 1991, j’en ai parlé encore de manière séduisante et grave avec des ministres africains tels que Zeïni Moulaye, ministre du Tourisme du Mali ; Basile Sindaharaye, ministre du Tourisme du Burundi ; Jacques Baudin, ministre du Tourisme du Sénégal. Aux Seychelles j’ai évoqué cette forme d’échange avec Simone de Commarmond-Testa, ministre du Tourisme, et James A. Michel, ministre de la Communication, aujourd’hui président de la République. Malheureusement ma situation administrative me tenait en l’état. Un peu plus tard, des initiatives ont été portées par d’autres, à Abidjan et à Dakar, médiocrement, au moment où je participais à l’inauguration du premier vol d’Air Liberté, en présence de Me Abdoulaye Wade, futur président de la République du Sénégal.

 

Aujourd’hui à y repenser, les valeurs morales ne sont plus ce qu’elles étaient : nul ne saurait rester insensible à une manifestation de désintéressement. L’Africain comme l’Antillais se sont faits corrompre par la Sirène des illusions : l’honneur et la dignité désertent les cœurs, les pleurs sont l’hypocrisie des sectes : l’Afrique est accueillante, les Antilles accueillantes, si accueillantes du reste que nombre de politiques y vont faire leur plein de richesses contre des cas de promesses illusoires, pour revenir dans leurs paroisses prôner, malgré tout, des politiques d’exclusion, de rejet, ce qui ne facilite pas des « ponts d’échanges harmonieux ». Certes, pour les Antillais éveillés, se tourner vers l’Afrique, souvent à la recherche de la « terre de lumière », et pour la Africains audacieux de constater que beaucoup des leurs ont grandi, ces « ponts » sont en quelque sorte une manière d’encourager les bases d’une coopération viable et pérenne entre l’Afrique, l’Europe (trait d’union obligé) et les Antilles.

 

Daniel Jonas Rano, en compagnie de Ngal.Daniel Jonas Rano, en compagnie de Georges Ngal.

 

Quand on vous entend, on a envie de vous poser, eu égard à l’actualité de par le monde, la lancinante et douloureuse  question : après la Négritude des Aimé Césaire, Léon Gontran Damas, Léopold Sédar Senghor qui était très fédératrice du monde noir, il semble qu’il y ait depuis un long silence… et même le panafricanisme connaît un certain essoufflement. Qu’en pensez-vous ?

 

J’attire notre attention sur la démission des nôtres, de leur cécité intellectuelle comme le souligne René Ménil dans Créolitude. Paradoxalement, dans une société « bloquée, délirante et malade », dirait Damas ou Placoly, jetée cul par-dessus tête, enfoncée dans des impasses sociales et politiques, la tentation est grande partout pour une intelligentsia radicale, qui vient à désespérer du combat politique, de déplacer les contradictions dans l’imaginaire, de succomber à l’illusion que tout se joue désormais dans la « superstructure », que l’essentiel est de redonner cours aux idées forces, et que rien – ou si peu – est à attendre de la « critique pratique des nôtres », des masses inféodées, de leurs activités sociale et politique : comme si, dans ce blocage historique de la société, s’évaporaient les contradictions sociales et politiques, comme si, pour toujours, les nôtres étaient vouées à l’inertie du champ de la lutte concrète des classes. Autrement, je ne peux plus taire le fait que ces frustrés (écrivains, professeurs, intellectuels) défendent bec et ongles leur im-mor-ta-li-té, allant au rythme dé-con-gestion-né de leurs dés-os-sés qui dansent désaxés un air vieilli. Aujourd’hui, l’africanisme ne propose plus rien de bien saillant en effet ; il est également victime de ses propres préjugés idéologiques néfastes. L’africanisme est à bout de souffle. Il se meurt. Tant mieux ! C’est une preuve que l’œuvre de Cheikh Anta Diop a été très féconde par-delà les sarcasmes africanistes.

 

Monsieur de la Fontaine, Ésope et Pythagore et même Rimbaud en auraient tant ri comme moi, quand on ne s’étonne plus des fantômes qui s’ennuient ; Ombre terribles qui s’activent courbées et larvées aux monts des noirs désirs inspirés du « Code noir » réactualisé. Ce qui a poussé János Riesz à dire qu’ « il faut voir la littérature afro-créole à partir de la littérature africaine et francophone qui lui fait concurrence et lui succède. Comme, selon une formule célèbre de Karl Marx, il faut étudier le singe à partir de l’homme et non pas l’homme à partir du singe, donc en quelque sorte : regarder le stade inférieur et antérieur à partir d’un stade postérieur et supérieur – dans le sens de l’évolution (hégélienne s’entend) : libérer les contrastes afin de souligner la singularité de tel ensemble donné. ». Car paradoxalement, voire historiquement, ce sont naturellement de telles oppositions qui se sont muées en critères distinctifs d’une spécificité ; ce qui met en lumière le fait que certains africanistes, les autochtones surtout, inversent les schémas adoptés pour la liberté. Heureusement cette réalité qui blesse nous pousse, contradictoirement, à découvrir des esprits éclairés et généreux envers les leurs qui se sacrifient sur l’autel de leurs ambitions.

 

Daniel Jonas Rano, en compagnie du Professeur Théophile Obenga.Daniel Jonas Rano, en compagnie du Professeur Théophile Obenga.

 

Pourquoi les Noirs – disons-le clairement et sans ambages, sont-ils manifestement peu enclins à s’organiser en Afrique, et au-delà des frontières de l’Afrique, à travers le monde ?

 

Mon bon monsieur, « – Sais-tu que les miens m’appellent « un blanc » (Giambatista Viko ou le Viol du discours africain). Nous n’avons plus de commun que la peau. Sur le plan culturel, un abîme infranchissable nous sépare. Seule la solidarité biologique nous lie encore. Mais qu’est-ce que le biologique au regard du culturel ? – Quelle plate-forme de dialogue peux-tu fournir entre toi et nous ? Notre discours se nourrit des mythes, des légendes. Notre logique s’appuie sur des proverbes. Ton discours est un tissu de références à des philosophies étrangères. Vous avez choisi l’univers du livre – l’espace scriptural – abandonnant celui qui a nourri votre enfance ; alimenté vos rêves ; meublé votre subconscient. Vous avez prétendu expulser ce lac profond de symboles, d’images, noyaux où se soude la cohésion culturelle de notre communauté. Nous sommes pour vous de parfaits étrangers. C’est ici que j’invite nos frères afro-créoles à comprendre ce que me disait Césaire dans un entretien, en 2002 : « Eh oui, qui suis-je ? », c’est une question philosophique. Ensuite : « Que dois-je faire ? », c’est une question idéologique, et « D’où je viens ? » reste une question historique. Ce sont ces trois questions-là qui l’ont hanté, comme elles me bousculent aujourd’hui, et pour lesquelles nous nous battons. Et quand Kant ajoutait : « Que m’est-il permis d’espérer ? Je crois que la tâche n’est jamais terminée. On peut nuancer les réponses comme on veut mais on n’y échappe pas. Et ça reste valable.

 

Daniel Jonas Rano, comment entrevoyez-vous l’avenir des relations culturelles essentiellement entre l’Afrique et sa diaspora et en particulier les Antilles ?

 

Vraiment, nous devons mourir pour renaître, car « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas », affirmait Hermès. Celui qui ne comprend pas cela a l’obligation de s’écarter pour faire place aux porteurs de flambeaux. Léon-Gontran Damas et Aimé Césaire l’ont bien exprimé dans leurs œuvres. Au moment où les chantres de la Créolité et leurs fiers contempteurs, sont comme « des sous-marins », toutes voiles sorties vers l’oppidum, se démènent frustrés – comme le furent, hier, les chantres du mouvement de la Négritude –, ne sauvent plus (quiconque) de la démagogie abrupte des faux prophètes, des grands frères nous soûlent de leur universelle acculture corrosive et féconde. Malheureusement, ces « lobotomisés », aveuglés par la fragilité des rapaces aveugles, tiennent jalousement, encore et toujours, les Pouvoirs des interdits philosophiques – les pouvoirs tout court et ceux de « Junon Moneta » – sur ceux de l’esprit.

 

ACTU Jonas_Daniel_RANO

Et si l’on vous demandait pour conclure cet entretien un message pour l’Afrique, que diriez-vous ?

 

Volontiers pour les nouvelles générations. Je me souviens que Senghor a laissé ses frères d’Afrique à la porte de la Coupole française, que Césaire abandonna les siens au milieu du gué caribéen, et que Damas comme Fanon s’en sont allés comme ils sont venus : c’est-à-dire avec fracas, leurs fondations à peine élevées. Pour être original, du moins sans trop l’être, je vais m’autoriser à paraphraser mon ami Aimé Césaire dans cet entretien précité, et qui est toujours d’actualité : « Je dirais de ne pas céder au pessimisme, en particulier ne pas céder à l’afro-pessimisme. L’expérience est dure, elle est pénible, il faut vouloir la supporter, il faut vouloir tenir, et je suis persuadé que nous vaincrons ! ». Je crois que le combat qui est le nôtre est un combat d’actualité, un combat qui est toujours d’actualité. En définitive, ce qui m’intéresse, c’est que cette prise de conscience continue à être enseignée, parce que de la révolution des cœurs et des esprits naît le bonheur.

 

Interview réalisée par Marcus Boni Teiga

 

 

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