Le Cardinal Barbarin à Fès : lancement des activités de la Maison de la Sagesse

 

Fès cardinal Barnabin

 

Ce mercredi 2 novembre, la ville de Fès a vécu un événement d’importance avec la venue du Primat des Gaules, le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon. Depuis la visite de  Gerbert d’Aurillac au 10ème siècle dans la capitale spirituelle marocaine, aucun dignitaire de l’église de cette stature n’avait visité la ville dont la médina est classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Le cardinal s’y est rendu pour lancer les activités de la Maison de la Sagesse Fès-Grenade (MDS) (1).

 

Chemins de la Beauté et de la Miséricorde à Ars-sur-Formans

 

Monseigneur Barbarin entendit parler de la MDS fin septembre à Ars, durant les activités intitulées, Chemins de la Beauté et de la Miséricorde, organisées par Patrice Chocholski, secrétaire mondial de l’année de la Miséricorde initiée par le Vatican. La MDS collabora à ces événements qui furent jugés nécessaires et « urgents » dans le contexte de violences et de peurs de  l’autre qui secouent le monde actuel (1).

 

Après un entretien avec son fondateur, Khal Torabully, le cardinal décida d’un voyage au Maroc, son pays natal, en manifestant son intention de visiter le Palais Shéhérazade, le siège social de la MDS. Le cardinal expliqua cette décision par la formule suivante : « cette démarche est intéressante et il y a urgence »… La MDS, qui venait de s’enregistrer en association à Fès, décida de se mettre en marche rapide, afin de lancer ses premières activités sous le signe de la paix et d’une ouverture œcuménique sur le monde. Cet espace citoyen né à Grenade en décembre 2012, a pour vocation de favoriser une réactualisation de la conviviencia, cette période de l’histoire andalouse où les trois monothéismes étaient en contact, menant à des collaborations culturelles et une création civilisationnelle féconde pour le monde actuel, à apprendre de ses réussites comme de ses ratés, afin de développer la sagesse entre les altérités et les diversités. Ce faisant, la MDS propose de soutenir la culture de la paix promue par l’Unesco.

 

Après un pape, un cardinal à Fès

 

Logée au splendide Palais Shéhérazade datant du 19ème siècle, ancienne résidence principale du Vizir des Finances du royaume, véritable joyau architectural de style andalou, la Maison de la Sagesse Fès-Grenade (MDS) ne pouvait rêver de meilleur écrin pour le lancement de ses activités à Fès. Le Palais comprend deux bassins bleus, une fontaine centrale et deux patios bordés de somptueuses arcades couvertes, pour l’un de mosaïques, et pour l’autre, de balcons damasquinés, avec un chant de l’eau rappelant les fontaines et jets d’eau de Grenade, en Andalousie.

 

Le maire de Fès, des députés, des artistes, des hommes d’affaires, des intellectuels… furent ravis quand le cardinal, en habit d’apparat, se montra à l’entrée du patio central, accompagné du Consul de France. La visite du Primat des Gaules à la MDS n’était annoncée que deux semaines plus tôt, dans la suite d’un voyage décidé rapidement par le cardinal Barbarin, qui visita Rabat, sa ville natale, puis célébra une messe avec le dernier moine survivant  de Tibhirine, le père Schumacher. Après une visite des lieux, Me Abdel Aziz Sekkat, Président des notaires de la ville et de la région sud, président de la MDS, prononça le mot de bienvenue au cardinal, lui rappelant la convivencia marocaine que le cardinal a connue lors de ses premières dix années au Maroc. Visiblement ému, il rappela que « la Terre est notre mère. Adam est notre père », déclarant qu’il n’y a pas de guerre sainte mais une paix sacrée. Et Grenade et l’histoire de l’Andalousie en résonance avec Fès furent ramenées à la mémoire. L’humain n’est pas coupé de ses diversités qui le constituent. Et le voyage atteste de cette vérité.

 

Maison de la sagesse Fès-Grenade

 

Avant le cardinal Barbarin, Fès connut un religieux de marque, Gerbert d’Aurillac, qui devint le pape Sylvestre II (de 999 à 1003). Ce voyageur philosophe, mathématicien et mécanicien, surnommé l’écolâtre, étudia à la plus vieille université du monde, l’Al Quaraouiyine, à Fès. Il y prit connaissance des mathématiques utilisant les chiffres arabes. On les appelle aussi les chiffres de Fès. L’Histoire raconte que de 967 à 970, il étudia au monastère de Vich, que l’on pense être un monastère catalan. Il s’agirait en fait de Fès, mal retranscrit en Vich. Ici, il lut des manuscrits provenant de l’Espagne musulmane et s’initia aux mathématiques et l’astronomie. On pense que c’est lui qui transmit la valeur positionnelle du zéro, inventé aux Indes, qu’al Qwarizmi, de la Maison de la Sagesse de Bagdad importa en Orient proche, avant de développer la numérotation décimale ou la valeur positionnelle du zéro, qui donna le langage binaire, à la base de l’informatique. Fécond dialogue où foi, science et culture s’imbriquent à souhait… Après Gerbert d’Aurillac, c’est sans doute le cardinal Barbarin qui est le plus célèbre représentant de la chrétienté qui visita, ce mercredi 2 novembre, la capitale spirituelle du Maroc, et ce, pour lancer la nouvelle Maison de la Sagesse (2) et (3)…

 

Un cardinal rayonnant à la Maison de la Sagesse

 

En tant que fondateur et secrétaire-général de la MDS, je rappelai l’historique de la MDS, puisant ses sources jusqu’à la première MDS de Bagdad d’al Mamun (un cratère lunaire, Al Manon, porte son nom en hommage à ses contributions à l’astronomie), au 9ème siècle. Puis je rappelai que nous étions sensibles à la convivencia, cette période où juifs, chrétiens et musulmans vécurent en Andalousie (Grenade étant la dernière ville conquise en 1492 par Isabelle et Ferdinand de Castille). Celle-ci était à être réactualisée et configurée au vu des enjeux du monde. « Parmi nos missions, il nous importe d’articuler les sciences, les arts, la culture, les religions pour dépasser les incompréhensions et violences actuelles commises au nom des prétendues guerres de religions ou de civilisations ». De nombreuses activités, notamment des débats, des lectures, des projections et expositions, parmi d’autres, seront offerts aux « artisans de la paix », en gardant la dynamique des deux rives de la Méditerranée et au-delà.

 

Le cardinal fut invité à prendre la parole. Il dit son bonheur d’être présent au lancement des activités de la MDS. Son Eminence évoqua son enfance marocaine, disant qu’il était né non loin de l’hôpital d’Avicenne (j’avais mentionné le nom de ce savant, Ibn Sina, auparavant) et que ses parents s’étaient mariés à Fès. Développant le concept de la sagesse, le cardinal fit référence au mot dans son acception latine, sapiere ou sapientia, s’éloignant de « sophia » du grec. Le cardinal développa le sens qu’il en privilégia, comme étant Sapere, « avoir du goût de la saveur » avant de l’arpenter comme  « avoir du jugement, de l’intelligence, comprendre ». Il évoqua Salomon, qui construisit Jérusalem, un sage parmi les sages et Soliman le magnifique, qui développa la ville aussi. Le cardinal fit un aparté, mentionnant un livre à paraître, Poème pour Jérusalem, disant que l’auteur, était né à Maurice, et lui, au Maroc, et que tous deux ressentaient la même chose en Terre Sainte. L’évêque émérite d’Alger, Monseigneur Tessier, a rédigé la préface et le cardinal la postface de cet ouvrage oeuvrant pour la paix, composé, aussi, de magnifiques photos de Pierre Witt. Jérusalem ville portant le nom de la paix, ville déchirée, comme nous le savons… « Cette sagesse, chers frères et sœurs, c’est ce qui nous permet d’avoir le goût de la présence de l’autre, quand nous prenons le temps de le laisser venir en nous. C’est aussi la faculté qui nous permet de prendre du temps pour goûter aux fleurs, à la lumière, à la parole. C’est le goût du sel et du pain… ». Puis le cardinal Barbarin exprima son soutien pour notre mission de paix. Cette Maison de la Sagesse, il le souhaitait, pourrait devenir une passerelle entre les cœurs et les consciences et rappeler que nous sommes tous frères et sœurs…

 

Comme convenu, je fis une réflexion sur son allocution, en rappelant son idée du goût et du pain. « Ici, à Fès, il existe des farhanes, des fours collectifs où l’on apporte son pain à cuire. Les voisins apportent la pâte à pain des autres, des amis ramènent chez les autres. C’est un pain de la convivencia, fait de différentes façons, mais cuits au même four, et créant du lien social. Il se trouve aussi que le sel y est proche, contenu dans le mot mellah, qui signifie l’endroit où l’on traitait le sel à Fès. Ce quartier fut donné aux juifs par le sultan en 1438 pour les protéger des extrémistes. Ce terme devint celui que l’on utilisa pour se référer à tous les quartiers juifs du Maroc. Cher cardinal Barbarin, vous venez d’allumer la flamme de ce four de la fraternité, où chacun pourra apporter son pain de sable, son khoubs, son naan ou pharata, sa baguette, sa flûte ou son pain azyme, pour être cuit dans le four de la conviviencia. Sachez-le, de ces pains à venir, vous êtes le levain… Merci d’être celui qui a lancé notre Maison de la Sagesse à Fès ».

 

Khal

 

Message de l’Unesco et avenir

 

C’est Taoufik Sbaï, architecte et acteur social, trésorier de la MDS, qui lut un message que Moussa Ali Iyé, coordinateur du programme culture de la paix de l’UNESCO, chef de la section Histoire et mémoire pour le dialogue, avait adressé à la Maison de la Sagesse réunie à la bibliothèque de l’Andalousie en décembre 2012,  dont voici un extrait :  «Je voudrais féliciter les organisateurs de cet événement dont la motivation et la persévérance ont permis de réunir des femmes et des hommes de connaissance pour échanger autour d’un héritage marquant… La Maison de la Sagesse pourrait devenir un lieu où la réflexion sur le dialogue interculturel pourrait s’approfondir avec l’aide d’une perspective historique et comparative des grands moments de dialogue qui ont marqué l’histoire humaine. En cela, elle contribuera au travail que l’UNESCO avait entamé, et ce dès 1952, en lançant ses grandes séries des Histoires générales et régionales dont l’Histoire de l’Humanité, l’Histoire générale de l’Afrique, l’Histoire des civilisations… ». Taoufik Sbaï conclut en mentionnant un mot envoyé le matin du 2 novembre par Doudou Diène, ex-rapporteur de l’ONU contre le racisme et les discriminations et concepteur des routes de la foi, de la Soie, de l’esclavage et d’al-Andalus, pour l’Unesco : « Félicitations pour avoir réussi à donner vie et substance à une belle utopie en résonance avec les interrogations fondamentales actuelles ».

 

Autour d’un verre de thé à la menthe et des cornes de gazelles, au son de l’eau de la fontaine couverte de pétales de rose, radieux de toutes les humanités, en compagnie des représentants des communautés juives et chrétiennes vivant à Fès, le cardinal arborait un sourire radieux. Les Fassis signifiaient leur adhésion à cette Maison de la paix née du désir de rapprocher les altérités, en s’appuyant sur l’histoire, la mémoire, la beauté, le savoir, les religions, les spiritualités et les philosophies diverses, afin de travailler à rendre humaine notre attitude dans un monde déchiré par les violences, la cupidité, les « identités meurtrières » et l’égoïsme. Des activités suivront ce lancement qui fut un réel moment de grâce, de l’avis des participants… La MDS prépare déjà des activités pour le printemps 2017 et au-delà, dans un monde où la rencontre est devenue une urgence…

 

Khal Torabully 1

 

© Khal Torabully

 

Notes :

 

(1)   http://www.arsnet.org/sites/arsnet.org/IMG/pdf/depliantweb.pdf

 

(2)   http://www.la-croix.com/Religion/France/Le-cardinal-Barbarin-visite-dernier-survivant-Tibhirine-2016-11-01-1200800101

(3)   https://twitter.com/CardBarbarin/status/793872671058558978?lang=en

(4)   http://www.leprogres.fr/lyon/2016/11/01/le-cardinal-barbarin-et-le-dernier-survivant-de-tibhirine-unis-pour-la-paix

 

 

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